Etrigan a écrit :Pour le bouddhisme, le thème de l'amour revient quand même souvent. J'avoue n'avoir lu qu'un livre sur le sujet, mais l'amour n'est-elle pas la condition pour sortir de la souffrance ?
Et l'Islam ne parle-t-il pas de l'amour que l'on doit à son prochain ?
Je ne connais pas assez l'islam, mais je parle surtout du principe fondateur, où il se trouve, à quoi il répond. Il me semble que l'islam est plus de l'ordre d'un projet politico-religieux, d'une législation organisant la vie sociale et politique d'une communauté.
Pour ce qui est du bouddhisme, il conduit à l'antithèse de l'amour. La cause de la souffrance, pour lui, est la destruction des liens (de tous types). Il faut donc défaire un à un les liens, volontairement, pour ne pas avoir à subir leur rupture (tous les liens sont impermanents). Il s'agit de désengendrer préventivement sa vie, pour ne pas avoir à subir la souffrance de la voir se désagréger.
La question a été posée en occident et résolue. Je te cite un texte que j'ai écrit à ce sujet, je commente Platon :
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"« Un homme qui est sage, se trouvant exposé à quelque accident, comme la mort d’un fils... le supportera plus aisément que les autres. »
Rien d’extrême dans cette proposition, pourtant la manière de la traiter nous semble d’une dureté choquante. Sa problématique se fonde sur la constatation que pour l’homme “ il y a en lui deux tendances “. (604b) Face à la mort d’un proche, d’un fils ou d’un père, il faut savoir “ s’il en sera accablé de chagrin, ou si cela est impossible et si, à l’égard de sa peine, il fixera une mesure.” (603e). Ce qui lui “ recommandant de résister” étant “ la raison et la loi, tandis que ce qui entraîne aux chagrins c’est l’état singulier dont le sujet est affecté.” (604a).
Déjà on peut s’interroger sur la raisonnabilité de cette attention à la « mesure » de la peine évoquée ici par Platon.
La douleur et les cris que veulent nous arracher la perte d’un proche sont autant de nous que de l’amour qui unit un père et un fils. Deux personnes sont liées et la relation en est presque une troisième. Si l’un meurt, l’autre n’est pas atteint comme en individu, c’est en corrélatif. C’est une douleur qui nous dépasse car l’homme souffre du mal qui lui advient mais du mal d’un autre. Cette absence, cette douleur nous arrache des plaintes, qui viennent moins de nous qu’elles sont comme attirées par ce silence nouveau. La douleur causée par la perte d’un être cher est stupeur causée par l’absence qui survient à notre côté. Et celui qui reste est plus hors de lui, plus pris par cette absence à son côté que dans son intériorité.
Est-il raisonnable de vouloir recourir à la « délibération sur ce qui est arrivé » (604c), de faire fi de ce dépassement et d’exiger l’attention quand on est hors de soi, tâtonnant dans cette absence à son côté ?
Raison et loi, selon Platon, doivent nous retenir dans le deuil. Cette loi dit : « que ce qui est le plus beau, c’est de garder le plus possible son calme dans le malheur et de ne point s’irriter, attendu qu’on ne voit pas clairement ce qu’il y a de bon comme ce qu’il y a de mauvais en de telles conjonctures, que pour la suite, cela n’avance à rien de les supporter avec mauvaise humeur. »
Elle nous déçoit un peu. Le plus beau ne serait-ce donc que de garder son calme ? Les deux arguments que donne Platon nous paraissent bien minces.
Il y a là une sorte de recours à la Providence et qu’il faut aussi comprendre comme une amorce de formulation d’une des grandes ambitions de l’Occident. Car que peut-il y avoir de bon dans la mort et le deuil ? On ne « voit pas clairement », c’est-à-dire qu’on pense immédiatement au mal quand on ignore à quoi mènent ultimement les événements de nos vies. Ce qui est remarquable, c’est la possibilité ouverte de dépasser le mal et d’y trouver l’occasion d’un bien. La clarté ne règne pas sur ces questions, mais cette possibilité est affirmée comme présente dans ce trouble.
Le deuxième argument est de bon sens mais par trop indifférent, par trop extérieur au deuil et à son horreur. A moins de trouver un sens particulier au « pour la suite » qu’évoque Platon. Quelle est cette suite qui mériterait qu’un père taise sa douleur et écoute les préceptes du philosophe ?
Un troisième argument s’ajoute aux deux premiers. Il nous paraît à la fois plus philosophique mais aussi plus scandaleux plus odieux : « dans les choses humaines, il n’y en a pas qui vaille beaucoup d’intérêt »
Comment dire une telle chose à un père dont le fils vient de mourir sans encourir son mépris ou même sa violence ? Comment classer un fils ou un père dans « les choses humaines » ? Comment oser dire qu’ils ne valent pas beaucoup d’intérêt ? De quel droit Platon profère-t-il une telle insulte à celui qui souffre, à l’amour filial et paternel ? Platon certes ne porte pas la famille dans son cœur puisqu’il en prévoit l’abolition mais où pourrait-il trouver la justification de telles paroles ?
Pour leur trouver un sens décent, il faut peut-être comparer les « choses humaines » aux choses divines. Alors seulement on peut chercher un équilibre et abandonner la lecture impossible à laquelle on était limité. Leurs accents scandaleux peuvent encore demeurer, mais qui veut faire l’effort d’un approfondissement et d’une ascèse par lesquels se défaire de sa mondanité au sens religieux du mot y trouverait une vraie sagesse.
Il faudrait donc lire ici Platon mystique. Et son détachement ne paraîtra plus cruelle indifférence. L’attention aux choses divines relativise les choses humaines. La contemplation de l’éternité désillusionne le regard porté sur les réalités terrestres si éphémères. Il ne s’agit pas de les nier mais de les mesurer à l’aune d’une réalité qui les surpasse de beaucoup. Ce nouveau regard peut susciter l’étonnement et la raillerie d’une servante de Thrace qui comprend comment le philosophe a pu trébucher, mais ne comprendra peut-être jamais pourquoi il a préféré s’occuper d’autre chose que du chemin et de ses pieds. Cet autre regard qui revient du ciel se poser sur les réalités terrestres n’est pas forcément méprisant, il en est seulement très détaché.
Si la préoccupation pour l’au-delà, l’inquiétude d’être prêt pour l’approche de la divinité et pour l’état moral de la cité peut nous aider à comprendre le choix de Platon, peut-on véritablement dire qu’elle soit une position d’équilibre ?
Le sens mystique peut justifier une position apparemment scandaleuse relativement à la mort, mais il faut aussi considérer la position en elle-même. Est-elle philosophiquement tenable ? Son exigence est-elle raisonnable ?
Ce moment de délibération dont on se demandait plus haut s’il était raisonnable de l’envisager, l’âme humaine et l’amour même étant ce qu’ils sont, Platon le décrit avec précision :
« on prendra selon l’arrêt de sa raison des dispositions personnelles…, de ce qu’on accoutume en toute occasion l’âme à s’employer le plus rapidement possible à guérir, comme à redresser ce qui est malade, en mettant fin médicalement à un chant de déploration ! »
« ce qui nous mène à proférer des plaintes et à n’en avoir jamais son saoul, ne dirions-nous pas que c’est ce que nous avons d’irraisonné, de paresseux, d’enclin à la lâcheté ? »
Ce deuxième fragment éclaire le premier. Si la plainte vient d’une âme irraisonnée, paresseuse et lâche, c’est alors d’une âme faible (injuste) et « mettre fin médicalement à un chant de déploration », c’est lui rendre toute sa force, toute sa vigueur, toute sa justice.
Mais Saint Augustin qui vit mourir son fils Adeodat et bien que platonicien de formation semble donner une réplique sévère à Platon dans ce passage de sa Cité de Dieu :
« En effet ceux dont la consolante amitié était le charme de notre vie peuvent-ils donc mourir sans nous laisser une tristesse profonde ? »
« Que celui qui proscrit cette douleur, proscrive, s’il est possible, les entretiens affectueux, qu’il proscrive ou abolisse l’amitié elle-même, qu’il brise avec une sauvage stupidité les liens de toutes les affections humaines, ou qu’il enseigne à en user sans que l’âme y trouve aucune douceur. S’il n’en peut être ainsi, comment ne nous serait point amère la mort d’un être dont la vie nous était douce ? »
« De là ce deuil intérieur, blessure de l’âme aimante qui ne peut guérir que par d’affectueuses consolations. »
« Car ce n’est pas à dire qu’il n’y ait rien à guérir dans l’âme sous prétexte que plus elle est forte, plus sa guérison est prompte et facile. »
Blessure de l’âme aimante : c’est l’idée qui gouverne ce texte de Saint Augustin. La mort de l’ami nous laisse une tristesse profonde, cette tristesse est naturelle et inséparable de l’amitié elle-même. C’est d’affection dont l’âme a besoin pour guérir de cette blessure et non de justice. L’âme forte n’en guérit pas de sa propre force.
Car le danger est de voir se transformer la force en dureté ; force et douceur vont ensemble et s’opposent respectivement à dureté et mollesse. La douceur est le caractère du doux, d'un être capable de souffrance. Mais la dureté est cette fuite de la mollesse, ce manque de force qui craint de s’exposer à la souffrance. Il faut être fort pour rester doux malgré la souffrance ; mais le mou s'endurcit pour ne pas avoir à souffrir. Les liens d’amitié sont doux, ils sont promesse de souffrance, de profonde tristesse mais pourquoi sacrifier la vie même à ce moment d’impassibilité quand l’ami ou le parent cessera de vivre ?
Saint Augustin nous semble ici bien plus équilibré que Platon. Et pourtant pour lui aussi, l’âme est engagée dans une lutte de l’esprit dont le ciel est l’enjeu."
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Saint Augustin ne semble dire qu'une chose à Platon et au bouddhisme : il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain, on ne va pas renoncer à l'amour sous prétexte que ça peut faire mal d'aimer, quand l'amour est brisé par la mort de ceux qu'on aime, inévitablement.
Remarque que l'analyse de saint Augustin est purement philosophique. L'enjeu, pour lui, est le sens même de la vie. La vie ne vaut pas la peine d'être vécue sans amour, il faut donc accepter de souffrir si l'amour promet une souffrance inévitable. En comparaison, le bouddhisme semble clamer que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue (absolument), que se soustraire à la souffrance mérite de tout bazarder, et c'est ce qu'il fait effectivement : son but est de ne pas renaître, d'échapper à la vie, parce qu'il n'y a rien en elle qui nous y retienne. Le schisme dans le bouddhisme porte là-dessus : chez certains, il y a eu une révolte de leur humanité disant qu'il n'est pas possible d'évacuer la vie en laissant derrière soi tout ceux qui souffrent ; ils renoncent donc temporairement à évacuer la vie et le monde. Mais c'est déjà affirmer l'erreur fondatrice du bouddhisme : tout n'est donc pas souffrance, il y a des choses qui donnent une valeur à la vie, on a des choses à vivre dans ce monde qui valent la peine d'y demeurer.