Cher Pneumatis,
Qu'il est agréable de m'entretenir avec vous, ça me change
Vous dites :
"Cependant ici vous ne venez pas dire ce que vous refuseriez de faire (par prudence ou manque de conviction), mais plutôt ce que vous voulez faire par tentation ou je ne sais trop quelle autre raison et qui vous pousse à vouloir le justifier."
En fait, s'il est vrai que mes sentiments inexclusifs ainsi que ma totale absence de jalousie ou de possessivité sont un puissant facteur de motivation à défendre l'inexclusivité amoureuse, une telle justification, puisqu'elle se veut objective, serait tout à fait envisageable si mes sentiments étaient différents, et si j'étais jaloux et possessif. De même qu'on peut avoir des tendances homosexuelles et argumenter contre l'homosexualité.
"Oui, on peut vouloir le désir de faire la volonté d'avoir le désir d'une volonté désirant vouloir le désir de la volonté du bien. A la rigueur.
On peut vouloir être particulièrement disposé au bien, par désir, comme on peut vouloir être libre par ailleurs. Comme on peut vouloir pour autrui qu'il soit débarrassé de ses soucis, ou de ses maladies, ou de sa haine ou de sa colère..."
Bien, et si on peut vouloir désirer et que dans certains cas cela puisse être moralement acceptable, alors il semble, d'après votre définition du plaisir, que l'on puisse vouloir avoir/donner du plaisir, et que cela soit moralement acceptable. Sommes-nous d'accord là-dessus ? (il n'y a pas de piège, j'essaye juste de vous comprendre le plus justement possible).
"N'ayant pas vocation à la procréation, la relation "physique", à l'image de la relation spirituelle, n'évoquera normalement rien de la sexualité, donc ne devrait conduire à aucun plaisir d'ordre sexuel, ni aucun désir de ce genre."
Ce que vous dites serait parfaitement admissible si la procréation était une finalité
nécessaire de la sexualité, en sorte qu'on ne puisse réaliser un acte sexuel moralement acceptable en excluant cette finalité de cet acte. Je sais qu'en tant que catholique, c'est bien ce que vous avez à l'esprit : tout acte sexuel d'où la finalité procréatrice est absente est mauvais. N'étant pas chrétien, il m'est difficile d'admettre cela. Mais peut-être pourra-t-on tomber d'accord si on s'entend bien, encore une fois sur les mots.
Si par "désir érotique" on entend un désir qui nous porte naturellement à avoir une relation sexuelle complète (avec possibilité de procréation donc), il est certain que si on exclu consciemment la finalité procréative (ou du moins si on exclu le coït vagino-pennien), on fait violence à ce désir, on se met donc en quelque sorte en opposition, en porte-à-faux, avec nous-même. Ma question est donc la suivante :
par désir érotique, entendez-vous ce désir qui nous porte naturellement à avoir une relation sexuelle complète ?
Pour ma part (mais c'est largement subjectif, j'en conviens), je ne définirais pas ainsi le "désir érotique", car je remarque qu'il peut être satisfait sans passer par une relation sexuelle complète. On ne peut donc pas dire, il me semble, qu'il l'appelle systématiquement. De toute manière, notre liberté peut toujours s'intercaler. Maintenant, s'il existe un désir spécifique portant naturellement à avoir une relation sexuelle complète, alors je dois avouer que je ne l'ai jamais expérimenté. Maintenant, ce que vous voulez peut-être dire, ce n'est pas que le "désir érotique" ne puisse se satisfaire que par une relation sexuelle complète, mais qu'une relation sexuelle complète est la seule satisfaction appropriée du "désir érotique", de même que la faim peut être satisfaite en se gavant de bonbons, mais que ce n'est pas une satisfaction appropriée ?
Êtes-vous d'accord également que la mentalité contraceptive (qui pour le coup, je suis d'accord, est bien une caractéristique majeure de notre société) est bien moins armée (pour ne pas dire complètement désarmée) pour argumenter contre le style de vie que je propose ? Êtes-vous d'accord qu'une personne qui conteste mon "inexclusivisme" mais qui par ailleurs ne voit pas d'objection morale à la contraception est (peu ou prou) incohérente ? (si oui, vous noterez que ça vous fournit un puissant argument indirect en faveur de la morale chrétienne).
"d'abord parce que la tendresse n'est pas dans les gestes mais dans ce qu'on exprime par rapport une certaine norme culturelle"
Si cette norme est culturelle, et non pas naturelle, alors n'est-il pas loisible d'en changer, ou disons de lui ajouter des "avenants", de manière à l'adapter à sa situation et, mettons, à celle d'un groupe donné de personnes ? Par exemple, nous vivons dans une société où prendre quelqu'un dans les bras veut dire, grosso modo : "tu comptes beaucoup pour moi, je suis là pour toi, je t'aime". Supposons que j'ai une amie qui compte encore plus pour moi que d'autres, pour laquelle je suis encore plus présent, que j'aime encore plus. En l'absence de code spécifique prévu par la norme sociétale, ne m'est-il pas moralement permis de lui exprimer l'intensité plus forte de mes sentiments, en l'embrassant par exemple à pleine bouche ? (on va supposer qu'il n'y a aucune ambiguïté érotique).
Une dernière question (un peu à part, mais qui est quand même en lien avec la question précédente) : je ne pense pas que la morale chrétienne voit une objection au fait d'apprécier la beauté de l'être humain (y compris dans le plus simple appareil), qui est le reflet de la gloire divine, avec le reste de la création. Ce serait remettre en cause plusieurs siècles de beaux-arts. Mais si voir une belle femme ou un bel homme et apprécier cette beauté, se laisser émouvoir esthétiquement par elle, n'est pas un péché, alors, à moins que certains de nos sens soient nobles et que d'autres soient vils (pourquoi ? si ils ont été tous voulus et créés par Dieu, ne sont-ils pas égaux en dignité ?), il ne devrait pas être un péché de goûter les qualités sensibles de l'être humain suivant d'autres modalités sensorielles que la vue :
- par exemple jouir de l'écoute d'une belle voix (audition) ;
- ou encore sentir la chaleur et la douceur d'une peau (toucher) ;
- humer le parfum agréable de cette même peau (odorat) ;
- et même s'imprégner de la saveur de cette peau, ou d'une salive (goût).
Tout cela peut manifester une communion d'âmes... et être dépourvu, il me semble, de composante érotique ou sexuelle... Je ne dis pas que c'est facile et courant (même la simple vue peut exciter sexuellement), mais en principe c'est possible. Et de toute manière, si un sentiment érotique ou sexuel surgit, il n'est pas recherché, il est accidentel (comme ce que disait Ti'hamo qui opposait cela avec le fait de cultiver et d'entretenir ce sentiment érotique ou sexuel). Est-ce donc immoral d'apprécier de manière multimodale la création, dont l'être humain fait partie ?
Bien à vous.