L'opinion de commentateurs chrétiens :
«... au reste, même à s'en tenir aux évangiles, ce qui est mis en lumière c'est moins peut-être l'hypocrisie des pharisiens que deux autres travers plus spécifiques, qui, à en juger d'après le Talmud, les menaçaient de façon plus constante : un goût excessif pour la casuistique, et une tendace à confondre, en les mettant sur le même plan, l'essentiel et l'accessoire :
- «Malheur à vous, conducteurs aveugles, qui dites : qui jure par le sanctuaire, ce n'est rien, mais qui jure par l'or du sanctuaire est tenu ... qui jure par l'autel, ce n'est rien, mais qui jure par l'offrande qui est dessus est tenu ... Vous payez la dîme de la menthe et du fenouil et du cumin, et vous négligez les points les plus graves de la loi : la justice, la miséricorde et la foi. Il fallait pratiquer ceci sans ommettre cela, conducteurs aveugles, qui filtrez le moustique et avalez le chameau» (Matt 23, 16)
«Les Pharisiens», nous dit Josèphe «constituent un ordre qui passe pour l'emporter sur les autres juifs par la piété et par une interprétation plus exacte de la Loi» (
Bell. Jud. I, 5,2) et encore : «La secte pharisienne passe pour l'emporter sur les autres juifs par l'exactitude en ce qui concerne les coutumes des ancêtres» (
Vita, 38) C'est l'essence même de la secte qui est ainsi définie. L'idéal pharisien réside dans une piété exemplaire, centrée sur la Loi, sur sa méditation d'une part, assidue, inlassable - nuit et jour, disent les rabbins - sur sa pratique d'autre part, l'une conditionnant l'autre.
Le Pharisien est d'abord un homme d'école et d'étude. Par ailleurs, la Loi forme un tout. On peut certes y distinguer les commandements moraux et les prescriptions rituelles. Mais comme ils traduisent tous au même titre la volonté divine, il ne saurait être question de les opposer les uns aux autres, ni même, peut-être, d'y introduire une hiérarchie. Si parfois cette hiérarchie tend à s'établir, et à rebours de ce qui nous paraitrait normal, si le rite prend le pas sur l'éthique, c'est là encore une tentation qui guette toute religion dans la mesure où elle veut s'extérioriser. Cependant le code de la Torah qui règle toute la vie, individuelle et collective des juifs n'a pas prévu toutes les situations possibles. Il appartient aux docteurs et à leurs élèves de le faire et de fixer pour chaque cas à la lumière du texte saint, la conduite à tenir. La casuistique pharisienne côtoie sans cesse le formalisme et y tombe souvent. Elle nous parait volontier méticuleuse et tâtillonne à l'excès. Nous avons parfois l'impression en présence de discussions sur des pointes d'aiguille, d'arguties et de distinguo touchant au grotesque, d'un stérile jeu de l'esprit. Mais ce n'est là que
la déviation ou l'hypertrophie d'une démarche, en elle-même parfaitement légitime, qui est pour le pharisaïsme d'une importance vitale, et qui n'exclut en aucune façon la piété spontannée, sincère et intense, et le sentiment religieux le plus authentique.
Si l'orgueil du docteur et le mépris pour la masse ignorante et pécheresse, en même temps que les innombrables prescriptions du pureté rituelle dont ils s'entourent, entretiennent chez ces «séparés» organisés en petites cellules ou confréries, les
habouroth, un esprit de chapelle fermée, ce n'est pas là encore tout le pharisaïsme. Le sentiment de l'élection se double normalement, ici comme ailleurs, de celui d'une tâche à remplir. «Aime les créatures et mènes-les à la Loi», tel est le principe fondamental formulé par Hillel, l'un des maîtres les plus illustres de la secte. L'Évangile lui-même souligne le zèle missionnaire des Pharisiens, qui «courent la mer et la terre pour faire un prosélyte» (
Matt 23,15)
En matière de rite, la position pharisienne se caractérise d'ensemble par un foisonnement de prescriptions, en particulier de celles qui touchent à la pureté rituelle. Il s'agit, selon la sentence prêtée par le traité
Aboth aux «hommes de la grande Synagogue», ancêtres peut-être mythiques des pharisiens en quête de quartiers de noblesse, de faire une haie à la Torah. Cette surrenchère dans l'observance nous apparait souvent comme paralysante et désséchante. Pour les pharisiens, elle est la condition et la source même de toute vie religieuse authentique : la multiplicité des commandements, bien loin d'être ressentie comme un joug intolérable, signifie au contraire et appelle tout à la fois la multiplicité des bénédictions divines. En fait, c'est bien la rigueur inflexible de l'observance qui a assuré la survie du judaïsme.
Il est très significatif, par ailleurs, que ces rigoristes, soucieux jusqu'à la manie de s'isoler du monde extérieur, réputé impur, aient fait place dans leurs enseignements à des notions visiblement étrangères au vieux fond hébraïque. Le paradoxe et la contradiction ne sont qu'apparents. Car c'est précisément parce que la haie dressée par eux autour de la Torah les mettait à l'abri d'un syncrétisme véritable qu'ils ont pu, sur le plan de la doctrine, se montrer plus accueillants. Et d'autre part, le mouvement qui les porte à enrichir le frustre credo biblique procède fondamentalement de la même tendance que la multiplication des commandements : dans un cas comme dans l'autre, ils vont de l'avant, au-delà du texte écrit.
Josèphe parle de l'enseignement pharisien relatif à l'au-delà :
- «Ils croient que les âmes gardent une vigueur immortelle et qu'il existe sous la terre des châtiments et des récompenses selon qu'elles ont pratiqué dans la vie, le vice ou la vertu. Une prison éternelle attend les unes. Aux autres est accordée la faculté de renaître» (Ant., 18, 1,3) «... toute âme est impérissable, mais seule celle des bons passe dans un autre corps, tandis que celle des méchants est punie d'un châtiment éternel» (Bell., 2, 8.4)
Si l'on prend à la lettre cette dernière phrase, on sera tenté de conclure que les Pharisiens professaient la métempsychose. Or ce n'est évidemment pas de cela dont il s'agit. «L'autre corps» dont il est question est, selon toute probabilité, celui des ressuscités. Josèphe fait donc de la résurrection le privilège des seuls justes. Nous savons par ailleurs que la pensée juive a connu sur ce point bien des hésitations, mais que la résurrection générale, antérieure au jugement dernier, de tous les hommes, n'était effectivement enseignée à l'époque que par une minorité de docteurs. Le témoignage de Josèphe correspond bien, par conséquent, à l'opinion la plus répandue parmi les Pharisiens de son temps.
Universelle ou limitée au troupeau des seuls justes, la résurrection était une des pièces maîtresses de la doctrine pharisienne. Le Nouveau Testament - au même titre que les textes rabbiniques - corrobore sur ce point ce que dit Josèphe.
Il apporte en outre touchant le credo pharisien, des précisions complémentaires :
- «Les Sadducéens disent qu'il n'y a point de résurrection, ni d'anges, ni d'esprit, tandis que les Pharisiens affirment l'un et l'autre» (Actes 23, 8)
L'angélologie et la démonologie, en effet, sans être exclusivement pharisiennes, puisqu'on les retrouve,
Saduccéens mis à part, dans presque tout le judaïsme de l'époque, constituaient du moins
une des caractéristiques principales de la secte.
Les Pharisiens authentiques ont toujours réussi à concilier la croyance aux anges et aux démons avec le monothéisme le plus strict. [...] parmi les Pharisiens, le commerce des anges, répartis en catégories bien distinctes, et dont les principaux du moins étaient connus par leur nom, inclinait parfois aux spéculations astrologiques et magiques : car on établissait volontier une relation entre les cohortes célestes et les astres.
Il n'est pas exclu que Josèphe lorsqu'il parle de la «souverainté du Destin», songe aussi, sans vouloir le dire trop clairement, à des spéculations de cet ordre, qui fleurissaient sinon de façon officielle dans les écoles même des Pharisiens, du moins à leur voisinage immédiat. A ce niveau, des communications s'établissent fatalement entre les religions, si exclusives soient-elles. Les papyrus magiques du début de notre ère attestent l'ampleur des apports juifs dans la magie païenne. A l'inverse, et malgré qu'il en eût, Israël a toujours accueilli des éléments venus du paganisme. C'est aux juifs très probablement que le christianisme antique a emprunté cette idée que les dieux du paganisme sont en réalité des démons, que l'on peut, le cas échéant, utiliser à des fins bonnes ou mauvaises.
[...]
Au reste, sur tous ces points, de même qu'en matière de pratique, le pharisaïsme est loin de réaliser une parfaite uniformité. Il y a entre les diverses écoles rabbiniques des divergences parfois assez considérables. Le rigorisme de l'observance, intransigeant chez les uns, s'assouplit chez les autres : c'est l'opposition classique de Schammaï et Hillel, que l'on retrouve par la suite tout au long de la période rabbinique. Mais par delà les rivalités d'école et les querelles de doctrine, les Pharisiens de toute tendance sont liés par leur conception
d'une religion plus préoccupée de pratique que de spéculation théologique pure, et
par un égal respect pour le docteur, interprète de la Loi et véhicule de la Tradition.
Source : M. Simon,
Les sectes juives au temps de Jésus, P.U.F., 1960, pp.22-36[/color]