Irak
"... en 1977-1978, plusieurs villages chrétiens du nord de l'Irak ont été détruits par les Peshmergas, les combattants kurdes. De nombreuses églises et autres édifices religieux, certains vieux de plusieurs siècles, furent incendiés, dont le monastère de Mar Khnana, édifié au VIIe siècle, le monastère Saint- Georges construit vers l'an 800, ainsi que le monastère Mar Qayyomah.
Dès 1980, la situation des chrétiens vivant dans le nord de l'Irak a gravement empiré. Considérés par certains extrémistes kurdes comme des auxiliaires du régime, les chrétiens des montagnes ont été la cible de multiples attaques, provoquant leur départ massif vers Bagdad et une très nette diminution de leur influence dans le nord du pays.
En 1988, l'armée irakienne a décidé de créer un vaste
no man's land afin de priver les rebelles kurdes de toute possibilité de se ravitailler auprès des populations locales, entraînant la destruction de centaines de villages musulmans, chrétiens ou mixtes. Durant cette opération des populations furent massacrées à l'aide de gaz toxiques utilisés par l'armée contre les rebelles et leurs complices, l'un des crimes retenus par la justice irakienne pour justifier la condamnation à mort et l'exécution de Saddam Hussein.
L'intensification des combats a accentué l'émigration vers Bagdad des populations chrétiennes du Nord, transplantées du jour au lendemain dans une ville ou il n'y avait pas à proprement parler de tradition multiséculaire de coexistence entre chrétiens et musulmans.
[...]
DEPUIS LA CHUTE
La chute de Saddam Hussein s'est traduite par une aggravation sans précédent de la situation des chrétiens d'Irak. L'hémorragie avait déjà vidé le pays de plusieurs milliers d'entre eux, mais, à partir de mars 2003 et, en quelques années, leur nombre a diminué de moitié, passant de 800 000 à 400 000, et tout laisse à penser que cet exode n'en est qu'à ses débuts.
[...]
La nouvelle constitution hâtivement formée le 24 octobre 2005 par 78% des électeurs, n'a pas institué un Irak laïc,
contrairement aux vœu nourri par les chrétiens. Si la constitution contient des dispositions relatives à la liberté de culte et de conscience, à l'égalité de tous devant la loi ou à la protection des minorités, son article 2 stipule :
On ne peut approuver aucune loi qui soit en contradiction avec les lois de l'islam. Aux yeux des chrétiens, cela signifie légaliser la charia comme fondement de la législation irakienne, une atteinte grave à leurs droits, au point que Mgr Sako déclara : "Ce texte rétablit la charia, il donne aux femmes un statut mineur, rend impossible toute conversion de l'islam vers une autre religion et relègue les chrétiens au statut de minorité ethnique."
Marginalisés
au sein du nouvel Irak, les chrétiens ont eu à subir les agissements des mouvements de résistance chiites ou sunnites, contre les autorités irakiennes ou étrangères. Depuis 2004,
les violences antichrétiennes
visant spécifiquement les chrétiens en tant que groupe sont innombrables. La communauté chrétienne de la capitale est l'objet de menaces qui circulent de manière insistante : les femmes chrétiennes qui sortiraient non voilées seraient aspergées de vitriol.
Le 3 juin 2007 , des crimes particulièrement odieux ont été perpétrés à Mossoul. Le père Rahgid Aziz Ganni et trois sous-diacres ont été enlevés à la sortie d'une messe célébrée dans l'église du Saint-Esprit. La voiture dans laquelle ils circulaient a été interceptée par un groupe de miliciens et les quatre hommes ont été abattus. Détail macabre, leurs dépouilles sont restées exposées de longues heures, les meurtriers ayant fait croire qu'ils avaient disposé sous les corps des explosifs censés éclater au moindre mouvement.
En octobre 2007, c'est au tour de deux autres prêtres d'être enlevés par des hommes armés. "Nous sommes devenus une marchandise", me confie par e-mail, l'un de mes correspondants irakiens réfugié en Syrie. "Le cours du chrétien est en hausse en Irak ! de petits malfrats qui se prétendent de zélés fondamentalistes, enlèvent des chrétiens, sachant que les leurs vont payer une rançon". Les autorités ecclésiastiques ont eu beau multiplier les avertissements à l'effet qu'elles ne céderaient pas à ce chantage, cela n'a pas empêcher les ravisseurs de poursuivre leurs prises d'otages, et de considérer les chrétiens comme des comptes de banque ambulants.
Les violences ont eu tendance à s'amplifier en 2008 [...] le 6 janvier plusieurs attentats ont touché les églises et les institutions chrétiennes de Mossoul et de Bagdad. Le caractère simultané de ces attaques fait songer à
un plan prémédité pour pousser les chrétiens au départ. A Mossoul, l'église de la Vierge-Marie, l'église Saint-Paul, le couvent des sœurs dominicaines et l'orphelinat tenue par des sœurs chaldéennes ont été la cible d'attentats à la bombe. Trois jours plus tard, le 9 janvier 2008, à Kirkouk, la cathédrale chaldéenne du Sacré-Coeur, l'église syrienne catholique Saint-Éphrem et d'autres églises encore subissaient également des attentats. Le pire était cependant à venir avec l'assassinat le 13 mars de l'archevêque chaldéen de Mossoul Mgr Paulos Rahho, âgé de 65 ans. Ce prélat au franc parler et au sourire lumineux, avait été enlevé le 29 février 2008 par des inconnus. Quelques jours auparavant, il avait évoqué, devant une délégation de Pax Christi venue de France, les menaces qui pesaient sur lui. Il avait reçu la visite d'étranges personnages qui exigeaient le versement par l'Église de 500 000 dollars, faute de quoi les fidèles seraient pris à partie. Il les avait poliment éconduits, leur affirmant qu'il avait fait vœu de pauvreté. Mgr Rahho a payé de sa vie son refus du chantage.
Un mois après sa mort, un autre prêtre, le père Youssef Abdel Aboudi, âgé de 48 ans, a été assassiné en plein cœur de Bagdad dans des conditions particulièrement atroces, égorgé sous les yeux de sa femme et de ses enfants. Et combien d'autres meurtres, persécutions, conversions forcées à l'islam sous la menace d'égorgement ? combien d'échanges entre la vie et la mort conditionnés au don d'une fille ou d'une sœur en épouse à un musulman ?
Le responsable de l'œuvre d'Orient, Mgr Philippe Brizard a déclaré :
- "La France a des responsabilités dans la région. la pire situation est celle des chrétiens qui n'ont pas de point de chute. Il y a actuellement des groupes importants de chrétiens dans le désert de Syrie. Il faut espérer que tout cela ne va pas se terminer comme pour les Arméniens."
Mgr Georges Casmoussa, déjà cité pour son bref enlèvement de 2005, se montre indulgent envers ceux qui sont partis :"Les chrétiens n'en peuvent plus. Cela fait trop longtemps qu'ils vivent dans la peur, qu'ils subissent des attentats, des enlèvements, des assassinats. Il faut absolument que toutes les puissances étrangères comprennent que
nous sommes en train de disparaître".
L'irak a déjà connu une première purification ethnico-religieuse avec le départ de la quasi-totalité de ses juifs, elle est en passe d'en connaître une seconde, religieuse, celle-ci, avec sa communauté chrétienne qui a de nouveau été atteinte le 31 octobre 2010 en l'église Notre-Dame-du-Salut à Bagdad.
L'édifice a été pris d'assaut en pleine messe dominicale. [...] Le père Ta'er continuait de célébrer. Il fut exécuté sur l'autel de ses prières, puis à leur tour sa mère et son frère. Les innocents gamins n'ont pas davantage trouvé grâce aux yeux des assassins. Quelques parents ont tenté, en vain, de traîner leurs enfants à l'abri dans la sacristie en barricadant la porte de l'intérieur. Les agresseurs ont alors gravi l'escalier par la terrasse de l'église, comme s'ils connaissaient parfaitement les lieux, et par les fenêtres en hauteur, ils ont continué de semer la mort, jetant des grenades dans la pièce. Comme si cette fureur ne suffisait pas, ils ont ensuite mitraillé le système d'air conditionné, pour que le gaz, en s'échappant, asphyxie les fidèles tout proche. L'attaque avait été préparée, sans aucun doute, avec la complicité ou la complaisance de certains policiers qui auraient dû tenir le barrage de protection dressé dans la rue.
Source : René Guitton, p. 232