Suliko a écrit :Mais si je ne me trompe pas, vous avez écrit il y a très peu de temps qu'à présent, elle tenait son engagement qu'elle n'avait pas tenu pendant des années. Vous devriez donc par conséquent tenir le vôtre, non?
Elle le tient par la force des choses, parce qu'elle ne peut quand même pas me forcer à avoir une relation sexuelle, mais régulièrement elle me sollicite... (c'est là que l'on voit que tout polyamoureux que je suis, je suis très loin de ne penser qu'au sexe : mais c'est normal, comme je l'ai dit, le polyamour est relatif à l'amour, pas au sexe). De toute façon, ma remarque était essentiellement d'ordre "pédagogique". Je voulais juste lui faire comprendre à quel point cela pouvait être difficile de respecter certains engagements, et à quel point ils pouvaient parfois être "officiellement" pris avec un peu trop de légèreté, sans réellement penser qu'ils nous engageaient vraiment ou à quel point ils nous engageaient, et en se disant au fond de soi-même qu'on ne les tiendrait pas ou qu'on les contournerait : car aucun de nous deux ne pensait sérieusement renoncer à la contraception en prononçant nos vœux. Je crois que nous avons joué sur les mots (dans les piliers du mariage chrétien, il n'est pas écrit explicitement que l'on doit renoncer à la contraception, c'est tout le contexte autour qui permet d'interpréter ainsi le pilier "fécondité"), comme moi j'ai pu jouer sur mots au sujet de l'exclusivité (de même, dans les piliers du mariage chrétien, il n'est pas écrit explicitement que l'on doit se tenir à la stricte exclusivité amoureuse, c'est tout le contexte autour qui permet d'interpréter ainsi le pilier "fidélité"). Je pense que 90% des mariages catholiques sont nuls car rares sont les mariés qui sont prêts à renoncer à la contraception. Personnellement, je n'en connais pas dans mon cercle d'amis catholiques proches.
Suliko a écrit :Mais vous avez écrit qu'à l'époque de la rencontre avec votre future femme, vous vous sentiez très peu en confiance et aviez peur de finir seul votre vie. C'est tout de même étrange que dans cet état d'esprit, vous pensiez déjà au polyamour, alors que vous désespériez d'avoir ne serait-ce qu'une seule femme. J'avoue avoir du mal à saisir ce point précis...N'était-ce déjà pas un grand bonheur, à l'époque, d'avoir une fiancée, puis une femme?
Je comprends votre difficulté. En fait, cela fait longtemps que je ne ressens aucun besoin d'exclusivité. En ce qui concerne mes inclinations amoureuses envers plusieurs femmes, par contre, c'est plus récent. Lorsque j'avais 16-17 ans, j'ai connu une véritable passion amoureuse type "limérence" envers une fille de ma classe. Aucune autre fille n'attirait mon attention, il n'y avait qu'elle. J'ai un jour pris mon courage à deux mains et je lui ai déclaré un peu maladroitement ma flamme par écrit. Hélas, je me suis fait éconduire. J'en ai énormément souffert. Plusieurs fois, je suis "revenu à la charge", en espérant réussir à la faire changer d'avis. En vain. Le pire c'est que du coup je passais pour un gars lourd et ch... J'avais tout gagné ! Je n'arrivais pas à la chasser de mon esprit. Il a fallu, pour ça, que je jette mon dévolu sur une autre fille... avec qui je me suis pris aussi un râteau... Ça m'a calmé pendant un moment. En deuxième année de fac, je me suis épris d'une autre demoiselle. Au départ, elle ne m'intéressais pas, mais j'étais persuadé qu'elle me draguait. Du coup, j'ai fini par m'y attacher, par me dire qu'au fond, elle n'était pas inintéressante, etc., et à tenter quelque chose... Ce fut ma première et dernière veste avec une fille qui ne m'intéressait même pas à la base !

En 3ème, 4ème, 5ème et 6ème année de fac, j'ai eu quelques coups de cœur vite fait avortés... Le plus souvent j'abandonnais avant même de demander quoi que ce soit... et quand je faisais part de mes sentiments, je laissais tomber sitôt la veste prise... Progressivement, j'en suis venu à perdre confiance en moi, à perdre la croyance en Dieu (N.B. : ça a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase, mais cela faisait un moment que ça sourdait pour plusieurs autres raisons), à me résigner, à déprimer, à me dire que jamais personne ne m'aimerait, que je devais être inintéressant, ou juste intéressant comme "bonne copine"... Et en même temps, mes hormones me travaillaient. Après l'époque de la cristallisation stendhalienne, j'étais en train de virer "philosophie dans le boudoir"

D'un côté, n'importe quelle fille pas trop moche aurait fait l'affaire, pourvu que je puisse me déniaiser !... D'un autre côté, je continuais quand même d'espérer autre chose, une relation faite d'amour, même si ma conception de l'amour était déjà en train de changer. Déjà, j'avais tiré les leçons de mes échecs passés. Je m'étais rendu compte de la vanité de l'amour-passion. En fait, c'est une sorte de drogue qui donne une impression d'absolu, quand bien même c'est d'une superficialité affligeante. Il fallait que je sois vigilant avec ça. Que je l'évite et, si je ne pouvais l'éviter, que j'en garde le contrôle. Parallèlement, grâce notamment à l'Internet, j'ai pris connaissance de tout un pan du monde que j'ignorais. Certaines choses me plaisaient, d'autres moins, mais j'avais l'impression de n'avoir jusque maintenant vu que la partie émergée de l'iceberg. Par exemple, j'ai un jour discuté avec une fille qui pratiquait ce qu'elle appelait l'amitié sexuelle. Elle avait un petit ami officiel, et aussi des relations sexuelles avec certains de ses amis. Je lui avais demandé : "— Mais, ton petit ami, il est au courant ?", "— Oui, bien sûr qu'il est au courant, et il est d'accord !" (je traduis le fond plus que le texte exact). Ça m'avait beaucoup impressionné : je ne m'étais jusque là jamais vraiment interrogé sur l'exclusivité amoureuse et sexuelle, et je me suis dit (là aussi, je traduis plus le fond que les mots exacts) : "Mais c'est vrai après tout, pourquoi on ne pourrait pas avoir des relations amoureuses ou sexuelles avec plusieurs personnes en même temps ? Pourquoi limiter cela à une seule personne ? A partir du moment où tout le monde est au courant et d'accord, où est le problème ? Qui suis-je pour prétendre savoir mieux que les autres ce qui est bon pour eux ?". Cela dit, je ne pensais pas encore que c'était pour moi, même si c'était une perspective que je trouvais séduisante. Il est vrai qu'il m'était arrivé d'éprouver du béguin ou de l'intérêt pour plus d'une fille en même temps, mais tout le monde me disait : "— Tu verras, quand tu auras trouvé une fille bien que tu aimeras et qui t'aimeras, tu n'auras plus qu'elle dans le cœur, et tu ne voudras pas qu'elle aille voir ailleurs", "— Ah, si tu l'dis ! Alors ça doit être vrai !". En bon ingénu qui ne connaissait pas grand chose aux relations avec les femmes, je m'en remettais à l'expérience de ceux qui avaient déjà vécu l'amour. Sauf que quand j'ai rencontré ma femme, à 26 ans, avec juste une vague expérience sexuelle d'un soir avec une amie comme tout bagage d'expérience... je me suis rendu compte que je restais sensible au charme des autres femmes, que je pouvais continuer de leur trouver de l'attrait et de l'intérêt. Par ailleurs, depuis que j'avais été déniaisé pour de bon avec ma femme, j'avais l'impression qu'un verrou psychologique était tombé, je me sentais beaucoup plus à l'aise et naturel avec les femmes qui me plaisaient... et je me suis rendu compte que je pouvais plaire à certaines... Mais étant engagé avec une femme exclusive, je ne pouvais guère donner suite... Cependant, mes réflexions sur le polyamour me revinrent à l'esprit : je me suis dit que, nonobstant mon engagement d'exclusivité, il n'y avait rien de mal à la chose, et que j'étais probablement moi-même aussi un polyamoureux. Par ailleurs, comme je l'ai dit, je n'avais jamais ressenti de besoin d'exclusivité. En creusant la question du polyamour, j'ai pris conscience que non seulement il n'y avait rien de mal à ça, mais qu'en plus c'était même — à mes yeux — une forme supérieure d'amour, sans limites, sans possessivité, en laissant l'autonomie à chacun, sans chercher à le changer pour nous plaire. Ça allait aussi bien contre la norme traditionnelle du mariage monogame que contre l'esprit du temps de la monogamie successive, de l'adultère bourgeois ou des aventures sans lendemain. Ici, il s'agissait d'être fidèle à plusieurs personnes sur la durée, avec le consentement de tous. J'ai commencé à chercher des arguments — mon esprit logique et philosophique aidant — afin de démontrer la supériorité morale du polyamour, et de convaincre, par suite, ma femme de l'accepter. Mais j'ai été naïf !
Suliko a écrit :Je pense également qu'il était maladroit de votre part de cacher à votre future femme qu'au fond, vous n'aviez pas changé d'avis en ce qui concerne le polyamour, et même plus: que vous espériez secrètement la convaincre avec le temps.
Je ne m'en suis jamais vraiment caché. Mais comme c'était un sujet duquel je ne pouvais discuter sereinement avec elle sans qu'elle s'énerve vite fait, je pris donc le parti de ne plus l'aborder avec elle, mais ça ne voulait pas dire que je renonçais à mes idées, et si c'est ainsi qu'elle l'a pris, alors elle s'est lourdement trompé. Au contraire, j'ai cherché des personnes, notamment sur Internet, avec qui je pourrais avoir les discussions que je ne pouvais pas avoir avec ma femme... histoire de confronter mes arguments, de les perfectionner, de nuancer / préciser mes idées, etc. A long-terme, j'espérais réussir à écrire un pavé sur le sujet, dont l'argumentation serait si serrée qu'elle ne laisserait pas la place au doute, qui répondrait de manière convaincante à toutes les objections possibles. Je l'aurais soumis alors à ma femme, qui aurait eu la liberté de le lire ou pas. J'étais loin d'être convaincu qu'elle le lirait, mais au moins, je me disais que tous les arguments auraient été là, que j'aurais fait, moi, l'effort d'apporter une justification, et qu'en l'absence de volonté, de sa part, de prendre connaissance de ce travail, ne serait-ce que pour le réfuter, cela ne lui donnait pas pour autant le droit de m'empêcher de vivre selon ma vérité (que j'estime coïncider avec la vérité relative aux relations amoureuses), comme je ne l'empêchais pas d'aller à la messe pour vivre selon sa vérité. J'aurais eu fourni tous les éléments requis pour rendre acceptable mes aspirations. La balle aurait été dans son camps. Je me disais que si elle refusait cette lecture, cela ne pouvait être que parce qu'elle pensait que, peut-être, mes arguments étaient bons et qu'elle n'aurait rien à leur répondre, que ce serait donc, de toute façon, de la mauvaise foi, et que je n'étais pas tenu de me soumettre à la mauvaise foi.
Je me suis tellement peu caché de mes idées, que voici ce que j'ai écrit dans ma déclaration d'intention :
Dans sa déclaration d'intention, un gentil athée a écrit :Rien ne me prédisposait donc à me marier à l’Eglise Catholique. D’autant plus que mon libéralisme éthique entre en conflit frontal avec certains préceptes catholiques, y compris ceux parmi les mieux implantés encore dans notre culture massivement laïcisée.
En effet, en moral, l’essentiel, d’après moi, est d’agir dans le respect – voire dans la défense et la promotion – de la liberté de chacun de faire – et d’assumer la responsabilité de – ses propres choix de vie. Et les actes d’une personne doivent être jugés, ultimement, non selon le sens habituel qu’ils prennent dans un contexte social donné, mais en fonction du sens particulier que cette personne leur donne ou entend leur donner.
[...] Je m’engage à tout faire pour que notre amour grandisse dans une fidélité totale et à être pour Catherine un véritable soutien. On s’étonnera peut-être d’un tel engagement de ma part, car je suis plus que sceptique, sur un plan moral, face à l’exclusivisme, dont je ne perçois pas du tout le sens ; si ce n’est de ne pas brusquer les mentalités préférant le doux confort des idées reçues que la hardiesse intellectuelle, ou de museler les sentiments de jalousie et de possessivité plutôt que de les dresser.
C’est que d’une, fidélité et exclusivité sont, d’après moi, deux notions différentes : être fidèle à ses amis ne signifie pas qu’on n’a qu’un seul ami ; être fidèle à ses idées ne signifie pas qu’on se contente d’une seule idée… J’entends donc, contre l’orthodoxie libertine et contre la catholique, me revendiquer à la fois fidèle et non-exclusif, et je souhaite que mes opinions en la matière soient respectées, de même que je respecte celles des autres.
De deux, malgré cette revendication principielle, il me faut bien entendu tenir compte du monde réel, où règne, hélas, la jalousie et la possessivité. Vivre selon cet idéal est d’autant moins possible que la femme que j’aime au point de lui unir mon destin ne le partage pas du tout, et qu’entre deux maux, il faut choisir le moindre. Pour moi, il est de renoncer à une partie de ma légitime liberté, pour pouvoir continuer de vivre ces moments intenses de bonheur partagé avec ma tendre et chère.
De trois, l’exclusivisme se justifie sur un plan : celui des relations sexuelles. La communion corporelle ne doit aller jusqu’à la relation sexuelle proprement dite que dans le cadre du couple monogame. Et ceci pour une raison des plus pragmatiques : l’acte sexuel est potentiellement fertile, et les enfants ont besoin d’une structure solide – le couple monogame formé d’un père et d’une mère bien identifiés – adaptée à leur plein développement et à la société actuelle (cf. aussi Thomas d’Aquin, Somme théologique, II2, Q. 154, Art. 2 et 8).
Cependant, renoncer à cet idéal pour moi-même ne m’empêche pas d’en faire bénéficier Catherine. Aussi, j’entends personnellement proscrire de ma vie de couple toute jalousie et toute possessivité. Je n’attends d’autre fidélité que « la constance, […] la loyauté, […] la gratitude, […] tournées toutes les trois vers l’avenir au moins autant que vers le passé. Vertu de mémoire, certes, mais aussi d’engagement : [la fidélité] c’est le souvenir reconnaissant de ce qui a eu lieu, joint à la volonté de l’entretenir, de le protéger, de le faire durer, tant que c’est possible, bref de résister à l’oubli, à la trahison, à l’inconstance, à la frivolité, et même à la lassitude. » (André Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique)
Je crois que c'est assez clair quand même... Et ce document a été contresigné par le prêtre en l'état...
Suliko a écrit : Je ne sais trop que vous dire, si ce n'est que je trouve qu'en acceptant de vous épouser tout en sachant que vous étiez pour le polyamour, votre fiancée vous a témoigné une grande confiance. Je crois que vous devriez lui en être reconnaissant, car je ne pense pas que toutes les femmes auraient accepté le mariage suite à ce genre de révélation.
Sans doute, et de même, en acceptant de l'épouser tout en sachant qu'elle était pour la monogamie stricte, je lui ai témoigné d'une grande confiance. Je crois qu'elle devrait m'être reconnaissant, car je ne pense pas que beaucoup de polyamoureux auraient accepté d'épouser une monogame stricte.
Suliko a écrit :Ce n'est pas tout à fait ce que je voulais dire. Ce que je voulais souligner, c'est que l'on montre son attachement aux valeurs que l'on choisit de respecter dans les moments où l'on a l'envie de tout rejeter, et non pas dans les moments de bonheur, durant lesquels elles sont faciles à respecter. C'est justement dans les moments d'épreuve, où l'on est à la limite du rejet de ces valeurs que pourtant l'on s'était juré de respecter, que tout se joue et que l'on peut véritablement se montrer que tout n'était pas que des paroles. En respectant votre promesse envers votre épouse, vous ne niez pas votre nature. Au contraire, vous montrez à quel point vous êtes digne de confiance et d'estime!
Je n'ai jamais choisi — positivement — de respecter les valeurs monogames et religieuses, j'ai choisi — négativement — de faire avec, bon gré mal gré... C'est différent. Pour prendre un exemple qui vous parlera peut-être davantage : un certain nombre de prostituées préfèreraient, dans l'absolu, faire un autre métier, mais elles se prostituent quand même. Elles l'ont choisi après tout, personne ne les a menacé avec un flingue. Mais le choix, souvent, se réduisait à : se prostituer, vivre dans la misère.
J'ai donc, comme une prostituée, choisi mes contraintes, et non pas choisi de vivre ce qui correspondait objectivement à mes aspirations idéales.
Suliko a écrit :D'ailleurs, il est parfois si facile de se leurrer sur notre nature profonde...Nous prenons souvent le risque de prendre nos désirs, si forts puissent-ils être, pour cette nature. Il n'en est rien, et c'est une chose sur laquelle nous devriez souvent méditer.
Je suis assez d'accord avec ces lignes. J'ai d'ailleurs cru qu'en aspirant à la monogamie stricte, ma femme se leurrait sur sa nature profonde, qu'elle prenait ses forts désirs de m'avoir pour elle toute seule pour cette nature.
Cordialement,
Mikaël