Le militaire ne doit et ne peut agir a minima que sans haine, que sans intention de détruire à tout prix et que dans la mesure où son action est l’ultime recours pour défendre le faible ou la victime ou pour assurer, défendre ou rétablir la paix.
De plus, son engagement initial ne doit pas avoir été conduit par l’orgueil, par l’intention d’obtenir un “droit de tuer” ou quelque autre motivation impure. Il est dégagé d’un degré de sa responsabilité morale dès lors que son action est légale, légitime, proportionnée et guidée par la volonté de protéger et non par une quelconque autre motivation. Le soldat a donc légitimement le droit de désobéir à un ordre foncièrement illégal ou illégitime ; d’ailleurs, le Règlement de discipline générale des Armées (TTA 101, notamment en ses articles 6-1 et 8-3) dit-il autre chose ?
- « Le subordonné ne doit pas exécuter un ordre prescrivant d’accomplir un acte manifestement illégal ou contraire aux règles du droit international applicable dans les conflits armés, et aux conventions internationales régulièrement ratifiées et approuvées » (art. 8-3, TTA 101)
Dans tous les cas, saint Thomas d’Aquin n’a jamais écrit autrement :
- « Celui qui doit exécuter un ordre doit considérer, avant d’obéir, dans quelle mesure il est de son devoir de l’exécuter. (…) En conséquence, le chrétien est tenu d’obéir exclusivement dans la mesure où le pouvoir est issu de Dieu, et pas autrement. (…) Quant à l’abus de pouvoir, il peut également être double. D’une part, si ce qui est ordonné par le chef est contraire à la fin pour laquelle le pouvoir a été établi : par exemple, s’il ordonne de faire un péché, contraire à la vertu, alors que le pouvoir est établi pour inciter à la vertu et pour la maintenir. Dans ce cas, non seulement on n’est pas tenu d’obéir à un tel chef, mais encore on ne doit pas lui obéir, à l’exemple des saints martyrs qui ont souffert la mort plutôt que d’obéir aux ordres impies des tyrans. D’autre part, si l’on est contraint au-delà de la compétence du pouvoir établi : par exemple, si un maître exige un impôt que son dépendant n’est pas tenu de donner, ou autres excès semblables. En ce cas, le sujet est libre d’obéir ou de ne pas obéir. » (Saint THOMAS D’AQUIN, Commentaire du livre II des Sentences de Pierre Lombard, dist. XLIV, quaestio II, art. 2 (traduction tirée de : Histoire de l’Église par elle-même, Paris, Fayard, 1978, page 248))
Une énorme avancée pour l’humain, mais un gros risque pour la civilisation, même si le chrétien ne doit juger qu’à la seule aune de son salut, par crainte de Dieu, crainte qui n’est pas peur mais au contraire immense respect dans l’exercice du plein libre-arbitre. Mais, se pose alors une question, le soldat n’est-il pas dès lors plus responsable de son salut que par le passé avec de telles règles ?
Pour en revenir à ce qui a été dit avant d’évoquer le “droit de désobéissance”, le soldat peut donc même tuer celui qui fait le mal – par ordre ou en conscience - dans ce cadre, même si la part de sa responsabilité morale restant engagée fait qu’il s’en remet entièrement à la grâce divine pour préserver son salut, Dieu seul pouvant laver son péché. Il joue donc d’une certaine manière à pile ou face son salut, et seul un total abandon spirituel à Dieu unit à la pureté de son cœur dans l’action peuvent lui donner l’espérance et non la certitude de son salut. Nous sommes donc ici dans un recours absolu à la seule grâce divine, dans ses dimensions les plus larges, sachant de plus que les œuvres ne seront pas ici mesurées à l’aune du positif, mais à l’aune du mal fait ou d’intention. Dit autrement, si le soldat tue avec une intention mauvaise, ou encore par exemple en sachant que son action est illégitime, il peut avoir la certitude de sa damnation, alors qu’à l’inverse il ne peut avoir qu’une espérance de la grâce divine. Il est donc confronté à un choix difficile, choix qu’il doit bien appréhender avant de s’engager…
Encore plus grande est la responsabilité de celui qui décide de l’usage de la force, car sa décision a à la fois des conséquences sur le salut de ceux qui sont sous ses ordres, mais, de plus, cette décision peut se trouver condamnable alors même que l’action des soldats ne le serait pas. Le chef, même s’il ne tue pas, est donc encore plus exposé à la damnation que celui qui obéit… Une reprise sous une autre forme de la parabole de l’homme riche… Si les deux s’en remettent à la grâce divine, le chef aura plus à se justifier avec les six conditions de la guerre juste, qui doivent toutes être réunies a minima, que le simple soldat qui, sous la réserve de la légitimité et de la conscience de cette légitimité de son action, aura moins de justification à présenter…
C’est toute la question de la conscience du péché qui se pose ; c’est toute la question de la grâce divine… D’une certaine manière, et sous forme de boutade, et même si nul ne peut présumer de la grâce divine, on pourrait dire que les missions Petersberg ne mettent pas véritablement en cause le salut du soldat – du moins lorsque son action est réalisée dans un esprit d’assistance et de paix -, alors que les missions du type “Irak 2003” sont bien plus problématiques en la matière… Mais tous les militaires ne sont pas confrontés aux mêmes cas de conscience. Le marin-pompier n’a pas à s’inquiéter, même s’il est un militaire, toute son action n’étant axée que vers le service de son prochain, sans devoir jamais tuer – bien au contraire – et risquant sa vie en conscience pour ses frères ; par contre, le commando se trouve confronté à des dilemmes de conscience fondamentaux quant à son salut, d’autant plus lorsqu’il constate que le prix d’une vie humaine en mission n’est pas le même selon que le théâtre de son action est en Europe, où tout doit être justifié, ou en Afrique, où bien moins est à expliquer ; or, une vie humaine est toujours une vie humaine unique et égale devant Dieu ! Et combien plus grave est le dilemme du chef, et celui du politique… Le poilu de 14/18 perdu dans la tourmente de la guerre s’est trouvé bien plus proche du salut que Nivelle ou Pétain, ou encore que Clemenceau… Ne pas avoir tout fait pour la paix, ne pas tout faire pour limiter au maximum les effets potentiellement dévastateurs de la guerre, ne pas agir selon une seule volonté de paix peut vite conduire à la quasi-certitude du non-salut… C’est ici que les doctrines catholiques du péché, de la pénitence, de la grâce et de la Rédemption doivent se déployer, en lien avec la volonté de rechercher avant tout la paix !
Saint Augustin est totalement actuel, même pour ce qui est des aspects de sa théologie a priori bien éloignés de la problématique du présent document, que ce soit pour sa théologie de la grâce ou encore sa théologie du péché ! Et c’est en cela que saint Augustin est vraiment l’auteur décisif dont il est heureux que l’on reprenne conscience lorsque le bruit des armes retentit, même si la théorie thomiste du tyrannicide viendra compléter son approche, ce que l’on peut dès lors qualifier de théologie de la guerre en tant que branche de la théologie de la paix !
Voir aussi mon blog où vous trouverez des réponses plus complètes :
http://serge-bs.over-blog.com/, ainsi que sur ce site notamment :
http://www.cite-catholique.org/viewtopi ... =37&t=7597,
http://www.cite-catholique.org/viewtopi ... =37&t=6477 et
http://www.cite-catholique.org/viewtopi ... =37&t=2956.