Cher Antoine,
Vous vous demandez pourquoi ce qui serait contre-nature serait systématiquement immoral et votre question est bien légitime. Mais je pense que c'est en vain que vous chercherez des justifications propres à vous convaincre. A un moment donné, dans toute justification, on est obligé de faire appel à des axiomes que l'on admet sans pouvoir les justifier eux-mêmes. Et pour cause, il faudrait poser d'autres axiomes. Donc soit on boucle, soit on régresse à l'infini, soit on s'en contente, avec la même terrible conséquence : toute justification est au fond injustifiable !
Sans vouloir m'avancer de trop, car je ne suis pas spécialiste en la matière (mais la question m'intéresse), je pense qu'on peut considérer que l'injonction morale :
"Tout acte doit être ordonné à sa finalité naturelle" est en quelque sorte axiomatique. C'est un principe premier, que l'on accepte ou que l'on n'accepte pas, mais qu'on ne peut pas justifier.
Par contre on peut en explorer les conséquences, ainsi que les conséquences de sa négation, afin d'évaluer sa fécondité, notion éminement pragmatique et qui peut donc rebuter l'amateur inconditionnel de vérités sûres à 100% et démontrées en bonne et due forme à la manière d'un théorème de mathématique.
C'est cette méthode indirecte d'évaluation que je vous propose d'appliquer pour la question qui vous occupe, si vous le voulez bien.
Je suppose que comme la plupart des gens, vous condamnez moralement l'inceste. Mais supposons que vous rejetiez le principe que
"tout acte doit être ordonné à sa finalité naturelle", pouvez-vous encore légitimement condamner moralement l'inceste ? Je crois que non. En vertu de quoi pourriez-vous le condamner ? L'inceste n'est pas forcément pratiqué sous la contrainte. Il peut y avoir consentement mutuel libre et éclairé. Donc d'un point de vue
contractualiste, il n'y a pas forcément de problème. Ce genre de pratique se faisant généralement dans la discrétion, il n'y a pas non plus de risque de bouleversement de l'ordre social (en dépit de ce que certains avancent parfois). On voit mal quelles autres conséquences néfastes pourraient se faire jour. Après tout, on peut même pratiquer l'inceste sans le savoir. Cf. par exemple le mythe d'Oedipe. Quelqu'un de sa propre famille ne diffère pas foncièrement de n'importe qui d'autre. On pourrait avancer qu'un problème surgit dès lors qu'une fécondation a lieu : risque de dégenérescence liée à la consanguinité (tout relatif car des cousins germains issus des enfants de deux soeurs vraies jumelles ayant épousé deux frères vrais jumeaux se ressemblent autant que s'ils étaient frères et soeurs, et pourtant le mariage est permis entre eux, alors qu'il ne l'est pas entre frères et soeurs) et risque de perturbation identitaire liée à la forme anormale des liens familiaux de sang (le père qui est à la fois le grand-père et son propre gendre...). Mais cela ne peut pas concerner le cas d'un fils qui aurait un rapport sexuel avec sa vieille mère ménopausée ! Donc d'un point de vue
conséquentialiste, là non plus, il n'y a pas lieu de poser une condamnation générale de l'inceste, seulement des condamnations au cas par cas, suivant le contexte. On peut même supposer que ces personnes éprouvent du plaisir dans leurs activités incestueuses, sinon ils ne s'y livreraient pas. Les gens ne sont pas idiots en général. Or une activité qui procure du plaisir à soi et à d'autres sans causer de tort à personne, voilà bien une activité parée de tout l'aura de la légitimité morale (beaucoup de pseudo-libéraux-aux-idées-larges-mais-pas-trop comme on en rencontre à la pelle vous le diront... s'ils ignorent qu'on est en train de discuter de l'inceste...), sauf donc si on admet le principe que
"tout acte doit être ordonné à sa finalité naturelle". Car en effet, d'un point de vue physico-téléologique, la sexualité est ordonnée à la procréation et à l'exogamie, sans compter que la procréation se fait dans de meilleures conditions dans le cadre de l'exogamie.
Mais si on n'accorde pas de valeur morale à la conformité physico-téléologique de nos actes pris isolément, alors l'inceste peut être considérée, pour reprendre vos propos, comme une forme de "sexualité créative".
Il me semble donc que seule une adhésion à ce principe que vous rejettez, à savoir que
"tout acte doit être ordonné à sa finalité naturelle", est à même de fournir une condamnation sans équivoque de l'inceste en général (et de toute autre activité sexuelle "hors norme"). Seulement voilà, on ne peut pas se dire :
"J'accepte ce principe pour ça, ça et ça, mais là, pour ça, ah non, là je trouve que ça va trop loin, donc je dis stop". Un principe premier a vocation à être universel (sans quoi il n'est pas premier, il est subordonné à un autre principe qui en défini le domaine de validité). On ne peut pas faire de demi-mesure, sinon on sombre dans l'arbitraire et la subjectivité et que répondrez-vous alors à ceux qui disent "stop" avant vous ou après vous ?
Ces considérations vous laisseront peut-être sur votre faim. Je n'ai pas esquissé le commencement d'un début de justification du principe qui vous questionne (je l'ai dit, et je le répète : c'est impossible, du moins si je n'ai pas tort de le considérer comme axiomatique). Mais l'examen des conséquences logiques de ce principe et de sa négation devrait pouvoir vous aider à choisir votre camp, en vous posant la question du "coût" de la résolution de la dissonance cognitive dans le sens "libéral-libertaire" ou dans le sens "aristotélico-catholique". Êtes-vous prêt à sacrifier le tabou de l'inceste (ainsi que d'autres activités sexuelles "désordonnées" : adultère, homosexualité, partouzes, etc.) pour être cohérent avec votre acceptation morale de certaines pratiques sexuelles non procréatives (comme la sodomie, par exemple) ? Ou estimez-vous plus raisonnable/intuitif de rejeter finalement ces pratiques sexuelles non-procréatives, afin de vous mettre en cohérence avec votre condamnation morale de l'inceste et autres sexualités dites "déviantes" ? C'est à vous de décider
Cordialement,
Sokrates