Re: Les églises des trois premiers siècles
Publié : mar. 02 févr. 2016, 16:44
Les lettres et l'Ancien Testament
- En fait la présence, en ces lettres, de références à l'Ancien Testament s'explique fort bien à la lumière de la préoccupation centrale de l'auteur de l'Apocalypse : montrer dans la venue et l'oeuvre du Christ l'accomplissement et, à la fois, le dépassement de l'économie vétérotestamentaire. Les références bibliques s'éclairent en effet si elles composent réellement un sommaire de l'histoire du salut, car elles sont un nouveau développement du thème que, dès le début, Jean s'est proposé de traiter (la révélation de Jésus Christ;1,1) et dont la vision du Fils d'homme (prélude du septenaire des lettres) constitue déjà une reprise. Dans le schème tripartite qui structure les lettres, on pourrait même voir se refléter «les choses que tu as vues, qui sont et qui vont s'accomplir après celles-ci» (1,19), autrement dit le mystère des étoiles et des chandeliers, le judaïsme débouchant dans le christianisme.
L'histoire du salut
Cherchons donc à tirer des lettres les données qui, une fois rassemblées, constituent les points saillants d'un sommaire d'histoire du salut.
La première lettre à Éphèse mentionne un abandon de l'amour premier, une chute et un endurcissement à la peine. Tout cela fait penser, plutôt qu'à la situation d'une église relativement jeune, à la longue histoire de l'humanité depuis les origines. Et à la chute d'Adam renvoie la promesse faite au vainqueur de «manger de l'arbre de vie qui est dans le Paradis de Dieu» (2,7)
La lettre à Smyrne décrit une situation de persécution, de pauvreté et d'hostilité de la part de Juifs devenus une «synagogue de Satan». C'est sans doute l'expérience que vit l'église locale. Mais il n,est pas impossible que cette description soit filtrée, pour ainsi dire, à travers la réminescence d'une autre situation de persécution et de misère, celle des Hébreux en Égypte. A cela pourrait en effet renvoyer l'Épreuve de dix jours qui attend la communauté, allusion probable aux dix plaies qui ont précédé la délivrance d'Égypte (Ex 7,14) Une autre allusion à l'Égypte pourrait être implicite dans le qualificatif «synagogue de Satan» qui vise la perversion du judaïsme, dont le meurtre de Jésus a marqué le point culminant : Jérusalem est devenue par là Sodome et Égypte (Ap 11,18) La situation ancienne était une figure de l'actuelle, oü le nouveau peuple de Dieu est persécuté par la nouvelle Égypte. Tel est l'enseignement que la communauté chrétienne de Smyrne pourrait tirer du texte, Mais la situation à laquelle Jean pense d'abord est bien l'ancienne puisque la récompense («la couronne de vie») est promise uniquement à ceux qui auront été mis à mort, comme ce sera le cas au 5e sceau (6,9) dans le règne millénaire (20,4), textes qui concernent tous deux, nous le verrons, l'économie ancienne.
Dans la lettre à Pergame, on discerne des allusions au séjour des Hébreux au désert : l'épisode de Balaam et Balaq (2,4; Nb 25,1; 31,6) , la manne cachée (2,17; Ex 16,32; He 9,4) et la pierre blanche avec le nom gravé. Cette dernière rappelle peut-être les deux pierres marquées des noms de tribus d'Israël que le Grand Prêtre portait sur les épaulettes de l'ephod (Ex 28, 9) Au désert, se réfère sans doute la définition du lieu où habite la communauté : là oû Satan a son trône (2,13), car dans l'Apocalypse l'endroit oû Satan exerce sa violence (la tentation) est le désert (12,13; 17,3)
Dans la lettre à Thyatire, l'état prospère de la communauté se référait. selon divers commentaires, aux temps glorieux du royaume hébreu. En particulier, serait évoqué ici le règne de Salomon, plus splendide que celui de David (2,19; 1 R 1,47) mais altéré par la présence de concubines du roi, étrangères et idolâtres (1 R 11), qui sont récapitulées ici en Jézabel, la femme cruelle du roi Achab, étrangère et idolâtre elle aussi (1 R 16,31) . La punition dont Jézabel est menacée renvoie clairement à la prophétie d'Élie contre Achab et son épouse après le meurtre de Nabot (2 R 2,21) Or à travers le sort de ces personnages, Élie annonçait aussi celui du royaume d'Israël à savoir celui des dix tribus qui s'étaient détachées des autres au temps de Jéroboam, officier de Salomon. Dans la lettre à Thyatire, le royaume hébreu est donc décrit à l'apogée d'une splendeur (Salomon) qui contenait déjà les germes de la corruption religieuse et de la ruine future du peuple.
La lettre à Sardes semble refléter l'état de désolation qui a suivi la destruction des deux royaumes d'Israël et de Juda. La communauté est comme morte, sauf pour un petit nombre («ce qui reste» : 3,2). On pense spontanément au reste d'Israël dont parle Isaïe (Is 1,9; 6,13) ou à la vision des ossements desséchés en Ézéchiel (Ez 37).
La communauté de Philadelphie est elle aussi petite et faible, mais le Christ la loue pour sa persévérance dans la foi et lui annonce sa venue proche. Dans cette lettre, surtout dans la promesse au vainqueur, les images évoquent l'idée d'édifice, de construction : la clef, porte, colonne du temple, cité de Dieu, Jérusalem céleste. Y aurait-il là des allusions à la période du retour de l'exil et à la reconstruction de la Cité sainte et du Temple?
La dernière lettre, à Laodicée, a posé de grandes difficultés tant aux partisans de la lecture réaliste qu'à ceux de l'interprétation prophétique. Pour les uns et le autres il s'agit d'expliquer de manière plausible le ton âpre de condamnation propre à ce texte, tout en l'appliquant soit à la situation contemporaine de la communauté destinataire, soit aux derniers temps de l'Église. Dans les deux cas, aucune vérification n'est possible : nous ignorons tout de la situation de Laodicée et, quant à la fin des temps, l'idée qu'elle sera précédée d'une disparition de la foi se trouve peut-être en d'autres textes inspirés, mais certainement pas dans l'Apocalypse; lire ainsi la lettre à Laodicée, c'est dépendre d'un présupposé gratuit.
Les exégètes qui ont réfléchi sur les références bibliques contenues dans les sept lettres sont, eux aussi, étrangement hésitants pour ce texte et n'ont pu avancer aucune explication satisfaisante. Toutefois, si la ligne d'interprétation que nous avons exposée jusqu'ici est tant soit peu fondée, la lettre menaçante à Laodicée trouve une explication acceptable : elle exprimerait un jugement de condamnation contre le judaïsme, qui n'a pas reconnu Jésus le messie annoncé par les Écritures.
La communauté est réprimandée d'être «tiède». Cet adjectif ne désigne pas un manque de ferveur mais le légalisme, oû l'honneur est rendu à Dieu du bout des lèvres et non du coeur, par des pratiques extérieures et non en esprit et vérité. Tout cela pouvait être naturellement le cas de Laodicée. Mais le déduire du texte est une pétition de principe. [...] Que signifie donc l'«or purifié au feu» que la communauté doit acheter? Dans l'Apocalypse, l'or est étroitement associé avec la divinité : tout ce qui l'entoure ou la concerne (trône, autel ...) est d'or. Acheter de l'or auprès du Christ veut donc dire le reconnaître comme Dieu. Comment justifier alors la précision : purifié au feu (ou «à travers le feu»)? D'ordinaire on entend ce qualificatif comme une allusion à l'épreuve par laquelle doit passer celui qui garde la parole de Dieu, mais ce sens n'est que dérivé. Dans l'emploi vétérotestamentaire, «être purifié au feu» est un trait qui caractérise la parole de Dieu dans sa pureté absolue et son incorruptibilité (cf Ps 18,31; Pr 30,15)
En invitant la communauté à acheter auprès de lui de l'or purifié au feu, le Christ s'offre lui-même, comme récapitulant en sa personne la parole de Dieu. Et il n'est pas absurde de voir, dans l'épreuve subie par cette «parole», une allusion à l'incarnation de Jésus et surtout sa mort. On retrouverait ici le sens que nous avons cru discerner dans l'écharpe d'or qui ceint le Fils d'homme dans la vision du prélude (1,13). Quant aux vêtements blancs, ils sont associés dans l'Apocalypse à la vie nouvelle apportée par le Christ . Le collyre pour «oindre les yeux et voir clair» est le don que le Christ accorde pour discerner en lui l'accomplissement des promesses consignées dans l'Écriture. En somme, l'or et les vêtements blancs sont le contenu de la «bonne nouvelle», le collyre la capacité de le reconnaître.
Tout cela, répétons-le, peut s'appliquer à une communauté chrétienne qui aurait oublié l'annonce évangélique après l'avoir reçue. On ne peut exclure que tel fut le cas de Laodicée, même si sa fondation ne remontait pas à plus de trente ans. Mais il faut concéder que les paroles du Christ - les reproches aussi bien que les exhortations - se comprennent mieux si elles sont adressées au peuple juif, l'Invitant à reconnaître et à accueillir la réalité nouvelle. Avec le message à Laodicée, la patiente pédagogie du Christ en faveur du peuple hébreu, qui s'était déployée au long de l'Ancien Testament à travers la Loi et les prophètes, parvient à son terme. L'avènement messianique est proche désormais : «Je me tiens à la porte et je frappe; si quelqu'un écoute ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui et je prendrai un repas avec lui et lui avec moi». (3,20)
C'est précisément parce qu'il s'agit de l'admonestation ultime que le ton ici est tellement sévère. Quand pour instruire indirectement les fidèles de Laodicée, Jean note les paroles du Christ au peuple élu, la menace contre ce dernier («Je vais te vomir de ma bouche»; 3,16) , s'est déjà réalisée : ayant refusé Jésus, les Juifs sont restés extérieurs à l'Église. Ils avaient besoin de ce qui était nécessaire au salut, et ils se vantaient de tout posséder : «Je suis riche, j'ai atteint le sommet de la richesse, je n'ai besoin de rien.» Ce sont, à peu de choses près, les mots que Jean fait dire à Babylone avant sa ruine (18,7)
Source : Eugénio Corsini, L'Apocalypse maintenant, Paris, Éditions du Seuil, coll. Parole de Dieu, 1984, pp. 97-103