Merci à Prodigal et à Suliko d’approfondir avec franchise la difficulté concrète par un exemple qui aide à clarifier les échanges et à comprendre la portée concrète de l’exhortation de notre Pape François.Suliko a écrit :Bonsoir prodigal,
Les malheurs d'Anne ne lui donnent pas pour autant le droit de vivre avec un homme qui n'est pas son mari devant Dieu. Je suis désolée, mais l'Eglise est claire là-dessus et je serais bien étonnée de lire le contraire chez les Pères de l'Eglise, saint Thomas ou tout autre autorité religieuse...On ne se "reconstruit" pas en opposition avec la Loi divine, c'est pourtant simple! Jamais le Christ ne nous a promis que notre vie sur terre serait forcément facile : elle peut exiger de grands sacrifices.Prodigal a écrit :Anne a été battue et violentée régulièrement par Bernard, son mari. Elle a fini par demander le divorce afin de se protéger elle et ses deux enfants. Elle a rencontré Christian, avec qui elle vit désormais, et qui l'aide à se reconstruire.
Le cas de « Anne » est concret mais il se limite à un petit résumé de deux lignes. Ce cas est, en réalité, théorique et abstrait de l’ensemble des circonstances concrètes d’un cas réel.
Que pense « Anne » de son mariage sacramentel ?
Que pense-t-elle, elle-même, de l’indissolubilité du sacrement de mariage ?
Croit-elle que c’est Dieu lui-même qui, par et avec son consentement et celui de son époux, les a unis dans un mariage ?
Si sa réponse est oui, croit-elle que ce lien est indissoluble ?
Si sa réponse est encore oui, croit-elle que ce lien conjugal est exclusif de tout autre lien semblable du vivant des époux en cause ?
Si à l’une de ces questions, la réponse est négative, alors ce sont des questions plus profondes qui émergent.
La foi dans le sacrement du mariage ne suppose-t-elle pas la foi dans l’indissolubilité réalisée par Dieu lui-même ?
Celui qui, aujourd’hui contracte un mariage sacramentel, peut-il le faire valablement en pensant que son mariage ne sera indissoluble que si les époux y contribuent tout au long de leur vie ? L’indissolubilité dépend-t-elle des efforts de l’homme et pas seulement de la grâce de Dieu ? Résulte-t-elle du concours de la grâce de Dieu et des efforts de l’homme ? La grâce n’est-elle réelle qu’avec le concours de l’homme ? Ce concours n’est-il pas seulement nécessaire pour qu’elle se réalise efficacement dans sa vie concrète ?
La grâce d’un mariage indissoluble est-elle ou non du même ordre que celle d’un baptême qui plonge dans le Christ même un bébé sans volonté consciente autre que celle de ses parents, qui subsiste même si le baptisé renie ensuite sa foi ?
Le mariage sacramentel de deux époux est-il aussi définitif que le baptême d’un nouveau-né quelle que soit la fidélité ultérieure ou les fautes ultérieures des époux ou du baptisé ?
Est-il possible de savoir avec certitude, au moment du sacrement du mariage, que c’est Dieu qui unit par le consentement des époux et de croire que les conjoints ne peuvent détruire ce lien réalisé par Dieu, même s’ils abandonnent la fidélité promise, nouent d’autres unions ou succombent aux pires fautes ?
Le mariage n’est-il qu’une espérance qu’avec l’aide de Dieu, les époux eux-mêmes préserveront le lien de leur mariage, mais que l’indissolubilité de ce lien continuera après le sacrement à dépendre des époux eux-mêmes ?
Si « Anne » ne croit pas à l’indissolubilité du mariage : dans ce cas, peut-elle contracter un nouveau mariage catholique avec « Christian » ? La foi en l’indissolubilité du mariage sacramentel est-elle un élément essentiel du don mutuel qu’il implique ?
« Anne » peut avoir cru à l’indissolubilité du mariage au moment de son mariage, mais considérer aujourd’hui qu’elle s’est trompée : dans ce cas, rien ne la protège d’une nouvelle erreur semblable. Comment et pourquoi pourrait-elle croire davantage en l’indissolubilité d’un nouveau mariage ? Sa conviction n’est plus qu’une espérance de l’indissolubilité : chacun espère que son mariage sera indissoluble mais certains devraient constater qu’en réalité il pourrait en être autrement.
Est-il encore possible de croire aujourd’hui en l’indissolubilité d’un mariage au moment où son sacrement est célébré ?
Voilà la question pour « Anne » et pour chacun.
Pour ces questions les plus profondes, l’exhortation du Pape n’est qu’une introduction.
Si nous y cherchons un rappel des règles canoniques à appliquer nous risquons d’être déçus.
A cet égard, il est manifeste que l’exhortation Amoris Laetitia est originale. Non par rapport aux enseignements de l’Eglise, mais par le choix des aspects de cet enseignement qui sont rappelés, mis en évidence et développés, ainsi que par la manière de les présenter.
L’originalité de cette exhortation est autant dans ce qu’elle ne rappelle pas que dans le développement d’aspects souvent laissés davantage en retrait.
Elle se tourne prioritairement vers les souffrances vécues par un si grand nombre dans leur vie affective pour leur montrer davantage la lumière qui traverse les ténèbres que l’obscurité de leurs vies.
Personne ne peut se soustraire à l’appel du Pape à donner toujours et d’abord la priorité à la miséricorde. Dieu n’est pas venu pour des justes mais pour des pécheurs.
Amoris Laetitia, c’est un rappel du cœur de l’Evangile.
De manière générale, les règles relatives à des points particuliers ne sont guère rappelées. Partout on retrouve plutôt un rappel des règles plus générales de la miséricorde et de l’amour à l’égard de tous. Mais aucune règle n’est changée.
Plutôt que d’avancer encore dans la discussion des règles particulières, le Pape nous invite à nous asseoir et à prendre le temps d’approfondir les bases de nos convictions et de nos jugements.
Depuis 50 ans, les progrès technologiques et la médiatisation d’innombrables situations particulières ont entraîné l’Eglise dans le développement de règles et de distinctions de plus en plus détaillées, voire subtiles.
Le Pape nous invite à considérer nos pensées et nos actions dans la lumière plus profonde et plus générale de l’Evangile et de l’action de l’Esprit Saint.
Et, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ce ne sont pas des faux fuyants.
C’est seulement un chemin obligé.
Le Pape ne nous offre-t-il pas une méditation profonde qui ouvre, de manière très vaste, de nombreux chantiers de réflexions tantôt fondamentales tantôt périphériques qui, aujourd’hui encore dans une relative obscurité, pourraient permettre demain de meilleures clarifications ?
On n’osait pas croire, ni espérer qu’il parviendrait à une parole d’unité au cœur des propos parfois si opposés que nous avons pu lire dans les compte-rendus des medias lors du dernier synode
Et pourtant…
Quel calme ! Qui aurait parié sur une réception aussi paisible de l’exhortation qui était attendue du Pape pour conclure les travaux du synode sur la famille ?
Le Pape a-t-il noyé la vérité dans un océan complexe de réflexions susceptibles des interprétations les plus contradictoires ?
En fait, n’a-t-il pas simplement tenu compte avec beaucoup d’attention des tensions importantes manifestées lors du Synode ?
Son exhortation ne dit rien de différent de ce que l’Eglise a toujours dit.
Il se situe fidèlement dans la ligne de ses prédécesseurs et tout ce qu’il rappelle plonge ses racines dans les enseignements antérieurs de l’Eglise.
Il est, par contre, manifeste qu’il n’attire pas l’attention sur les mêmes détails.
Ce qui est différent, ce sont les aspects de l’enseignement de l’Eglise qu’il met en évidence et qu’il développe. Mais, ce n’est pas parce qu’on parle d’une chose enseignée par l’Eglise qu’on rejette une autre chose qu’elle a enseignée par ailleurs.
Cela n’enlève rien à la pertinence des échanges concrets de Prodigal et Suliko.
Si nous rencontrons « Anne », le Pape nous invite à évaluer d’abord ce que la miséricorde nous permet d’exprimer. Parfois, il vaut mieux se taire. Parfois, nous ne pouvons que placer quelques petites lumières périphériques. Parfois, nous sommes obligés de soigner d’abord des blessures et des souffrances avant de pouvoir aller plus loin.
Mais, supposons que la dialogue s’approfondisse avec « Anne » jusqu’à aborder l’indissolubilité du mariage enseignée par le Christ et son Eglise par rapport à sa situation concrète ainsi que la question pointue et si controversée qui peut surgir: « Peut-elle participer à la communion eucharistique ? »
Faut-il chercher un bon jugement sur les fautes commises et leur imputabilité ?
Sur ce point, l’exhortation du Pape François est riche en conseils avisés.
Mais, est-ce que cela dépend des fautes commises, d’un jugement sur leur imputabilité ou d’un jugement des circonstances concrètes actuelles et des diverses personnes impliquées ?
Est-ce qu’une telle approche apporte la réponse ou est-elle seulement une porte étroite qu’il faut d’abord franchir avec miséricorde avant de pouvoir avancer plus loin ?
Si nous ne passons pas par la porte étroite de la miséricorde et de l’amour pour accueillir une personne en difficulté, comment pourrions-nous apporter de la lumière à l’intérieur de son être ?
Ne devons-nous pas d’abord être l’avocat des pauvres et des souffrants ?
Lorsque la personne a été accueillie avec compréhension et amour, sans jugement de condamnation, alors seulement peut commencer un chemin de conversion.
Cela ne vaut pas seulement pour les divorcés remariés qui demandent la communion, cela vaut pour chacun de nous lorsque nous sommes en difficulté dans une situation concrète où une tension interpersonnelle s’est développée, même lorsqu’elle ne concerne pas directement une règle particulière quelconque.
La réponse du Pape paraît claire : d’abord la miséricorde.
Qui oserait prétendre que ce n’est pas le chemin de l’Evangile ?
Et après ?
Le discernement ne doit-il pas d’abord examiner le mariage sacramentel qui a été vécu ? « Anne » a-t-elle vraiment célébré un don mutuel réciproque d’un homme et d’une femme dans lequel l’Eglise reconnaît un lien créé par Dieu lui-même ?
Il semble que le premier des discernements nécessaires est d’inviter d’abord les personnes concernées à un examen sincère et sérieux de leur mariage sacramentel par rapport aux éléments essentiels requis d’un mariage que Dieu réalise lui-même par l’amour et le consentement des époux (cf. Amoris Laetitia, n° 244).
La question peut être extrêmement difficile et pénible à envisager car elle peut parfois être perçue comme fausse parce qu’elle paraît nier tout ce qui a pu être vécu de beau et de vrai dans la réalité. Cela demande une grande attention et beaucoup de délicatesse.
La validité d’un mariage que des époux ont ensuite brisé ne peut jamais être examinée sans le respect de tout ce qui a été vécu de juste, de vrai et de beau, a fortiori lorsque des enfants en sont issus.
Mais, quelle que soit la beauté de certains de leurs aspects, la nullité possible de certains mariages sacramentels peut parfois apparaître lors d’un divorce civil ultérieur qui met en évidence ce qui a parfois manqué à l’engagement de certains époux.
Le Pape François a consacré d’importants efforts pour faciliter l’accès aux procédures en nullité qui aident à discerner la fausseté de certains mariages contractés sans réel engagement dans une union d’amour indissoluble. Il le rappelle dans son exhortation.
Il est possible que, derrière les apparences d’un sacrement du mariage, le jugement de Dieu puisse constater une autre réalité. Peut-être que le mariage de « Anne » n’est pas valide et que c’est la véritable cause de son divorce civil. Peut-être qu’elle n’a pas les moyens juridiques concrets de pouvoir le faire constater. Peut-être que c’est un véritable mariage que Dieu lui permet de nouer avec « Christian » mais qu’il est concrètement empêché.
N’est-ce pas le premier examen sincère à effectuer pour toute « Anne » ?
A-t-elle réellement contracté un lien d’amour indissoluble au moment de son mariage sacramentel ? Est-ce bien Dieu lui-même qui a unit ces époux, comme Jésus l’affirme dans l’Evangile ?
Mais, si « Anne » pense, après un examen éclairé, qu’elle s’est réellement et valablement engagée dans un lien d’amour indissoluble au moment de son mariage sacramentel, ne lui faut-il pas alors examiner si, dans le présent et devant la communauté, elle confirme sa foi dans le lien indissoluble qu’elle a contracté ?
Nous touchons ici à une question grave et profonde dans la réalité concrète.
Si elle croit que ce lien est dissous, ne faut-il pas constater que « Anne » ne croit pas ou plus à son indissolubilité ? S’est-elle trompée lors du sacrement (elle pense aujourd’hui que Dieu ne l’a pas uni de manière indissoluble à son conjoint) ou pense-t-elle que l’indissolubilité n’est qu’une possibilité qui ne se réalise que par la fidélité continue des conjoints dans le temps (elle pense aujourd’hui que des faits humains postérieurs à son mariage ont rompu son indissolubilité) ?
Dans un cas comme dans l’autre, la question de la nullité se pose, mais aussi la question de la foi dans la beauté du mariage et son indissolubilité que révèle l’enseignement du Christ et de son Eglise.



