Oui, ce film est une merveille.
«tout se passe comme si (...) il était devenu manifeste à la sensibilité elle-même que le silence n'est pas absence de sons, mais une chose infiniment plus réelle que les sons, et le siège d'une harmonie plus parfaite que la plus belle dont les sons combinés soient susceptibles. Encore y a-t-il des degrés dans le silence. Il y a un silence dans la beauté de l'univers qui est comme un bruit par rapport au silence de Dieu». Simone Weil.
Au sujet du port de l'habit :
Parmi les nombreuses en lien avec l'habit, il y a la question du signe, du sens du signe. Notre monde a perdu le sens du signe. C'est selon moi sa plus importante perte intellectuelle. Il n'a pas fait que le perdre, quand il le croise il le méprise. C'est encore plus grave.
La perte du sens fait que la liturgie, les habits, les ustensiles liturgiques, n'ont pour le monde plus de "signification". Là est la vraie gratuité. La vraie gratuité, la vraie pauvreté est dans la liturgie la plus fastueuse, dans cette liturgie qui est don total de l'art, des capacités, des biens des hommes à Dieu. Là est le vrai "sens" du monde. Le monde n'est fondamentalement là que comme ensemble de signes vers Dieu. Le monde fait signe, et la liturgie est le lieu qui rend gloire à Dieu en lui offrant le monde (et nous avec).
L'une des raisons, me semble-t-il, de l'arrêt du port de l'habit fut motivé par l'idée que l'habit, que tout ce qui fait signe (la liturgie au plus élevé), ne parlaient plus aux hommes contemporains.
Le constat n'était pas faux, la "solution" qui fut trouvée fut catastrophique et tout à fait dans l'esprit de cette époque : enfouissons tout ce que nos contemporains ne comprennent même, et surtout, si cela est fondamental.
La seule solution pour faire comprendre les signes à un monde qui ne veut plus les voir, c'est de les rendre encore plus visibles.
Ce qui m'amène au superbe livre
Hérétiques de Chesterton, la toute fin :
«Les vérités deviennent des dogmes dès l'instant qu'elles sont contestées. Ainsi tout homme qui émet un doute formule une religion. (...) Maintenant nous savons qu'il est déraisonnable et nous savons que c'est la vérité. Nous qui sommes des chrétiens, nous ignorions le grand bon sens philosophique inhérent à ce mystère jusqu'à ce que les écrivains antichrétiens nous l'aient signalés. La grande marche de désagrégation intellectuelle se continuera. Tout sera nié et tout deviendra une croyance. C'est une position raisonnable que de nier les pavés de la rue, le fait de les affirmer deviendra un dogme religieux. C'est une thèse rationnelle de prétendre que nous vivons tous dans un rêve, il sera un sain mysticisme de déclarer que nous sommes tous éveillés. On allumera des feux pour attester que deux et deux font quatre. On tirera l'épée pour prouver que les feuilles sont vertes en été. Nous serons amenés à défendre non seulement les incroyables vertus de la vie humaine, mais quelque chose de plus incroyable encore, cet immense et impossible univers qui nous confronte. Nous combattrons pour des prodiges visibles comme s'ils étaient invisibles. Nous contemplerons l'herbe impossible et les cieux avec un étrange courage. Nous serons de ceux qui ont vu et qui pourtant ont cru.»
Car voilà la vérité : le monde fait signe !
Il fait tellement signe que l'homme n'a jamais arrêté de savoir ce qu'il cachait, ce qui se cachait derrière lui, au dedans de lui, au-delà de lui.
« Nous avons une idée du bonheur et ne pouvons y arriver, nous sentons une image de la vérité et ne possédons que le mensonge, incapables d'ignorer absolument et de savoir certainement, tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement déchus », Pascal, Pensées L.G. 122
Thomas
voulait voir ce
vers quoi les signes font signe, pour croire. La célèbre phrase du Christ, "heureux ceux qui croient sans avoir vu", s'appliquent aux Thomas. La phrase de Chesterton s'applique aux orgueilleux : malheureux celui qui voit les signes et ne
veut pas croire.
Le péché originel était un péché d'orgueil, et cet orgueil était orgueil de l'intellect : Adam et Ève voulaient savoir. L'homme paiera par là où il a péché : l'histoire de l'homme est une histoire de la perte de la foi, du refus de croire en ce qu'il a toujours vu à mesure qu'il enorgueillie de la puissance grandissante des produits de son intellect.
L'histoire humaine illustre le péché originel de manière parfaite : a mesure que l'homme "progresse" dans le savoir, il s'éloigne de Dieu ; a mesure qu'il "progresse" dans le savoir, il s'éloigne de la vie, il créé les moyens de sa propre destruction.
Voilà un signe, un signe
parfait. Pensons au péché originel et pensons à l'évolution historique de l'humanité. L'identité est parfaite, et cette perfection devrait nous interpeler.
Et bien non, c'est trop visible, c'est trop vrai, c'est donc incroyable.
Dans ce monde qui, à mesure qu'il s'enorgueillie, croit de moins en moins en ce qu'il voit, abandonner les signes visibles, abandonner les habits n'est pas enlever les obstacles à un dialogue en vérité, c'est au contraire contribuer à la désagrégation intellectuelle qui empêche ce dialogue.
À mesure que l'homme refuse de croire ce qu'il voit, il nous faut nous aussi allumer des feux pour montrer que deux et deux font quatre afin que l'homme puisse voir toujours plus.
L'enfant ne croit au cube qui est devant lui qu'après l'avoir vu, revu, touché et retouché. Quelques années plus tard, dans un sursaut d'orgueil, il refusera à ce cube le droit d'exister, appliquant par là sa raison toute puissante. Au seuil de sa vie, dans un sursaut de sagesse, il se retrouvera à voir et revoir le cube, retrouvant le plaisir de découvrir la présence des choses.
Le monde moderne est un adolescent orgueilleux.
Un adolescent qui, comme tous les adolescents, tiens entre ses mains irresponsables les possibilités de sa propre mort.
Un adolescent qui, comme tous les adolescent, refuse de croire ce qu'il voit tous les jours, ce qui l'éclaire tous les jours, qui méprise ce qui le maintient en vie.
Un adolescent qui, comme tous les adolescent, est parfaitement libre, parfaitement libre de se jeter dans la vie, parfaitement libre de se jeter dans la mort.
Cet adolescent a besoin d'habits et de liturgies fastueuses, cet adolescent a besoin de signes, de beaucoup de signes, car plus il y aura de signes, plus ses yeux auront l'occasion de se dessiller. L'adolescent déteste se bouger, dit ne s'intéresser à rien, mais n'attend rien d'autre que les occasions de s'émerveiller à nouveau.
L'adolescent déteste ouvertement ce qu'il aime secrètement. Le malheur c'est que dans son orgueil, si ce qu'il aime secrètement ne vient pas à lui, il lui en tiendra rigueur et le détestera jusqu'à la fin de ses jours.
Notre monde veut voir et croire à nouveaux aux signes qu'il voyait et auxquels il croyait naturellement quand il était enfant, mais il est trop orgueilleux pour le reconnaître.
L'Église est vieille dit-on, c'est vrai. Elle est la mère soucieuse et attendrie qui après avoir nourrie et élevée son petit enfant doit se confronter à son jeune adulte en lui faisant revoir par amour ce qu'elle lui a toujours montré : celui qu'elle aime, son Époux.
L'habit du prêtre et la liturgie sont les signes visibles donnés à l'Église pour montrer aux enfants l'Époux (l'habit) et l'amour qu'elle lui porte (la liturgie).