Bonjour
Tout d'abord, ne nous fâchons pas... c'est drôle, souvent, quand nous nous parlons, ça tourne plus ou moins au vinaigre. J'ai fait un petit effort dans mon message, en m'y reprenant à plusieurs fois (j'ai effacé un commentaire "peu charitable" du paysage en question), alors par pitié, faites de même.
Je vous cite :
"Oui, l'art fait souvent penser à l'art d'aujourd'hui. On dit en parlant de telles oeuvres du passé "comme c'est moderne", mais rarement en parlant d'oeuvres modernes "comme c'est antique !"... quand il y a ressemblance. C'est cela qui m'agace un peu, cette ethnocentrisme temporel. Et d'ailleurs d'une temporalité factice, celle de l'avant-gardisme."
Tout à fait d'accord avec vous.
- Pour en revenir aux tableaux du peintre en question - je suis heureux que vous ayez montré autre chose. Le premier tableau est très chouette, et me plaît beaucoup plus (j'aime beaucoup le jeu avec la filiation d'après Cézanne et Pissarro) ; il semble que l'artiste se soit plus, comment dire, "lâché", là-dedans. Je ne reviens pas sur le deuxième. Le dernier est effectivement très bien, c'est le meilleur même, "il y a de la vie", il y a la perception de l'atmosphère vécue et ressentie (c'est mal dit, j'espère que vous me comprenez ; c'est la chose qui me paraît signaler les bons tableaux de paysage). Ca doit certainement être encore mieux en direct ; où peut-on trouver des galeries, des centres, qui exposent ?
[de mon côté, origines obligent, j'ai mes habitudes dans une galerie près de Beaubourg, la galerie Koralewski rue Quincampoix à Paris ; je pense notamment à une artiste qui vit en Normandie, Malgorzata Paszko, très, très chouette ; je tâcherai de trouver des liens]
- Ensuite, cessez de me qualifier d'avant-gardiste ou de je ne sais quoi. J'aime ce qui est bon, de quelque époque que ce soit, j'aime l'antique, le médiéval, le roman, le gothique, le renaissance, le maniériste, le baroque, etc.
Si je vous dis que plusieurs de ces oeuvres "ne font pas avancer le schmilblick", cela ne signifie pas que je ne souhaite que du nouveau. La question n'est pas là ; il me semble que le problème du "nouveau" ou de "l'ancien", ou de "l'éternel", ou de "l'intemporel", ne se pose pas dans le domaine artistique, ou du moins pas des manières qu'on suit habituellement. Il y a ce qui est bon, et ce qui ne l'est pas ; il y a ce qui révèle quelque chose, et ce qui ne révèle pas. Dans le cas de plusieurs des oeuvres de ces artistes dont vous avez parlé, on trouvait (à côté des sculptures qui elles sont effectivement très bien) des tableaux bons, des trucs de pros, pour ainsi dire, mais qui de mon point de vue ne révélaient rien. Le dernier tableau, celui dont je parle un peu plus haut, lui, révèle quelque chose, il parle, il vit ; mais pour le reste, ça ne marche pas à tous les coups, voilà tout.
C'est pour cela qu'il ne me paraît pas utile, ou intéressant, ou ce que vous voudrez, de continuer dans une veine artistique précise longtemps après qu'elle s'est dissoute ; je vous ai parlé de pastiches de sonnets de Hérédia ; on pourrait parler d'autre chose : par exemple, un meuble de Riesener est une oeuvre d'art ; un meuble d'aujourd'hui de style Riesener est un beau meuble et c'est tout. Une église gothique du 13ème siècle est ce qu'elle est ; une église néo-gothique du 19ème, malgré tout ce qu'on veut, même si elle est très réussie (il y en a), ne sera jamais aussi bien. Après, on peut s'inspirer du passé, on peut y trouver des maîtres, et c'est ce qu'on fait ; mais c'est pour créer soi-même des choses qu'un autre n'a pas créées et n'aurait pas pu créer.
Vous parlez de cette faculté de se communiquer à tous qu'aurait l'oeuvre d'art authentique ; et à l'appui de votre idée, vous citez le cas du marchand d'art camerounais. Il faudrait que vous donniez des exemples d'oeuvres qui l'ont concerné et ont plu aussi à ses clients américains.
Comment expliquer leur entente ? C'est très simple :
1° parce que personne n'est enfermé dans son identité (ce n'est pas parce qu'on est camerounais qu'on ne peut pas comprendre ce que comprennent les autres) ; toute culture est au moins partiellement communicable.
2° parce que nous vivons dans un monde globalisé, où les goûts de chaque pays ou de chaque culture peuvent être examinés et appréciés d'un bout à l'autre de la planète. Cela n'est pas nouveau, évidemment (estampes japonaises à la fin du 19ème, tableaux hollandais en Italie au 15ème siècle, etc.).
Mais je reviens sur cette question de communicabilité. Vous dites en substance : nous nous retrouvons dans certaines oeuvres d'autrefois. Ben justement, c'est là le problème : c'est
nous qui nous retrouvons dans ces oeuvres. Le goût n'est pas une chose autonome ou désincarnée. Il naît dans une culture où il se forme d'une certaine manière, et lorsque les tenants de ce goût en viennent à découvrir ou redécouvrir un art d'un autre lieu ou d'un autre temps, c'est que cet art, vu par eux, répond à ce moment à plusieurs de leurs aspirations. Les primitifs italiens ont mis un temps fou à être appréciés de nouveau : pourquoi ? pourquoi à un certain moment du 19ème, et pas avant ? Vous dites en substance, si je vous lis bien, qu'il y a qqch dans l'art qui lui fait dépasser les temps et les lieux, et vous citez plusieurs oeuvres en exemple : je veux bien, mais ces oeuvres, il a fallu qu'on les redécouvre ; il a fallu qu'on s'y intéressse ; pourquoi l'a-t-on fait à tel moment et pas avant ?
Nous aimons ce qui reste du temple de Saqqara (dans sa restauration, donc dans une vision moderne et a posteriori, ne l'oublions pas !), parce que sa beauté nous dit quelque chose, elle nous parle dans un langage que nous pouvons comprendre parce que nous y avons été formés ; autrement dit, elle rentre dans les catégories de notre culture, là, présentement. Elle répond donc à nos aspirations ; mais ces aspirations sont une question de contexte : il suffirait que nous n'y ayons pas été formés, et alors le temple de Saqqara ne nous dirait rien. Par ailleurs, dans la formation de notre culture architecturale, le temple de Saqqara existe déjà, nous l'avons vaguement en tête ; donc nous tournons en rond...
Restons encore à l'exemple de l'art antique. Ex. le Parthénon, même si ce peut être autre chose. Nous aimons le Parthénon, il est magnifique, etc. et c'est vrai. Mais nous n'en voyons que la colonne vertébrale, les colonnes, le fronton, les frises, etc. ; nous le voyons sans couleur et sans décoration. Dans un contexte antique, cela n'aurait aucun sens : le temple était bariolé, les sculptures étaient peintes, et nous n'aimerions pas forcément ; il faudrait imaginer les tentures tendues entre les colonnes (donc les tissus, les motifs, les couleurs, certainement très vives), les forêts de statues (peintes) et de dédicaces, les guirlandes, les bucranes, le sang des sacrifices, etc. Autant dire que ce temple n'avait pas du tout la même tête. Nous l'adorons dans son état contemporain, il nous inspire et nous donne une idée de la perfection architecturale ; cette perfection se voit dans des constructions contemporaines (Mies van der Rohe p. ex.). Mais en fait nous le préférerions dans son état présent : c'est donc un aspect particulier du Parthénon qui nous touche, et qui donne accès à quelque chose que nous cherchions déjà en lui. Avant que le Parthénon ait formé notre goût et nous ait inspirés, il ait fallu que nous ayons eu une vague idée de ce que nous cherchions en lui.
Donc, ok pour parler de l'éternité de l'art, etc., mais en sachant prendre du recul sur notre vision, savoir qu'elle est historiquement constituée, et qu'aucun art ne doit être sorti de son contexte ; vous aimez les oeuvres qui sont pleines de vie, d'énergie, de chair, et moi aussi - mais justement, cette chair, il ne faut pas l'oublier.
- Petit point, encore : vous parlez des artistes "réactionnaires" de la Renaissance. Oui et non ; ils sont littéralement réactionnaires, oui, mais uniquement dans leur discours, parce qu'ils ont dit s'inspirer de l'Antiquité ; en fait ils ont inventé qqch de complètement nouveau, avec quelques éléments du langage artistique des Anciens, sans parler de ce que leur permettaient leurs ressources techniques qui étaient bien meilleures. Je vous mets au défi de trouver du Michel-Ange dans l'art antique.
S'ils ont rejeté l'art gothique (et encore, ils l'ont fait assez tard - en plus, ce sont sourtout les néo-classiques qui l'ont fait), ce n'est pas par ignorance ; ils savaient très bien comment cet art fonctionnait, comment il tenait, ses caractéristiques techniques (sauf mauvaise foi), etc. La preuve, c'est qu'on était encore capable de construire du gothique tardif au 17ème siècle. Tout simplement, l'art gothique ne correspondait plus à leurs aspirations.
Vous parlez du gothique comme d'un art "moderne" : de fait, ça dure longtemps, c'est très haut, c'est extraordinairement bien conçu, ça résiste aux bombes alliées en 1945, c'est beaucoup mieux que ce que pouvaient faire les Grecs et les Romains, c'est transparent au sens où ça nous fait penser à des réalisations contemporaines (mur de verre, architecture de piliers, etc.), etc. Je suis d'accord avec vous, et comme vous, j'aime. Mais il faut croire que cela n'intéressait plus les intellectuels de la Renaissance, pour des raisons qui étaient les leurs ; et que si jamais ils avaient une conception de la modernité, eh bien les critères du gothique n'y rentraient plus.
Il y a eu un beau film récemment, d'E. Olmi,
Le Métier des Armes, qui se passe en Italie en 1526 - un des rares films historiques qui aient reçu l'assentiment des historiens. On y voit des cadres gothiques, romans, médiévaux ; mais tout d'un coup, l'on y trouve le duc de Mantoue se détendre en parcourant la galerie Renaissance toute neuve de son palais : et alors elle apparaît comme une sorte de paradis, d'îlot en dehors du monde, de nouveauté, de lieu de bonheur. C'était peut-être cela qui comptait.
Bon, je suis bavard, je me calme.

Au fait,
un beau musée virtuel, très bien fourni :
http://www.wga.hu/
Au plaisir de vous lire
MB