@roll
. Le principe de réalité est une évidence et une tautologie, mais à part ça toute notre époque le nie massivement.
Si si : en croyant dur comme fer, du moins quand ça arrange, que "nos sens nous trompent", que la réalité n'est pas la réalité ou qu'elle n'est pas connaissable (ce qui n'est pas pareil mais est utilisé comme équivalent, je sais, ce n'est pas très logique), et que le réel n'est rien que ce que je veux bien en faire avec mon esprit, que tout se vaut, que rien n'est vrai et rien n'est faux ; que la réalité, que la nature des êtres, est affaire de volonté et de choix.
(Cela dit, je vous l'accorde, il est à nouveau invoqué et réutilisé quand on lui trouve une utilité, le tout aboutissant à une incohérence totale, nous sommes d'accord).
. Les abus dont je vous parlais (théories raciales, eugénistes...) sont bien des faux-semblants, des idéologies qui se parent de d'un aspect scientifique pour séduire et convaincre dans un monde séduit par le discours d'aspect scientifique.
Mais, ce que je voulais souligner est le point suivant : cela séduit et convainc
justement parce qu'on a voulu se persuader qu'il n'y avait de connaissance que "scientifique", chiffrée, mesurable, et que nos certitudes ne pouvaient être établies
que sur des expérimentations, des chiffres et des mesures.
Ainsi, ce principe passé dans le domaine public, si je puis dire, et courant, celui qui aligne un beau tableau avec des chiffres et des graphiques convainc mieux que celui qui en appelle à la raison et à la réflexion - car on lui rétorquera qu'il n'a pas de "preuves", alors que l'autre, là, dispose de jolis chiffres établis par "la science".
On retrouve exactement le même travers en politique quand tous se battent à coup de chiffres, sensés "parler d'eux-mêmes" (ce qui est, nous sommes d'accord, une aberration scientifique), de graphiques, de pourcentages,
et dédaignent voire dénigrent la réflexion, la philosophie, la décision prise et assumée sur la base d'autre chose que des garanties chiffrées.
On retrouve le même travers ou une de ses conséquences, quoique de façon moins évidente, dans le refus de l'engagement, du mariage, l'exigence de garanties et d'assurance en tous domaines et à tout propos : on exige des preuves, matérielles, chiffrées, indubitables, et s'il n'y en a pas on conclue que ça n'existe pas, ou qu'on ne peut pas savoir.
. Ainsi ce ne sont pas les sciences que j'accusais, mais ce principe qui veut réduire la connaissance, toute connaissance, à la seule connaissance mathématique, démontrée par des calculs ou des expérimentations standardisées.
C'est clairement un abus pour la raison suivante :
. présenter ce principe comme un principe scientifique est vrai... dans le sens où les sciences de la matière n'ont effectivement comme champ d'étude
que le domaine directement expérimentable, mesurable.
. mais l'ériger comme un principe absolu et le sortir de son champ d'application c'est en faire une absurdité et c'est, du coup, malhonnête de justifier cela en se contentant de se dire "c'est un principe scientifique".
Comme si je disais que je ne peux pas connaître l'amour de mon épouse parce que je ne peux pas le mesurer.
. La définition que vous donnez de la connaissance est à nouveau piégée : cela revient à nouveau à définir la connaissance comme "toute connaissance expérimentale et mesurable" et à demander ensuite "prouvez-moi que la connaissance peut être autre que mesurable ?".
C'est comme si je commençais par dire qu'un arbre, c'est un saule,
et que je vous demande ensuite de me prouver qu'il y a des arbres qui ne sont pas des saules :
chaque fois que vous m'en présenterez un, je vous répondrai que, non, ce n'est pas un saule, or un arbre c'est un saule, donc ce n'est pas un arbre.
Et donc, je vous aurais prouvé, tout fier, qu'il n'existe aucun arbre qui ne soit un saule.
En effet, il s'agit là de la différence entre les degrés d'abstraction (vous connaissez, ça : vous parce que vous avez affirmé que vous ne vous permettiez des affirmations que dans les domaines que vous aviez étudié, et aroll parce qu'il a dit connaître les principes utilisés par les philosophes) :
. quand on est au degré d'abstraction des sciences expérimentales, on étudie des réalités mesurables et que l'on peut démontrer par le calcul ; aussi, celui qui veut nier la réalité démontrée, doit nier le calcul, ce qui est difficile si l'exactitude du résultat est établie.
. aux degrés d'abstraction supérieurs, c'est différent : c'est la raison qui, à partir des réalités observables, saisi la réalité. Mais il n'y a pas de calcul pour "forcer" l'assentiment : aussi, on demeure bien plus libre de nier ces résultats. Ce qui n'implique pas pour autant qu'ils ne concernent pas des réalités connaissables.
. ainsi, définir la connaissance comme ce qui, expliqué et démontré, entraîne forcément l'assentiment,
ne s'applique
de fait qu'au seul degré d'abstraction des sciences expérimentales, lorsque le calcul mathématique est là pour forcer l'assentiment ;
mais aux autres degrés d'abstraction, la raison a toujours la possibilité de se refuser à cet assentiment, aucun calcul mathématique n'étant là pour la forcer.