Bonjour Virgile,
Je me sens responsable de ce débat autour de la tendance fasciste présumée du FN. J'avoue que le choix du terme est bien pratique pour le disqualifier. Ceci dit, on n'en arriverait pas là si certains catholiques n'étaient pas trop facilement séduit par les sirènes de quelques principes cher au coeur des catholiques, savamment mélangés avec d'autres qui devraient les faire fuir. Voyez-vous, on en arrive à mettre des mots chargés émotionnellement pour essayer d'éveiller l'alerte à la compromission intolérable.
Néanmoins, j'ai donné des indications dans un de mes précédents messages sur ce qui justifiait pour moi de voir dans le FN une tendance au fascisme (et non du fascisme). Une tendance, dans ce qu'un parti populiste concentré sur le fait de chercher des responsables aux problèmes de la France plutôt que des solutions (les solutions étant ensuite de supprimer ou réprimer lesdits responsables), témoigne d'un gout prononcé pour la répression. Le FN a sans doute toute sa raison d'être comme parti régulateur, comme parti d'opposition. Mais il prétend être un parti de gouvernement. Et comme le dit Aldous, l'exemple de gouvernement qu'il donne en son sein laisse perplexe : ça ressemble plus à une monarchie qu'une république, l'appareil. Avec, reconnaissons-le aussi, les magouilles financières pour tenir la barre, les conflits d'autorité qui ont conduit bien des membres hauts-placés du FN à le quitter (c'est plutôt bizarre, c'est comme si l'option "changer de chef" n'avait jamais traversé l'esprit de personne), et au final la banqueroute financière : pour un parti montant, c'est ballot. Tout ça pour dire que la persistance de la famille Le Pen à la tête du parti semble avoir des raisons autres que les compétences pour le diriger. L'hypothèse d'un gout plus prononcé pour le pouvoir que pour les valeurs de la démocratie républicaine tient plutôt bien la route.
Après, on est en droit de s'interroger (plutôt que de se contenter de balayer le problème d'un revers de la main) sur le pourquoi c'est le FN et pas un autre parti qui se retrouve infiltré par des mouvements comme l'Oeuvre Française et tout ce que la France compte comme groupuscule néo-nazis ou néo-fascistes (bon d'accord, pas tout, il y en a aussi un peu à l'extrême-gauche).
Ce qui nous conduit aux idées politiques. Paul Valéry disait : "le mélange de vrai et de faux est plus toxique que le faux". Le FN séduit les catholiques lors qu'il corrompt les fondements des principes sur lesquels il rencontre l'adhésion des catholiques. Par exemple, pour répondre sur ce point à Le Gyrovague, le FN n'est pas seulement souverainiste, il est nationaliste. En d'autres termes, pour en aller directement au fondement, il n'aspire pas à la souveraineté nationale par adhésion au principe de subsidiarité, mais parce qu'il fait de la nation une fin en soi. Perversion du principe de souveraineté nationale à la base.
De même sur la défense de la famille : le FN ne défend pas la famille, il défend la famille française. On me rétorquera que ce n'est pas à la France de se soucier du monde entier, d'accord. Pour autant, quand il décide de supprimer le regroupement familial, par exemple, alors même qu'il doit être favorisé, c'est manifestement que ce n'est pas la famille en tant qu'institution universelle qui l'occupe, mais uniquement la famille en tant que pilier de la nation. Perversion du principe à la base. Et puis il suffit d'ailleurs de regarder - désolé si ça ne se fait pas en France - un peu la vie des dirigeants et cadres du FN pour en savoir plus sur l'idée qu'ils se font de la famille.
On retrouve la même dérive chez certains pro-vie, les plus ancrés à l'extrême-droite, qui disent vouloir promouvoir la maternité, mais qui se plaignent que les familles issues de l'immigration aient une forte natalité, et proposent des politiques visant à contenir la natalité des familles issues de l'immigration (comme par exemple la suppression des allocations familiales). On voit là que le principe de défense de la vie, fondé normalement sur la dignité humaine, a été totalement corrompu.
On pourrait comme ça énumérer un tas de principes. Je vous laisse par exemple aller questionner le programme économique du Front National. Le Gyrovague m'accuse de me comporter en élite méprisante, mais loin de là : j'attends juste, en particulier des catholiques, qu'ils fassent ce qu'il faut pour leur discernement.
Les catholiques français ont eu à souffrir comme ça pendant des années de l'influence nauséabonde de Maurras, qui, suivant la même logique, aimait l'Eglise... mais pour les mauvaises raisons. Pour des raisons politiques. Tout comme Marx aimait la religion, cet opium du peuple. On appréciera le fait qu'un des grands compagnons de route du FN est (encore) Jean Madiran, secrétaire particulier et adorateur invétéré de Charles Maurras. Il a été et reste encore certainement le leader de ce mouvement de l'extrême-droite catholique qui a tend puisé dans le vivier traditionaliste. Pour en revenir furtivement à la question du fascisme, on retrouvera assez facilement dans le passé de ces dernières décennies, les affinités politiques de Maurras et de son cher secrétaire.
Ceci dit, maintenant le problème c'est que comme avec Maurras, les relations des catholiques au FN sont de l'ordre du clientélisme pur et simple. Et à la base de ce clientélisme, on trouve tromperie et compromission. Tromperie sur les fondements des points "non négociables", compromissions sur des points de désaccord jugés plus "mineurs" mais qui en disent pourtant long sur le fond.
C'est ce qui faisait dire, en 2002, à la conférence des évêques de France dans un communiqué officiel :
Nous sommes choqués de voir que de nombreux électeurs des milieux ouvriers et populaires ont porté leur choix sur les candidats d'extrême droite. [...] Une société démocratique se construit par le dialogue, l'accueil, l'écoute, la tolérance. C'est en mélangeant, au fil des siècles, les cultures de peuples différents que la France est devenue ce pays de liberté et de fraternité auquel nous tenons tant. Les droits sociaux, le droit au travail, à l'éducation, à la santé se gagnent aussi par l'action collective au quotidien. C'est là le vrai combat. Chrétiens, nous ne supportons pas les mensonges du candidat de l'exclusion, du mépris et de la haine, notamment quand il détourne l'Evangile à son profit. Le projet de société qu'il propose n'a rien à voir avec le message d'amour et d'espérance du Christ.
Je signale, à toutes fins utiles, que depuis 2002, si le candidat a changé, le programme du FN lui n'a pas vraiment bougé. Ca devrait un peu questionner, ça aussi. Le revirement n'est-il finalement qu'une question de personnalité ?
J'ajoute un post scriptum, déjà précisé maintes fois par ailleurs... Bien sur les partis politiques comme le PS ou l'UMP ne valent pas mieux. Mais en dehors des dernières tentatives grossières de Nicolas Sarkozy, ils ne surfent pas sur ce clientélisme motivé par tout autre chose qu'une communion d'idées, avec les catholiques. Au moins avec eux, on n'est pas trompé sur la marchandise, si vous me passez l'expression. Encore une fois, et c'est pourquoi je prends bien soin d'alerter, sur un forum catho, je vous renvoie à la phrase de Paul Valery que pour l'occasion je fais mienne.