Rien que ce premier point est déjà très loin de faire consensus parmi les autorités musulmanes. Sans aller jusqu'à parler des coranistes, qui rejettent purement et simplement l'idée de tradition, on peut citer à cet égard l'imam al-Shafi'i, fondateur du maḏhab chaféite (qui domine dans les communautés musulmanes autour de l'Océan indien) et qui contredisait l'idée qu'un élément de la tradition pouvait effectivement abroger une disposition du Coran.
Je n'ai pas dit que tous les savants sunnites considéraient que la Sunna pouvait abroger le Coran, mais que c'était un avis parmi d'autres. En approfondissant mes recherches, je me suis rendue compte que vous aviez probablement raison : al-Shâfi'î ne reconnaît pas le principe de l'abrogation du Coran par la Sunna. Par contre, clairement, selon lui et selon toute la tradition sunnite, la Sunna du Prophète est, tout comme le Coran, d'origine divine et donc source de la législation. C'est ce qu'il est important de souligner dans notre débat. Vous ne pouvez pas placer les coranistes ou les mu'tazilites comme ayant un statut équivalent, dans le monde sunnite, à l'opinion traditionnelle, reflétée par tous les ouvrages classiques des quatre écoles juridiques, selon lesquelles un hadîth jugé sahîh (authentique) est de nature révélée et donc ne pouvant être remis en question, tout au plus interprété.
Je ne conteste pas ceci, au contraire, mais seulement l'idée que la législation islamique serait constituée tout d'un bloc, inaltérable et applicable à tous, comme un code de lois universel, alors que dans son essence il est au contraire profondément jurisprudentiel. Ce n'est pas pour rien qu'il y a des divergences entre chiites et sunnites (et même à l'intérieur de ces deux dénominations) au sujet des ahâdith recevables ou non.
Le fait qu'il y ait des divergences entre les quatre écoles sunnites et même à l'intérieur de ces écoles ne signifie pas qu'il n'y ait pas des caractéristiques communes propres à la législation sunnite. Il existe des invariants, comme par exemple l'obligation pour la femme de se couvrir au minimum tout sauf le visage, les mains et les pieds (au minimum, car il existe des avis plus stricts), la peine de mort pour apostasie (donc la critique, j'en suis désolée, ne peut guère s'appuyer sur la tradition législative classique), l'interdiction pour une musulmane d'épouser un non musulman, le statut de dhimmis réservé au gens du Livre, etc...
Mais si, il existe naturellement des oulémas qui déclarent inacceptables ces ahâdith sur la peine de mort pour apostasie. Certains d'entre eux, tel Mohamed Bajrafil (qui dispose d'une certaine autorité sur la communauté malékite), le font sur la base des versets coraniques. Evidemment, ce n'est pas la voix majoritaire, mais cela illustre le fait que l'absence d'autorité centrale à la légitimité irrévocable au sein de l'islam sunnite rend, grosso modo, toute chose possible. C'est d'ailleurs pourquoi l'islam est assez changeant en fonction des lieux et des époques.
Je ne connais pas Mohamed Bajrafil, mais ce que je tente de souligner, c'est que les savants musulmans s'opposant, par exemple, à la peine de mort pour apostasie ont moins de sources religieuses classiques sur lesquelles s'appuyer que ceux qui y sont favorables.
Ce n'est pourtant pas l'avis de tous nos prêtres, et cela l'est sans doute encore moins au sein d'églises non-catholiques, par exemple en Ethiopie ou en Egypte.
Je serais ravie d'avoir des exemples de tels prêtres, catholiques ou monophysites, car je ne vous suis pas du tout...
Le djihad est avant tout une guerre défensive
C'est absolument faux! Le jihâd, à l'origine, fut éminemment offensif, ayant pour but très clair de conquérir des territoires pour les soumettre à la domination de l'islam. Les conquêtes menées par Muhammad et par la suite ses compagnons en Syrie, Egypte, Iran, etc..., ainsi que la conquête de l'Espagne, de la Géorgie, de l'Arménie, de l'Afrique du Nord, etc...furent évidemment offensives. C'est ce que reflètent les traités de jurisprudences classiques des premiers siècles de l'islam. C'est au contraire par la suite, lorsque les circonstances historiques contraignirent les musulmans à utiliser l'énergie de leurs armées pour défendre les terres déjà conquises, plutôt que pour en soumettre de nouvelles, que le jihad devint, dans les faits, plus défensif qu'offensif. Mais lorsque des occasions plus favorables à l'extension militaire survinrent, le jihad put redevenir plus offensif. Et ce qu'il faut absolument souligner, c'est que le caractère offensif du jihâd n'a jamais été abrogé par les savants : la définition du jihâd comme lutte armée pour conquérir de nouveaux territoires à la force de l'épée demeure toujours chose parfaitement orthodoxe au sein du sunnisme, même si bien sûr le jihâd défensif est également parfaitement reconnu et justifié, ainsi que la propagation de l'islam par la da'wa (prédication).