Re: Impôts et désobéissance civile ?
Publié : mar. 24 mars 2009, 13:42
Cher Camino,
Merci de votre contribution, judicieuse et bien développée. Mais sa logique n’est pas la mienne. Elle part d’un autre principe. Votre argumentation, si je l’ai bien comprise, repose sur l’idée que, oui, la fiscalité est dilapidée dans des dépenses ostentatoires, du gaspillage, et même des financements scandaleux, mais regardez, elle sert aussi à subventionner les dépenses de santé. Qui trouverait à y redire ?
Moi. Et d’autres. Car la validité de votre argument implique que seul l’Etat puisse pourvoir à la santé de la population. Ce qui est manifestement faux. Pour une somme bien inférieure à votre cotisation Sécu, vous pourriez vous assurer auprès d’une compagnie privée. Je l’ai fait une grande partie de ma vie quand j’habitais en Suisse. Il n’y a pas de sécurité sociale dans ce pays, comme vous savez. On n’y meurt pas dans la rue pourtant, les services de santé y jouissent d’une réputation mondiale. Les cotisations d’assurances maladie sont modulées non pas en fonction du revenu, ce qui est absurde, mais du risque. Bon marché pour les jeunes, peu vulnérables, ce qui tombe bien puisqu’ils gagnent peu ; plus chères à mesure qu’on gagne de l’âge, mais aussi des augmentations de revenus. Plus chères pour les fumeurs, les drogués et les alcooliques, ce qui responsabilise.
Imaginez que vous ne payiez pas d’impôt. Votre revenu, vous venez de l’écrire, doublerait. N’auriez-vous pas les moyens alors de vous assurer, de payer l’école de vos enfants, de cotiser pour votre retraite ? La plupart des Français sont dans votre cas. Surtout les plus pauvres. Les charges sociales en France, paraît-il, sont plus importantes que le salaire effectivement perçu par les personnels les moins rémunérés. Si l’employeur versait la totalité du coût salarial à ses employés, ceux-ci pourraient choisir une assurance maladie qui leur convient, une école qui répond aux besoins de leurs enfants, une retraite adaptée à leur projet de vie.
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Mais voilà des arguments bien utilitaristes. Ils m’indiffèrent. La vraie raison de militer contre l’impôt est ailleurs. Elle ne regarde pas l’économie du pays, mais la relation entre les êtres humains. Croyez-vous que forcer les gens à payer par crainte du gendarme les rende généreux ?
Je raconte souvent l’histoire suivante. St Martin, alors qu’il patrouillait avec ses légionnaires dans une campagne belge enneigée, croisa un mendiant grelottant. Pris de compassion, il trancha de son glaive la moitié de sa cape et enveloppa le malheureux. Beau geste. Maintenant imaginez que le général ait ordonné au centurion Martin de partager son manteau. Qui est généreux ? Pas le général, qui ne se découvre pas d’un poil. Pas Martin, qui ne peut qu’obéir. Et le mendiant reçoit un objet volé, qu’on ne voulait pas lui donner (si on l’avait voulu, l’ordre du général, ou l’impôt obligatoire, si vous préférez, eût été inutile).
Voilà la toxicité de l’impôt. Il rend le don impossible ; il interdit la reconnaissance. Il change le regard des êtres humains entre eux. Ils ne sont pas des hommes et des femmes, qui s’acceptent dans leur parcours de vie différents, les uns passant par une phase d’infortune, recevant des autres une assistance volontaire. Les plus pauvres sont devenus créanciers des moins pauvres, titulaires de faux droits attribués à raison de leur échec. Si je suis malade, chômeur, accidenté, et qu’un autrui m’aide alors qu’il n’a aucune obligation de le faire, ce doit être parce qu’il a vu en moi une valeur, un espoir, il m’a choisi. Voilà qui me réconforte. Mais l’aide que je reçois de l’Etat providence est bureaucratique, dépersonnalisée. Elle ne me vient pas de ma capacité de rebondir, mais au contraire de l’ampleur de mon échec. Ce n’est pas moi et le potentiel que je représente qu’on soutient, car n’importe qui dans la même situation d’échec serait pareillement aidé, et plus j’insiste sur mon échec, mieux je serai payé. Pas vraiment valorisant.
Le don et la reconnaissance qui éteint la dette me paraissent mieux préserver la dignité des êtres humains que la contrainte fiscale et policière et l’attribution de faux droits.
Bien à vous
Christian
Merci de votre contribution, judicieuse et bien développée. Mais sa logique n’est pas la mienne. Elle part d’un autre principe. Votre argumentation, si je l’ai bien comprise, repose sur l’idée que, oui, la fiscalité est dilapidée dans des dépenses ostentatoires, du gaspillage, et même des financements scandaleux, mais regardez, elle sert aussi à subventionner les dépenses de santé. Qui trouverait à y redire ?
Moi. Et d’autres. Car la validité de votre argument implique que seul l’Etat puisse pourvoir à la santé de la population. Ce qui est manifestement faux. Pour une somme bien inférieure à votre cotisation Sécu, vous pourriez vous assurer auprès d’une compagnie privée. Je l’ai fait une grande partie de ma vie quand j’habitais en Suisse. Il n’y a pas de sécurité sociale dans ce pays, comme vous savez. On n’y meurt pas dans la rue pourtant, les services de santé y jouissent d’une réputation mondiale. Les cotisations d’assurances maladie sont modulées non pas en fonction du revenu, ce qui est absurde, mais du risque. Bon marché pour les jeunes, peu vulnérables, ce qui tombe bien puisqu’ils gagnent peu ; plus chères à mesure qu’on gagne de l’âge, mais aussi des augmentations de revenus. Plus chères pour les fumeurs, les drogués et les alcooliques, ce qui responsabilise.
Imaginez que vous ne payiez pas d’impôt. Votre revenu, vous venez de l’écrire, doublerait. N’auriez-vous pas les moyens alors de vous assurer, de payer l’école de vos enfants, de cotiser pour votre retraite ? La plupart des Français sont dans votre cas. Surtout les plus pauvres. Les charges sociales en France, paraît-il, sont plus importantes que le salaire effectivement perçu par les personnels les moins rémunérés. Si l’employeur versait la totalité du coût salarial à ses employés, ceux-ci pourraient choisir une assurance maladie qui leur convient, une école qui répond aux besoins de leurs enfants, une retraite adaptée à leur projet de vie.
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Mais voilà des arguments bien utilitaristes. Ils m’indiffèrent. La vraie raison de militer contre l’impôt est ailleurs. Elle ne regarde pas l’économie du pays, mais la relation entre les êtres humains. Croyez-vous que forcer les gens à payer par crainte du gendarme les rende généreux ?
Je raconte souvent l’histoire suivante. St Martin, alors qu’il patrouillait avec ses légionnaires dans une campagne belge enneigée, croisa un mendiant grelottant. Pris de compassion, il trancha de son glaive la moitié de sa cape et enveloppa le malheureux. Beau geste. Maintenant imaginez que le général ait ordonné au centurion Martin de partager son manteau. Qui est généreux ? Pas le général, qui ne se découvre pas d’un poil. Pas Martin, qui ne peut qu’obéir. Et le mendiant reçoit un objet volé, qu’on ne voulait pas lui donner (si on l’avait voulu, l’ordre du général, ou l’impôt obligatoire, si vous préférez, eût été inutile).
Voilà la toxicité de l’impôt. Il rend le don impossible ; il interdit la reconnaissance. Il change le regard des êtres humains entre eux. Ils ne sont pas des hommes et des femmes, qui s’acceptent dans leur parcours de vie différents, les uns passant par une phase d’infortune, recevant des autres une assistance volontaire. Les plus pauvres sont devenus créanciers des moins pauvres, titulaires de faux droits attribués à raison de leur échec. Si je suis malade, chômeur, accidenté, et qu’un autrui m’aide alors qu’il n’a aucune obligation de le faire, ce doit être parce qu’il a vu en moi une valeur, un espoir, il m’a choisi. Voilà qui me réconforte. Mais l’aide que je reçois de l’Etat providence est bureaucratique, dépersonnalisée. Elle ne me vient pas de ma capacité de rebondir, mais au contraire de l’ampleur de mon échec. Ce n’est pas moi et le potentiel que je représente qu’on soutient, car n’importe qui dans la même situation d’échec serait pareillement aidé, et plus j’insiste sur mon échec, mieux je serai payé. Pas vraiment valorisant.
Le don et la reconnaissance qui éteint la dette me paraissent mieux préserver la dignité des êtres humains que la contrainte fiscale et policière et l’attribution de faux droits.
Bien à vous
Christian
Le goût des fonctions publiques et le désir de vivre de l'impôt n'est point chez nous une maladie particulière à un parti,
c'est la grande et permanente infirmité de la nation elle-même.
Alexis de Tocqueville
c'est la grande et permanente infirmité de la nation elle-même.
Alexis de Tocqueville