Bonjour,
MB a écrit :Sur un autre fil, Olivier JC a très justement souligné le problème de fond de la question : tout vient de ce que nous raisonnons en termes de devoir pratique et d'obligation, au lieu de chercher, de manière positive, ce qui nous rapproche de la vie dans l'Esprit. Mais reste que nous avons du mal à ne pas tomber dans de la casuistique, même en cherchant à ne pas le faire.
Il est certain que l'on ne peut éviter de tomber la casuistique. La casuistique est indispensable, et affirmer le contraire en prétendant se contenter de la vie dans l'Esprit est une absurdité qui passe sous silence le fait que la nature humaine est blessée, et qu'il ne suffit donc pas que l'Esprit s'y invite pour que tout rendre dans l'ordre comme par magie. Cela étant, naturellement, il y a casuistique et casuistique, celle s'étant développée dans les manuels de théologie morale des derniers siècles étant caricaturale.
Il est certain également que raisonner en termes de devoir pratique et d'obligation est tout aussi dommageable. En effet, si les obligations sont une part importante et indispensable de la théologie morale, elle n'en est certainement pas le point de départ, ni même un pilier principal. Elle n'a valeur que de moyen pédagogique, rendu nécessaire précisément par le fait que notre nature est blessée et que sur les inclinations naturelles dont Dieu l'a pourvue sont venues se greffer d'autres inclinations : c'est ce que S. Paul nous donne clairement à entendre lorsqu'il affirme que la chair convoite contre l'esprit, c'est-à-dire que les inclinations mauvaises convoitent contre les inclinations naturelles qui ne prennent toute leur ampleur que sous le souffle de l'Esprit.
Comme pour tout, on juge l'arbre à ses fruits. C'est dire qu'en matière de sexualité, on juge de même l'arbre à ses fruits, les fruits de l'union sexuelle étant premièrement la fécondité, et deuxièmement l'union des époux, étant précisé qu'il n'y a là aucune hiérarchie, mais la distinction de deux aspects étroitement connexes et reliés. En effet, de la fécondité des époux dépend leur union, et de leur union dépend leur fécondité.
Premièrement, quelle est cette fécondité ? La réponse est simple et connue : c'est la procréation. Il échet ici de préciser que la procréation ne s'entend pas seulement du corps, mais également de l'esprit. La fécondité du couple consiste à appeler des enfants à la vie, et à en faire des adultes. L'éducation des enfants fait partie intégrante de la fécondité du couple.
Egalement, cette fécondité dépasse ce cadre-là, les époux puisant dans leur union, outre ce qui est nécessaire pour assurer l'engendrement et l'éducation, l'amour nécessaire pour féconder le monde, que ce soit spécifiquement en couple (adoption d'un orphelin, préparation des futurs époux...) ou chacun pour ce qui le regarde (à commencer par l'aspect professionnel).
Deuxièmement, quelle est cette qualité d'union à laquelle sont appelés les époux ?
Il y a comme deux tendances de fond qui sont particulièrement sensible actuellement. D'une part, un profond désir fusionnel entre l'homme et la femme. On voudrait tout faire ensemble, être pareil. Les illusions de la passion amoureuse renforcent ce trait. De l'autre, on voit une défiance, une peur de ne plus être soi-même, de se perdre. Guitry l'illustrait bien en disant :
"Dans le mariage, les deux ne font plus qu'un. Reste à savoir lequel".
Il y a là une indication importante, une tension, qui trouve sa résolution dans le Christ.
En effet, les époux sont appelés à former une communion analogue à celle que tout homme est appelé à vivre avec Dieu. Il y a donc là quelque chose de très proche de la fusion amoureuse. Mais, dans le même temps, cette communion est à construire, et également à recevoir. A chacun des époux, Dieu dit en quelque sorte la même chose que ce qu'il disait à Abram :
"Quitte ton pays pour aller vers celui que je te montrerai". L'individualité de chacun des époux est ici préservée, puisqu'aucune ne va l'emporter sur l'autre. En effet, les deux vont converger de concert vers la communion, avec comme horizon commun Dieu lui-même. De sorte qu'ils ne feront véritablement plus qu'un tout en restant deux. Voilà l'authentique communion.
Ayant ces deux éléments en vue, à la question posée il faut répondre comme S. Paul le faisait aux Corinthiens qui lui écrivaient
"Tout est permis" :
"Tout n'est pas profitable". C'est ainsi que l'on trouve le critère de discernement : tout ce qui contribue à avancer vers la communion féconde des époux est forcément bon.
Mais cela reste assez théorique, et ce n'est qu'avec un certain recul que l'on pourra user de ce critère. Quelle loi pédagogique, quelle armature peut-être proposée pour offrir aux époux, a priori, comme des barrières de protection qui leur évitera de perdre du temps et leur permettra d'avancer rapidement et sereinement vers la communion féconde à laquelle ils sont appelés ? Telle est la question véritable.
Et une telle loi, naturellement, ne sera valable qu'à la condition d'être valable en tout temps et tout lieu, à défaut de quoi elle sera sans véritable intérêt. Elle doit donc reposer sur une base objective. Voilà qui permet dès l'origine d'en circonscrire les limites et l'étendue.
La sexualité humaine est, comme toute réalité humaine, grevée par l'inclination au péché qui résulte du péché originel. Or, ce vers quoi penche cette inclination est assez facilement déterminable en matière de sexualité : c'est la recherche du plaisir. Entendons-nous bien : le plaisir est chose bonne. Mais il n'est véritablement bon que s'il reste ordonné à la recherche de la communion féconde. Dès lors qu'il est recherché pour lui-même, il devient mauvais.
Naturellement, nous pouvons constater que la plupart du temps, même avec la meilleur volonté du monde, l'intention qui nous porte vers notre conjoint pour nous unir à lui est un mélange complexe d'ivraie et de bon grain. Un Père de l'Eglise en avait tiré la conclusion qu'il ne fallait rien faire sous l'emprise du désir. Cela est sans doute excessif, même s'il y demeure une part de vérité.
A ce point, il faut mentionner la juste compréhension de la distinction entre péché mortel et péché véniel. Très souvent, dans le cadre de la morale de l'obligation telle qu'elle s'est développée au cours des derniers siècles, ils ont été plus ou moins confondus par une excès de scrupule. Ainsi, qu'un acte soit, à raison de l'intention qui le motive, mélangé de sainteté et de péché véniel, ne justifie aucunement que l'on s'en abstienne. En quelque sorte, le péché mortel est la condition sine qua non de la vie dans l'Esprit, cette vie dans l'Esprit étant une dynamique progressive qui nous purifiera peu à peu et de plus en plus des péchés véniels.
A noter même que le fait qu'un acte soit méritoire, porté par le grâce, suffit souvent à couvrir son aspect pécheur. La grâce couvre une multitude de péché, dit S. Pierre, et cela vaut au sein d'un même acte.
A noter également que ce n'est pas parce qu'un acte est potentiellement un péché mortel qu'il l'est automatiquement. La faiblesse humaine se déploie de faon particulièrement importante dans le domaine de la sexualité.
Ceci étant dit pour éviter tout scrupule, et avoir une juste compréhension de ce qui suit. Partant de cette distinction péché mortel/péché véniel, on en arrive à circonscrire un peu plus l'étendue de la loi pédagogique que nous recherchons : il ne s'agira que de ce qui relève du péché mortel.
Premièrement, quant à son versant subjectif, il en va de l'union des corps comme de la communion au Corps du Christ : il convient de s'éprouver soi-même avant que d'y aller. En y étant attentif, il est tout à fait possible, sous le regard perçant de l'Esprit, de discerner en soi-même ce qui nous pousse à vouloir nous unir. C'est difficilement explicable, comme beaucoup de choses relevant du vécu. Mais c'est une chose qui se sent : on sent si l'on cherche à prendre, ou à donner. On sent quel est le sentiment dominant. Dans de tels cas prend tout son sens la maxime précitée du Père de l'Eglise :
"Ne rien faire sous l'emprise du désir", c'est-à-dire s'abstenir si l'on se sent porté vers l'autre par un désir de prendre, par un désir d'en jouir. Bref, si l'on sent que l'autre est plus vu comme un moyen d'assouvir un désir impérieux, un besoin "hygiénique", une volonté de domination ou d'humiliation...
Deuxièmement, quant à son versant objectif, se pose immédiatement une question délicate : vu tout ce qui a été dit jusqu'à présent, y a-t-il des actes dont la matérialité est toujours mauvaise, quelle que soit l'intention qui l'habite ? La réponse est positive, puisqu'il y a un ordre objectif du mariage. Ce qui, objectivement, y contrevient, est nécessairement mauvais.
L'énoncé de ce versant objectif est connu : il s'agit de tout acte ayant pour finalité ou pour effet de séparer la dimension unitive de la dimension procréative de l'union sexuelle. Pour traduire de façon plus concrète cet enseignement constant de l'Eglise, la graine doit toujours tomber dans une terre potentiellement fertile.
Voilà. Ce message est particulièrement long, mais il m'a semblé nécessaire de remonter jusqu'aux principes, tant la théologie morale a souffert d'une perspective centrée sur les obligations. Tout est permis dans un couple marié dès lors que c'est ordonné à la croissance de la communion féconde entre les époux. Certains comportements sont objectivement désordonnés, en ce sens qu'ils ne sont objectivement pas ordonné à la croissance de la communion féconde entre les époux. Il convient donc de les éviter. Certains comportements sont mêlés de bon grain et d'ivraie : cela ne justifie aucunement de s'en abstenir. Il convient cependant d'implorer de l'Esprit la grâce d'une plus grande sainteté, d'une plus grande ouverture au fleuve de Vie jaillissant du Trône de Dieu et de l'Agneau.
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