Bonjour,
pierrot2 a écrit : ↑sam. 26 sept. 2020, 22:37
J'ai aussi créé ce fil pour vérifier que ma qualité d'amour était toujours au mieux de ce qui peut être, car j'étais dans le doute, avec cette confession avortée.
Je me perds un peu dans les digressions de ce fil; je vais donc reprendre le titre : "s'obliger à aimer est-il vraiment chrétien?"
Le problème est de savoir ce qu'on entend par "obligation", ce qui revient à la question de savoir ce qu'on entend, en terre d'évangile, par "commandement de Dieu".
Les plus grands objecteurs du christianisme disent qu'on ne peut pas obliger à aimer, et qu'on ne peut pas non plus le commander. L'amour ne se commande pas et ne s'oblige pas, car ce serait de la tyrannie, ou bien un pseudo "amour", une sorte d'échange froid et formel (tu m'as donné la vie, alors je vais t'aimer; on s'est marié, alors je vais m'obliger à t'aimer).
Il est urgent de répondre à ces objections. Et je crois qu'il faut s'interroger sur la notion de "commandement" et "d'obligation". Car il en va du cœur du Christianisme, au fond.
J'avais lu, par le passé, un texte d'un juif très érudit, Franz Rozenzweig (je ne suis pas certain de l'orthographe), qui est peut-être à même de donner la clef du problème. Il va chercher dans le Cantique des cantiques, et après une longue méditation de la tradition juive, il en déduit que ce texte nous dit d'où provient le commandement d'aimer Dieu qui fonde l'obéissance à la Loi. Il ne faut pas entendre dans le "commandement d'amour de Dieu" un ordre ou un décret formel de quelque chose à faire. Rozenzweig, dans l'esprit du Cantique des cantiques, entend plutôt dans ce "commandement" une demande divine, une sorte d'appel qui s'exprime à l'impératif : "Aime moi!", comme l'Amant supplie et invite sa bien aimée à l'aimé de tout son être, à se donner à lui pour qu'il se donne à elle. Ce n'est pas un "Aime moi!" autoritaire, tyrannique, mais plutôt une sorte d'appel du pied, une tentative pour réveiller l'homme de ses doutes, de ses hésitations et des ses inquiétudes qui l'écartent de la source et lui font même douter qu'il existe une Source - et qui sait, ce commandement est peut-être une tendre supplication de Dieu, une discrète invitation qui fait entendre sa voix en de rares moments. Ne serait-ce pas le sens du sacrifice du Christ?
Transplanté dans le domaine des créatures, peut-être qu'au fond de chaque être humain il y a ce cri qui dit "Aime moi!", simplement. Non un commandement égoïste ou violent, mais là aussi une demande, un besoin de l'être, une vulnérabilité secrète qui n'ose s'exprimer, un appel qui fonde le commandement (ou l'obligation) d'aimer son prochain. Jamais cette demande ne s'exprime en paroles, car notre monde est travaillé par les rapports de force et qu'il est bien difficile de se mettre à nu à ce point. Mais ce n'est pas parce que ce n'est pas dit en paroles que ça n'existe pas dans le secret.
Vu sous cet aspect, l'obligation d'aimer n'est pas une obligation formelle ou une règle de la vie chrétienne, puisqu'elle s'enracine dans cette attention suffisamment intense pour savoir entendre chez l'autre cette demande que tout être humain porte au fond de lui (y compris nous-même, bien sûr).
Ainsi le Christ peut-il "commander" d'aimer son prochain comme soi-même. Car nous aussi, à travers nos actes et nos besoins, nous disons "Aime moi!" et espérons que quelqu'un l'entende - à commencer par Dieu, mais aussi les autres hommes.
"S'obliger" à aimer suppose sans doute cette écoute qui demeure attentive, dans la création, à cette invitation et à cet appel qui donnent un sens concret au "commandement" d'aimer son prochain.
Et je comprends votre interrogation et les objecteurs du christianisme (qu'il faut toujours écouter, car leurs questions sont souvent excellentes quand elles sont de bonne foi) : s'obliger à aimer de manière formelle n'est sans doute pas chrétien et pas soutenable. Il faut donc relire le Cantique des cantiques pour comprendre cet appel qui donne lieu à une "obligation".
J'espère ne pas avoir ajouté une énième digression dans la digression...