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Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil
Publié : sam. 03 déc. 2011, 12:14
par Petit Matthieu
Encore ! Encore !
Ces phrases viennent de l'expérience, cela se sent. Merci Etienne.
Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil
Publié : sam. 03 déc. 2011, 12:43
par etienne lorant
Eh bien, spécialement pour petit Matthieu et certainement en songeant à l'Abbé Pierre, voici:
"L'âme touchée par la grâce doit porter des fruits surnaturels ou se dessécher. Il ne lui est plus permis de porter simplement des fruits naturels" (Attente de Dieu)
J'ajouterais facilement que cette âme, que la grâce a touchée, finira par porter des fruits surnaturels sans même s'en rendre compte. Peut-être faudrait-il définir ce que sont ces 'fruits surnaturels'. J'en vois un très simple: le fait de se lever chaque matin avant même d'avoir fini de dire un "Je vous salue Marie" (car c'est Marie qui tient l'autre bout du chapelet, et elle vous tire au bas du lit !, comme le disait l'Abbé Jean Lafrance). Le surnaturel est partout pour quiconque a un jour franchi cette frontière.
Deux anecdotes. La première, c'est Louis Pauwels qui la rapporte dans la préface du livre "Le matin des magiciens".
Il y raconte quelque chose qu'il a vécu et qui l'a grandement étonné, frappé. Un soir qu'il rentrait chez lui, il faisait un brouillard "à couper au couteau". Lui-même fixait le trottoir de peur de heurter quelque chose et de tomber de tout son long. Il avançait donc avec une grande prudence lorsque, tout à coup, un oiseau d'une belle taille est passé juste sous ses yeux en poussant un cri d'épouvante, tout en reprenant de l'altitude aussitôt : une sorte de hurlement de terreur qu'on n'attend pas du tout d'un oiseau ! Un instant, leurs regards se sont croisés et Pauwels avait conclu: cela signifie qu'une très simple et banale variation de température et de densité de l'eau dans l'air, a suffi pour faire passer cet oiseau de son milieu naturel, l'air libre et spacieux, à un monde parfaitement étranger: une rue étroite et sombre où marchent les humains.
La deuxième anecdote est celle d'un ami prêtre. Il m'a rapporté qu'étant entré dans un "débit de boissons" afin d'en retirer un jeune qui l'avait appelé au secours (il voulait se sortir de l'alcool - je le connais : il s'appelle Christophe), un homme fort et ivre a glissé une lame de couteau sous sa gorge en disant : "Toi, le curé, t'as intérêt à dire quelque chose de fort, ou bien t'es mort !" (L'homme était réellement dangereux : quelques semaines plus tard il fut incarcéré pour tentative de meurtre). Mais mon copain prêtre, ce qu'il a répondu, c'était miraculeux et tellement évident : "Avec un couteau sous la gorge, comment veux-tu que je dise quoi que ce soit !", et l'homme avait aussitôt rangé sa lame car ça l'avait fait rire.
Bref, je ne sais pas si les exemples sont bons, mais ils sont là pour montrer que le surnaturel "colle" si bien au naturel que l'homme commun (celui qui ne 'sent' pas Dieu) dira : peuh, bien sûr que non, le surnaturel ça n'existe pas !
Or nos vies de croyants, nos vies elles-mêmes, à tout instant, sont entièrement 'pétries' de surnaturel et c'est à ce niveau que nous servons Dieu en portant secours à notre prochain. Le simple fait de donner une piécette à un frère qui mendie EST un geste surnaturel; et ce geste est d'autant plus surnaturel que la difficulté est grande.
Chaque fois que nous accomplissons quelque bien envers quelqu'un que nous ne connaissons pas et dont l'attitude nous rebute, nous accomplissons un acte d'ordre surnaturel. Nous sortons du monde et passons automatique dans ce "Royaume" dont Jésus déclare qu'il est "au milieu de vous".
Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil
Publié : sam. 03 déc. 2011, 20:48
par unpointcestmoi
"Bref, je ne sais pas si les exemples sont bons, mais ils sont là pour montrer que le surnaturel "colle" si bien au naturel que l'homme commun (celui qui ne 'sent' pas Dieu) dira : peuh, bien sûr que non, le surnaturel ça n'existe pas !
Je lis depuis quelques temps votre forum et certains écrits m'interpellent comme celle-ci, relevée plus haut. Ils existent donc des hommes qui se sentent Dieu ? Se prennent-ils pour de nouveaux Messies?
Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil
Publié : sam. 03 déc. 2011, 23:33
par steph
Bonjour!
Sentir Dieu ne signifie pas se sentir Dieu...
Sentir Dieu veut plutôt dire percevoir qu'Il est et qu'il agit.
Voire même comprendre qu'il agit par amour.
Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil
Publié : lun. 05 déc. 2011, 17:29
par etienne lorant
steph a écrit :Bonjour!
Sentir Dieu ne signifie pas se sentir Dieu...
Sentir Dieu veut plutôt dire percevoir qu'Il est et qu'il agit.
Voire même comprendre qu'il agit par amour.
Correct. Il ne s'agit nullement d'hommes qui se "sentiraient Dieu", mais de ceux qui perçoivent qu'Il est présent et qu'Il agit... mais avec une telle humilité que d'ordinaire, s'il on n'est pas attentif, on ne perçoit rien du tout, ou bien l'on dit: quelle coïncidence !
Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil
Publié : mar. 06 déc. 2011, 12:43
par etienne lorant
"Le vrai malheur, une seule chose permet d'y consentir, c'est la contemplation de la Croix du Christ. Il n'y a rien d'autre. Cela suffit"
(L'amour de Dieu et le malheur)
Si la contemplation de la Croix suffit, c'est que tous les humains, à condition de n'avoir pas trop durci leur cœur, y trouveront un apaisement dans leur malheur. Car ils pourront se reconnaître, infailliblement, dans cet Autre ainsi cruellement élevé et exposé. Car aussitôt que Dieu s'est incarné en Jésus-Christ, Il a pris sur lui la condition de tous les hommes et toutes les femmes et ceci, de tous les temps.
Il m'aura fallu dix années d'errance, mais d'une errance curieusement accompagnée, avant de me retrouver moi-même pied de cette Croix; et ce que j'y ai découvert, outre mon salut, c'est que mon malheur avait été de la fuir.
La Croix est comme un condensé de la condition humaine après le péché originel. Tous, quelle que soit la souffrance, quels que soient l'abandon, la solitude, la maladie, la faim, le froid, la peur, la révolte, l'incompréhension... y trouveront une issue vers 'tout autre chose'. La Croix est comme la porte étroite et resserrée et chacun d'entre nous possède la sienne.
Un jour, donc, la Croix du Christ m'a parlé, et le Christ a dit simplement ce qui est écrit dans l’Évangile : "Mon Père, entre tes mains, je remets mon esprit". Aussitôt, ce fut fait aussi en moi. Dès lors, comme je suis triste de songer que les croix ont été retirées des hôpitaux !
Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil
Publié : mar. 06 déc. 2011, 18:56
par etienne lorant
"C'est par un amour inconcevable que Dieu descend jusqu'aux humains. C'est par un amour inconcevable qu'eux ensuite montent jusqu'à lui. Le même amour. Ils ne peuvent monter que par l'amour que Dieu a mis en eux lorsqu'Ul est allé les chercher." (Réflexions sans ordre sur l'amour de Dieu)
Il est inconcevable, c'est-à-dire hors de la compréhension naturelle de l'homme, que Dieu soit descendu pour lui manifester son amour. Le regard du Christ sur mon malheur, le matin de ma conversion, était inconcevable par mon esprit. La veille encore, je m'étais dit : "Oui, je suis d'accord, Dieu existe et Il aime les hommes. Mais il est inconcevable qu'il s'intéresse à moi en particulier" ! J'avais murmuré cette pensée au milieu d'un champ de foire, installé sur la Grand-Place, avec ses manèges tourbillonnants, les coups de klaxon, et d'une foule d'inconnus... le sentiment de mon malheur avait atteint un absolu.
Eh bien, à ce moment, je fus exactement comme Nathanaël sous le figuier. Jésus m'a vu, il était là, et le lendemain matin, il m'a répondu: "Cependant, je te regardais quand tu te disais: il est impossible que Dieu m'aime, moi." Et non seulement, il m'aimait mais il donnait sa vie parce qu'il ne supportait pas que je demeure dans ce chagrin.
C'est inconcevable. Et, après coup, lorsque l'on raconte, çà fait sourire (assez souvent, en tout cas). Mais peu importe, ce que la Parole accomplit, cela demeure. Ce qui se passe dans ma vie, au cours de cette cinquante-cinquième années "dans le siècle", c'est que je suis rendu capable d'aimer le Seigneur dans mon prochain plus qu'hier et autrefois. Mes hommes et les femmes qui s'imagineraient pouvoir, par leurs propres forces, consoler ou rassurer leur prochain, sont dans l'erreur. Et ce sera aussi par un inconcevable chemin que je retournerai vers le Père.
Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil
Publié : sam. 10 déc. 2011, 16:41
par etienne lorant
"La volonté de Dieu, c'est ce qu'on ne peut pas ne pas faire quand on a pensé à lui avec assez d'attention et d'amour" (Cahiers de Marseille)
Penser à Dieu avec attention et amour, c'est pour moi: prier, tout simplement. Quant à accomplir l'une des volontés de Dieu, cela s'est accompli pour moi dans la matinée de mercredi, lorsque je suis sorti de la messe.
En traversant la chaussée, l'esprit encore tout occupé à extraire l'essentiel de l'homélie, voici qu'un homme, assis dans une camionnette, me fait signe. Je le reconnais, je ne connais pas son prénom, ni lui le mien, mais nous avions bavardé à la boutique une dizaine de fois depuis juin. Mais cette fois, il me raconte tout : sa femme vient de demander le divorce, elle veut repartir dans son pays d'origine, et lui ne sait pas comment sauver son couple. "C'est comme ça que je suis venu te voir à la fin des vacances, m'a-t-il dit, je n'avais pas le moral !"
A cet instant, je me suis demandé comment il se fait que je puisse attirer ainsi des personnes (hommes comme femmes), puisque la majeure partie du temps, j'ai le sentiment d'attendre des clients. Mais je suis vite revenu de mon étonnement: c'est le Seigneur, bien entendu. Dans les années 80, Il m'envoyait des jeunes qui sortaient de "maisons d'éducation spécialisées", à présent ce sont des hommes d'âge mûr en pleine déconfiture.
Et pour cet homme comme pour les jeunes autrefois, je ne peux pas grand chose, si ce n'est écouter. Or, je suis persuadé désormais - au travers de lectures de sainte Faustine (comme de Simone Weil, d'ailleurs) que Dieu se sert simplement de moi afin de "voir" et de rencontrer ceux et celles qui ont besoin de Sa miséricorde. Et mon propre rôle dans tout ça, je ne le connais pas : il se déroule malgré moi, comme si ce n'était pas moi. L'homme m'a invité à boire un verre ("A 8h20 ? Je vais travailler !"), mais je l'ai écouté jusqu'au bout et je lui ai dit simplement : "Pour l'instant, le mieux que tu puisses faire, c'est rentrer chez toi, prendre une douche et dormir: le sommeil te portera conseil"... C'est une parole très facile à dire, mais l'important, c'est que je n'ai pas songé à la dire: elle m'est sortie de la bouche.
Je ne l'ai plus revu depuis, mais je suis certain qu'il se sera réveillé avec de meilleures pensées en tête.