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Julien Green chez les Ch'tis !

Publié : ven. 28 nov. 2008, 19:32
par etienne lorant
On dirait tout d'une blague et cependant, voici une note laissée par l'écrivain lors d'un voyage qu'il fit en direction de Copenhague, en juillet 1938:

"Nous avons quitté Paris le 25 et déjeuné à Cambrai. Non loin de là, à Saint-Amand, nous nous sommes arrêtés pour regarder le beffroi, qui nous a paru extrêmement curieux. Il a été bâti au XVIIe et son portail est orné dune inscription hébraïque (Hallelouia). Je ne sais si cet étrange monument a jamais été décrit. Il semble, en tout cas, le produit d'un architecte fortement influencé par l'art oriental - je pense beaucoup à l'Inde - mais ce quelque chose d'exotique si bizarrement accommodé au goût du temps, ne serait-ce pas plutôt une influence mexicaine s'exerçant par le détour d'une influence espagnole dans ce coin de Flandres ? Trop ingénieux, sans doute, pour être seulement vraisemblable, et pourtant... La pierre est d'un assez vilain gris de lave froide.

A Tournai, beaucoup admiré la cathédrale, mais à l'intérieur il m'a semblé que le divorce entre le roman et le gothique était trop net pour ne pas nuire au gothique, plus fragile et de nerfs moins solide que le roman. Ce style ogival paraît frappé d'une maladie mystérieuse dès sa naissance; il cherche visiblement à s'échapper, comme certains neurasthéniques. Cette façon de lancer des voûtes de plus en plus haut, au défi de toute raison (voir Beauvais), c'est le fait d'un profond déséquilibre nerveux. Dans cette espèce de ruée vers le ciel, il y a pour la terre un mépris, une défiance morbide que l'architecte du Parthénon n'eût pas compris. Au nord de Tournai, le paysage est assez ennuyeux, mais un peu plus loin il y a la bonne surprise du Mont Cassel et de Bergue, petite ville poétique où l'on voudrait bien s'arrêter en tâchant de se persuader que c'est pour la vie.

Parvenu à Copenhague, en visite dans la région, Julien Green note encore:

"Etonné d'apprendre que la cathédrale de Roskilde est sans doute l'oeuvre de l'architecte qui a bâti la cathédrale de Tournai. A Roskilde, on retrouve sa main, à condition d'être prévenu ou très savant..."

Re: Julien Green chez les Ch'tis !

Publié : ven. 28 nov. 2008, 20:09
par Fée Violine
le beffroi de st Amans (dessins 11 et 11b) :
http://numerique.bibliotheque.bm-lille. ... carton_03/

la cathédrale de Tournai :
http://www.cathedraledetournai.be/

la cathédrale de Roskilde :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Cath%C3%A9 ... e_Roskilde

la ville de Bergues :
http://www.bergues.fr/

Re: Julien Green chez les Ch'tis !

Publié : sam. 29 nov. 2008, 15:22
par etienne lorant
Bonjour Fée Violine,

Merci pour les illustrations ! J'ai un doute au sujet de cette tour de Saint-Amand... porte-t-elle l'inscription hébraïque que mentionne Julien Green ? Ensuite, il est indiqué "tour abbatiale"... Théoriquement, les beffrois n'ont rien à voir avec les édifices religieux. Bref, je me demande si le beffroi "de style mexicain" que mentionne JG, n'aurait pas été détruit lors de la guerre 40. Il nous faudrait un historien... mais peut-être avez vous la réponse ? Si oui, cela m'intéresse, et je vous dit merci d'avance !

Re: Julien Green chez les Ch'tis !

Publié : sam. 29 nov. 2008, 16:46
par Fée Violine
non, je n'ai pas la réponse, je ne connais absolument pas cette région. J'ai juste cherché sur google ! Mais cette tour m'a paru ressembler à la description, avec son allure exotique.

j'ai trouvé aussi ça (il s'agit bien de la tour abbatiale, qui est aussi un beffroi puisqu'il y a un carillon):
http://membres.lycos.fr/stamand/carillon.shtml

et ça :
On voit encore de nos jours dans cette ville, le clocher de l’ancienne abbaye, bâti de 1633 à 1636; c’est tout ce qui reste du plus beau monument gothique de toute la région. Il est construit en grès et pierres blanches, sculptées de la base au sommet, cette tour qui sert aujourd’hui d’horloge publique domine toute la contrée.

On arrive au sommet par un escalier de 450 marches.

le joyau de cet ensemble de constructions, distribué sur un carré de 180 mètres de côté était évidemment l’Église abbatiale. Avec ses 120 mètres de long, son double transept, son choeur surélevé, auquel on accédait par quarante trois degrés, sa tour portail de 80 mètres, sans parler de la richesse de la décoration intérieure, à laquelle contribua RUBENS, cette blanche cathédrale dominait la région comme le symbole même de l’autorité de l’abbaye et de la puissance d’une tradition. Tout cela a péri dans les années qui suivirent la révolution, à l’exception de la tour sauvée par sa masse même.

Elle continue à suggérer avec force le rôle spirituel et temporel des abbés de SaintAmand.
Et j'ai vu que Bergues est la ville où se passe le célèbre film auquel votre titre fait allusion ! (je dois être une des rares personnes en France à ne pas l'avoir vu)

Analogie paradoxale entre naissance et mort

Publié : mar. 02 déc. 2008, 12:19
par etienne lorant
"L'enfant dans le ventre de sa mère est au chaud et vraisemblablement heureux. Il croit que son petit espace tiède est son univers, ou rien ne lui manque. De l'univers que nous connaissons, quel soupçon peut-il avoir ? Aucun. En admettant qu'on puisse entrer en communication avec l'enfant qui n'est pas encore né, quelle notion pourrions-nous lui donner de ce qu'est un livre, une maison ? Pas la moindre. Nous sommes dans la même situation par rapport au monde de l'au-delà qui s'étend autour de nous et que nous n'atteignons en général que par la mort. En réalité nous sommes aussi dans une cavité sombre où nous nous plaisons, et nous ne naîtrons qu'en poussant des cris, quand nous mourrons. Alors, nous découvrirons un univers d'une beauté inexprimable, et nous nous promènerons librement parmi les astres." (JGreen 19 novembre 1938)

Comme il faut lutter pour s'abandonner !

Publié : mar. 02 déc. 2008, 12:48
par etienne lorant
Dans cette note qui me parle beaucoup, datée du 6 février 39, Julien Green évoque ce mouvement de l'âme qui voudrait bien se rendre mais qui continue, quasiment malgré elle, à hésiter, à douter. Hélas, combien de fois ne me suis-je pas moi-même écrié: "Seigneur, que ta volonté soit faite, non la mienne, fais que j'accomplisse ce que Toi Tu veux... quand bien même je ne le voudrais pas !" Julien Green a eu le même type d'inspiration quand il écrit:

"Il ne faut pas attendre que l'ennemi soit dans la place pour se rendre..." Je me répétais cette phrase aujourd'hui en imaginant le magnifique poème qu'on aurait pu écrire sur un thème aussi riche, le sonnet ardent et précieux dans lequel on eût enfermé le sens mystérieux de ces quelques paroles où l'âme jette un premier cri d'alarme et de désespoir.
Oh, bienheureux ennemis, fais sauter les murailles et les tours orgueilleuses, brise l'obstination des portes, aie raison du fer, de la pierre et du bois, mets le feu, creuse des brèches, viens enfin libérer de ses défenseurs l'assiégée spirituelle qui mourrait de t'avoir vaincu. Elle qui veut se rendre à toi, ces puissantes fortifications l'en empêchent. Sur le haut du rempart, vois, elle te fait signe, comme la femme de Beth Maacah appelait les généraux du roi David, et fit tant, dans sa sagesse, qu'elle vint à bout de livrer entre leurs mains cette ville royale...

Car Dieu est si jaloux de notre liberté qu'il n'y veut point toucher jusqu'à ce que nous le lui permettions, mais au terme (qui parfois est la mort) d'une lutte féroce entre l'âme et le moi...

Re: Analogie paradoxale entre naissance et mort

Publié : mar. 02 déc. 2008, 14:35
par Fée Violine
Pour une mère, ce n'est pas du tout un paradoxe. La naissance et la mort sont les deux portes de la vie, aussi angoissantes et importantes l'une que l'autre. Depuis la naissance de mes enfants, j'ai commencé à m'intéresser à l'accompagnement des mourants (je n'en ai pas fait, mais j'ai lu des livres là-dessus et ça me touche beaucoup).

D'ailleurs il y a une petite histoire qui résume ça très bien :
ce sont deux petits jumeaux dans le ventre de leur mère, et ils discutent.
- Crois-tu qu'il y a une vie après la naissance ?, dit l'un.
- Je ne sais pas, répond l'autre. personne n'en est jamais revenu !

Grands seigneurs et cambrioleurs

Publié : mar. 02 déc. 2008, 15:10
par etienne lorant
"Si les mystiques sont les grands seigneurs de l'invisible, les spirites en sont les cambrioleurs. Le royaume des cieux peut être conquis par la violence, mais par effraction, non."

(JGreen 8/2/1939)

De la nécessité d'une bonne guidance

Publié : mar. 02 déc. 2008, 15:31
par etienne lorant
Après ma conversion, je suis passé par des moments de grande joie, mais aussi des périodes où, devenu scrupuleux jusqu'à l'excès, j'avais freiné moi-même mon élan, sans me douter qu'en dépit de meilleures intentions, j'étais victime de tentations. Ouf, c'est le Père V., Rédemptoriste, issu d'une famille de fermiers dont il avait hérité un grand bon sens, qui m'en a fait sortir. J'ai retrouvé ce matin, dans le Journal de Julien Green, une note de février 1939 qui me rappelle exactement ces moments - car qui veut faire l'ange fait la bête, moi je m'étais lancé éperdument dans des lectures savantes mais qui ne me correspondaient pas du tout, au point que je me croyais fichu.

"Le chef d'oeuvre du démon est de nous faire tirer nous-même sur la corde jusqu'à ce qu'elle se rompe. A cet effet, il nous inspire de multiplier les lectures sérieuses jusqu'à nous en donner le dégoût. Les études des plus grands ascètes deviennent entre ses mains des instruments de désespoir. Il a beau jeu pour nous tromper. Comment le soupçonnerait-on de glisser sur notre table tel volume de la "Nuit obscure" ou "La vie spirituelle de Vincent Ferrier" ? Certes, le risque n'est pas absent d'un pareil calcul, mais le vieil adversaire sait trop bien qu'il a peu de choses à craindre et il lui plaît de lutter contre le Ciel avec ses propres armes."

Le regard derrière le regard

Publié : mar. 02 déc. 2008, 18:47
par etienne lorant
"Rien de plus secret que le regard humain. Qu'on y lise la joie, le désespoir, la colère ou le désir, il ma toujours paru qu'il contenait autre chose que ces émotions passagères et que cette autre chose demeure proprement inexprimable. Au fond des yeux les plus visiblement tournés vers le monde extérieur se devine la présence d'une arrière-pensée mystérieuse, où si l'on veut d'une espèce de regard second dont quelque chose se fait voir parfois. Quel nom lui donner pour le définir ? Je n'en puis donner aucun. C'est, je crois, le regard de quelqu'un qui sait et voilà tout ce que je puis en dire. Je l'ai surpris plus souvent dans des yeux d'enfants que dans des yeux d'hommes. Il m'est arrivé d'avoir eu honte en écoutant les bêtises de certaines personnes, parce qu'en me parlant de cette façon triviale et ennuyeuse, elles tournaient cependant vers moi un regard où brillait une insondable sagesse dont elles n'avaient aucunement conscience." (JGreen Journal 1939)

Je suis d'accord avec J.Gr. au moins sur certains regards d'enfants. Certains regards apparemment vides laissent deviner tout autre chose: ainsi était le regard de ce gamin que je voyais circuler à vélo sur le parking, il ne m'a rien dit du tout jusqu'au jour où il s'est planté devant ma vitrine. J'ai vu une colère rentrée, une majesté offensée, un défi presque surhumain. Il y avait bien quelque chose, là, qui dépassait de loin le coup d'œil sur une marchandise. J'ai su deux mois plus tard que sa mère, épouse d'un restaurateur du quartier, avait été hospitalisée pour une cure de désintoxication alcoolique, que le père n'est pas un tendre et que son fils lui avait "volé dans les plumes" pour protéger sa mère d'une inutile et violente "explication". Pour le reste, je ne suis pas certain que les personnes qui parlent de façon "triviale et ennuyeuse" n'ont aucunement conscience d'une sagesse sous-jacente: elles peuvent très bien en avoir conscience, mais ne pas disposer du vocabulaire pour l'exprimer.

Re: Le regard derrière le regard

Publié : mar. 02 déc. 2008, 21:02
par Souricette
Il n'y a pas que le regard qui parle, même s'il parle beaucoup : il y a les traits du visage, la voix, les gestes, etc. On apprend beaucoup sur les gens en les observant. Mais il n'est pas aisé de savoir à partir de quand l'observation devient indiscrétion...

Re: Le regard derrière le regard

Publié : mer. 03 déc. 2008, 14:16
par etienne lorant
Je crois qu'en toute égalité, il ne faudrait pas tenir compte de tout ce que le "langage du corps" peut révéler chez l'autre, mais uniquement de ce qu'il dit. Evidemment, il m'est facile d'écrire cela et beaucoup plus difficile d'en vivre ! Car, dans mon travail, pratiquement une fois sur deux, quand quelqu'un me dit "ce jeu est à l'état neuf", je commence par regarder l'état du disque sous un néon, et je trouve la griffe qu'on n'a pas pu effacer; et lorsqu'on m'offre un beau livre à très bas prix, je feuillette toutes les pages: généralement il en manque une ou deux, ou bien c'est le papier glacé qui, sous le coup de l'humidité, a soudé plusieurs pages les unes aux autres... J'ai ri quand un psy m'a raconté qu'une patiente lui avait sorti ce jeu de mot (inconscient selon lui): "J'ai tout fait pour lui (son mari) !" et comme je lui demandais où est le jeu de mot, il m'a répondu: c'était tellement évident qu'elle voulait dire: j'étouffais pour lui ! A quoi se fier ! Mais on apprend la confiance chrétienne à l'épreuve de l'échec de la confiance humaine.

Re: Analogie paradoxale entre naissance et mort

Publié : ven. 05 déc. 2008, 0:31
par aujour
Bonjour,

Les ahrres de l'Esprit Saint nous communiquent des choses du ciel
entre autre nous permettent de contempler le Christ autant que faire se peut dans notre corps de chair.

C'est déjà énorme.

Nostalgie de Paris

Publié : ven. 05 déc. 2008, 14:43
par etienne lorant
Le 29 janvier 1943, exilé à New-York, Julien Green exprime sa nostalgie de Paris. Une question que je me pose: est-ce que le Paris de 2008 est capable de susciter la même nostalgie ?

"Par de belles journées comme celle-ci me revient le désir de voir Paris; c'est bien peu dire: ce désir qui est toujours en moi atteint dans ces moments-là une acuité terrible. Notre ville me manque non comme une ville mais comme un être. Qui peut me comprendre ? Un exilé peut-être... Pensé avec tristesse que mes parents et trois de mes sœurs reposent en terre occupée"

Re: Nostalgie de Paris

Publié : ven. 05 déc. 2008, 15:57
par Relief
etienne lorant a écrit : Une question que je me pose: est-ce que le Paris de 2008 est capable de susciter la même nostalgie ?
Oui la nostalgie de la période où l'on n'y vivait pas ! :-D