Cf :
http://catholique-clermont.cef.fr/artic ... ticle=1641
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"Le dialogue interreligieux suppose et exige l’Etat de droit"
Mgr Hippolyte Simon, archevêque de Clermont, réagit suite à un point de vue publié dans le quotidien Le Monde au sujet de ce que vivent actuellement des chrétiens en Algérie.
Il rappelle le droit fondamental et universel à la liberté de conscience et de religion, les exigences du dialogue interreligieux et la nécessité de l’existence d’un Etat de droit pour que ce dialogue soit possible...
La tribune libre publiée par le Père Christian Delorme (cf le Monde du 4 Juin 2008) a déjà provoqué et va probablement s’attirer encore de nombreux commentaires. C’est peu de dire qu’elle a aussi suscité une grande surprise et beaucoup d’inquiétudes. Je dois dire, pour ma part, que je comprends complètement cette surprise et ces inquiétudes. Que peuvent en effet signifier des affirmations comme celles-ci : « Mais ce que disent le pouvoir algérien et une partie notable de la population est également à entendre. Ce qui fait fondamentalement l’unité de l’Algérie, en effet, c’est son islamité. Là demeure l’identité profonde de son peuple. L’existence de chrétiens européens, même naturalisés algériens, ne représentait pas une menace contre cette unité et cette identité. Il n’en va plus de même quand des Algériens issus de familles musulmanes deviennent chrétiens » ?
J’espère que l’auteur de ces affirmations n’ira pas jusqu’à dire que le respect de « l’islamité » de l’Algérie ou de tout autre pays qui s’en réclame, pourrait aller jusqu’à remettre en question l’article 18 de la Déclaration universelle des Droits de l’homme de 1948 : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. »
Il est clair que ce droit des personnes appelle, réciproquement, la possibilité pour les communautés de proposer leur message. C’est ce que nous appelons, nous les chrétiens, l’évangélisation. Que je ne confonds pas avec le prosélytisme, même s’il est bien évident que la frontière entre les deux attitudes n’est pas toujours simple à déterminer. Mais sans ce droit reconnu à la proposition d’un message, les libertés personnelles restent purement formelles, comme on disait naguère dans les milieux progressistes.
L’amitié pour les militants ou pour les partenaires avec lesquels on échange dans le cadre d’un dialogue interreligieux, et l’empathie que l’on peut éprouver à l’égard d’une culture, ne peuvent pas et ne doivent pas conduire à gommer les difficultés d’une situation politique. Au contraire. L’amitié doit être lucide et exigeante.
Il me semble que l’une des difficultés du dialogue interreligieux tient à ceci : lorsque nous y sommes engagés, nous risquons toujours d’oublier qu’un tel dialogue ne concerne pas seulement ceux qui le pratiquent. Il ne concerne pas seulement les croyants, il concerne aussi les citoyens. Pour le dire autrement, le dialogue interreligieux est en réalité, si je peux employer l’expression, un « trilogue », car il suppose, pour être durable et fructueux, que l’on se situe dans le cadre d’un Etat de droit. Lorsque des croyants de confessions différentes dialoguent entre eux, ils ne doivent pas oublier ceci : ce qu’ils ont en commun ce n’est pas d’abord le fait de croire, car la religion justement les différencie, ce qu’ils ont en commun, c’est la citoyenneté. Puisque nous sommes identiquement citoyens, nous pouvons nous respecter dans nos différences religieuses ou philosophiques, même si elles sont opposées. Nous pouvons nous respecter infiniment, à la mesure même de la force de nos convictions. Dès lors, il est clair que contrairement à ce que son adjectif pourrait laisser penser, la liberté religieuse n’est pas un problème religieux mais bel et bien un problème politique. Et lorsque des croyants sont inquiétés pour leurs convictions religieuses, il ne faut pas pleurer seulement sur le sort de ces croyants. Il faut s’interroger d’abord sur les libertés civiques, celles de tous les citoyens. Il faut en particulier regarder le sort des militants politiques et syndicaux, ainsi que la situation faite, entre autres, aux journalistes.
Je sais bien que l’on m’objectera que, nous autres catholiques, nous n’avons reconnu officiellement la liberté religieuse qu’à l’occasion du concile de Vatican II. À ceci je répondrai deux choses. Tout d’abord, je peux dire que je n’ai jamais compris comment l’Eglise avait pu refuser le principe de la liberté de conscience, alors même qu’elle honore en la personne de milliers de Martyrs –, de tous les temps et de toutes les cultures ! – des gens qui l’ont illustrée de la façon la plus éclatante et la plus héroïque. Ensuite, je rappellerai que les erreurs ou les omissions des uns n’ont jamais justifié les erreurs ou les omissions des autres. Et que le fait d’appartenir à une Eglise qui n’a reconnu officiellement la liberté religieuse qu’à partir de 1965 ne me fait pas tant obligation de pleurer sur le passé que d’être vigilant sur le présent et pour l’avenir.
J’ai la conviction qu’il n’y a qu’une seule humanité et que les Droits humains sont universels. Et c’est une bonne nouvelle pour tous les peuples. Le citoyen chinois qui a osé mettre sa vie en jeu, en 1989, sur la place Tian An Men, à Pékin, pour résister à mains nues à une colonne de chars, ne disait pas autre chose que les révolutionnaires de 1789, à Paris, lorsqu’ils déclaraient fièrement : « la liberté ou la mort ! ». Il ne disait pas autre chose, non plus, que les grévistes de Gdansk en Août 1980. Aucune particularité culturelle ne peut justifier l’esclavage, aucune ne peut légitimer le totalitarisme. J’ai donc aussi la conviction que le geste prophétique de ce chinois portera un jour du fruit. Car cet homme a risqué (et peut-être donné, car nous ne savons pas ce qu’il est devenu) sa vie pour sa dignité, pour la liberté de son peuple, mais aussi pour la nôtre.
J’entends parfois des chrétiens dire que nous devrions exiger la réciprocité : puisque nous acceptons que des musulmans manifestent leur foi dans nos pays européens, il serait simplement normal que des chrétiens puissent manifester la leur dans les pays musulmans. Cette approche n’est pas fausse, mais elle ne fait pas complètement droit à la justice. Il ne s’agit pas seulement de demander la réciprocité entre croyants, il s’agit de demander l’universalité des droits. C’est pourquoi je me dis que les procès récents intentés à des chrétiens en Algérie, tout infondés qu’ils me paraissent, auront au moins ceci d’utile qu’ils ont soulevé une campagne d’opinion dans la presse algérienne non gouvernementale. Et j’espère que tous les citoyens qui sont attachés à un Etat de droit accepteront de reconnaître que le fait de lire la Bible ou de se réunir dans une maison privée pour y célébrer un office religieux ne devrait plus être considéré, nulle part, comme un délit.
+ Hippolyte Simon,
Archevêque de Clermont