Théophane a écrit :Il faut néanmoins savoir que pour nous, chaque fois qu'un catholique revient à la tradition, ou que ce soit, c'est une victoire pour l'Eglise ainsi qu'une victoire posthume pour Monseigneur Lefebvre.
Vous semblez opposer la Tradition au Magistère. Or, "la sainte Tradition, la Sainte Écriture et le Magistère de l’Église, selon le très sage dessein de Dieu, sont tellement reliés et solidaires entre eux qu’aucune de ces réalités ne subsiste sans les autres" (Concile Vatican II, Constitution dogmatique
Dei Verbum, n° 10). Il est donc ridicule et absurde de vouloir opposer la Tradition vivante de l'Eglise au Magistère de l'Eglise et encore plus de prétendre que des contradictions puissent exister entre les deux.
Pourtant, le Magistère, qui transmet et interprète la Tradition, est-il à l'abri de contradictions? Peut-être, si on n'entend par "Magistère" que la partie proprement infaillible de la doctrine enseignée de façon extraordinaire ou ordinaire, avec l'assistance de l'Esprit Saint. Il s'agit là, forcément, d'une interprétation restrictive, d'autant plus que personne n'est finalement d'accord sur l'étendue de ce qui est précisément infaillible.
A contrario, si on entend le Magistère dans son sens plus courant, simplement authentique, avec des degrés d'autorité plus ou moins grande, où la Vérité sacrée est certainement présente, mais peut être déformée par les erreurs d'interprétation personnelles du transmetteur, il faut bien admettre que non seulement il n'est pas à l'abri d'erreur, mais qu'il lui arrive de se contredire lui-même.
Un cas d'école est le Décret pour les Arméniens du Concile de Florence, qui est certainement un enseignement dogmatique d'un Concile Oecuménique, auquel il ne manque que la mention obligatoire ("qu'il soit anathème" ou du même genre) quand il enseigne que la matière du sacrement de l'ordre est la tradition des instruments... notion pourtant contredite 500 ans plus tard par Pie XII en décrétant solennellement que la matière du sacrement est l'imposition des mains (ce qui est cohérent quand on prend en compte ce qu'on sait de l'ensemble des rites d'ordination reconnus par l'Eglise).
S'il y a eu assistance de l'Esprit Saint en la matière, c'est bien pour avoir évité qu'en 500 ans d'erreur, on altère les rites d'ordination au point d'en laisser disparaître l'imposition des mains, ce qui aurait eu des conséquences catastrophiques! J'ajouterais que c'est le genre de raison qui justifie qu'on s'interdise de toucher sans raison majeure aux rites sacrés...
Nous sommes chrétiens, et nous avons reçu les dons de l'Esprit Saint, parmi lesquels celui de discernement. Bien sûr, nous ne pouvons l'exercer qu'à mesure de notre sainteté, mais encore faut-il l'exercer. Il me semble que la notion d'"infaillibilité" a souvent été abusée pour se rassurer à peu de frais: l'Esprit Saint ne permettra pas qu'un prélat enseigne une erreur, qu'un Saint canonisé ne soit pas Saint, qu'un Pape soit hérétique (parmis les usages qui ont été faits de cette notion par certains théologiens). On oublie que le Saint Esprit souffle où Il veut, et pas forcément où nous le voulons, étant sauves les promesses de l'Ecriture.
L'état de l'Eglise pendant les crises et en particulier pendant la nôtre montre clairement qu'on ne doit pas se reposer aveuglément sur la hiérarchie (pensez à la crise arienne, où la majorité des évêques étaient hérétiques, et ce au IVe Siècle), mais que la vie chrétienne est un
combat (relisons St Paul), où exercer son discernement
à la lumière de la foi et dans l'obéissance à celle-ci joue un rôle essentiel.
Finalement, comme le dit l'article de Dei Verbum que vous mentionnez, "ce Magistère n’est pas au-dessus de la Parole de Dieu, mais il est à son service". Sur ce forum, je vois tout le monde user et abuser du terme "Magistère"... mais méconnaître la Tradition (et l'Ecriture qui en est l'expression). Le but est-il de se reposer aveuglément le Magistère... ou bien de découvrir et d'approfondir la Parole, rôle où les textes magistériels sont un outil indispensable - mais non le seul: il reste les écrits des Pères et docteurs, et surtout la méditation liturgique de l'Ecriture Sainte, et la prière liturgique qui est la source de la Foi, bien avant toutes explication rationnelle:
lex orandi, lex credendi, et dans laquelle la présence de l'Esprit Saint, pour le coup, est garantie par le sacrement de l'ordre.
Pour conclure, je me demande si une certaine culture de l'obéissance "perinde ac cadaver", dans l'Eglise, n'est pas responsable de la grande catastrophe post-conciliaire: des clercs sélectionnés avant tout pour leur capacité à obéir sans discuter, qui se sont mis tout d'un coup à désobéir massivement et à tout jeter aux orties, la liturgies, les rites sacrés... prouvant qu'ils n'avaient jamais intériorisé toute cette vie chrétienne? C'est chez Bernanos que j'ai trouvé cette réflexion que ce sont ceux qui ont l'habitude d'obéir aveuglément qui se retrouvent tout un coup en révolte violente... et appliquée au contexte du Concile et de ses suites, elle est éclairante.
Alors, l'obéissance, oui, mais par amour de Dieu et de ce qu'il a institué, éclairée par l'Esprit Saint, dans le respect de la Foi et de la Parole de Dieu avant toute chose... les individus, les concepts qui en dépendent et les lois juridiques, ne sont que secondaires.
In Xto,
archi.