Emu hier, d'écouter "la chanson de Craonne" sur le plateau de Californie, un de ces lieux étranges, sauvages, où souffle le vent glacé de l'Histoire...
"Chemin des Dames", une route de crête qui dut être merveilleusement panoramique au temps où "Mesdames", filles du Bien-Aimé, l'empruntaient pour se rendre au château de La Bove. C'est le pays de ma parentèle maternelle, le pays des Le Nain, celui de Guillaume Dufay qui au XVème siècle chante "les bons vins du Laonnoys". Horizons verdoyants, vues étendues sur les vallées de l'Ailette et de l'Aisne ; alors que tant de paysages de France sont irrémédiablement souillés, enlaidis, la vue porte à une quarantaine de kilomètres sans traces d'autoroutes, de lotissements, de lignes à haute-tension.
Avant la guerre la contrée de Craonne (30 kms au N de Reims) produisait des vins fameux - il reste bien des vendangeoirs dans la région...Sans la catastrophe de la Guerre, le coin serait sans doute aujourd'hui aussi riant et peuplé que la vallée de la Marne aux alentours de Château-Thierry.
Avril 1917, offensive Nivelle : un million d'hommes sont stationnés entre Reims et Soissons pour conquérir la crête légendaire du Chemin des Dames où César était déjà passé.
Retranchés dans la Drachenhölle (caverne du Dragon) les soldats allemands "tiennent le haut" : c'est l'hécatombe côté français, plusieurs milliers de morts par jour, des collines ruisselant de sang, des corps partout... Un seul puits restera sain à la fin de la guerre, la nappe phréatique étant polluée par les cadavres et les matières fécales.
Le cavalier de l'Apocalypse se déchaîne dans cette guerre de démons, les cathédrales de Reims, Noyon, Soissons, sont en ruine... Fin de la "Belle Epoque".
Des soldats à bout de nerfs se mutinent et l'un d'eux compose cet Adieu à la vie qu'est le chant de Craonne, sur un air célèbre à l'époque...
Hier, contemplant mon fiston de dix ans gambadant, avec les copains de sa classe, dans les anciennes tranchées envahies des herbes folles du mois de juin, dans ce paysage splendide et apaisant, j'ai songé à l'un de mes grands-pères, Marcel, à ses copains reposant dans le cimetière de Cerny ou engloutis à jamais dans le sol du Laonnois...à ces mutins aussi dont les veuves ne touchèrent jamais aucune pension de guerre et dont les enfants ne connurent jamais le lieu du dernier repos de leur père...
Nichée dans une clairière près de Craonne, meurtrie par la folie des hommes, l'abbaye cistercienne de Vauclair, quasi intacte à la veille du conflit, aujourd'hui pantelante et tragique, rappelle que des hommes de Dieu avaient élu ce lieu buccolique pour en faire un hâvre de paix et de prières...
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