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Note sur l'amour qui demeure dans la souffrance acceptée
Publié : mar. 12 août 2008, 16:19
par etienne lorant
C'est très intéressant pour moi de pouvoir, avec le Journal de Julien Green, suivre le cheminement de quelqu'un qui lutte - car moi aussi je dois lutter. Rien qu'au cours de cette matinée, j'ai été saisi d'une profonde tristesse du fait de la dernière Eucharistie à laquelle j'ai pu participer avec les sœurs Clarisses : elles s'en vont, trop âgées et trop peu nombreuses (3) pour assurer plus longtemps la gestion des locaux - encore un lieu de prière qui ferme et sera remplacé (probablement) par un immeuble à appartements de luxe (parce que situé le long du fleuve). Cela fait drôle de songer qu'un endroit occupé tant d'années par un ordre ayant la pauvreté pour règle, sera finalement mis en vente très très cher du mètre carré !... Bref, j'ai d'abord cherché à me distraire, ce qui est totalement vain. Puis j'ai reçu du courrier

et j'y ai répondu - et juste ensuite, j'ai ouvert le Journal de JG et je suis tombé sur un moment similaire où il écrit:
"Je fais ce que je ne veux pas faire. Recopié mon journal de 1953. Cela m'occupe et cela m'empêche de tomber dans le découragement. Je comprends mieux que Dieu me tient fermement par la main et ne me lâchera pas dans la nuit".
Rien que ces mots-là m'ont rassuré. Oui, il faut lutter - et c'est possible car nous ne sommes pas seuls à lutter (en fait, le Seigneur vient nous y assister). Je n'ai pas connu les mêmes problèmes de sensualité que Julien Green, mais dans la solitude où je me retrouve, la nécessité de la lutte (pour moi contre mes rêveries et mon angoisse) est tout à fait semblable, utile, nécessaire. A défaut de recopier mes propres écritures (çà, c'est vrai que c'est lourd !), je peux prier, ranger, essayer d'avancer dans mes comptes. Le quotidien, c'est le secret: il faut lutter au quotidien, voilà !
Soudaineté de la prédominence de l'Ego
Publié : sam. 16 août 2008, 14:11
par etienne lorant
Dans mon commentaire de l'Evangile de l'Assomption, puis ensuite dans l'Evangile de l'enfance - ce 16 août, j'ai trouvé des correspondances avec un passage du journal de Julien Green, ici dans ses souvenirs d'enfance. Il parle de la brusque découverte du Moi... Cela m'a surpris, car je ne me souviens pas du moment où je serais passé d'un moment "sans le moi" et mon "début de vie avec le moi"... Voici ce passage:
« L’amour était en moi et autour de moi comme l’air que je respirais. Mais aux alentours de ma cinquième année, il dut y avoir comme une sorte de catastrophe dont le sens m’échappe. A un moment que je n’arrive pas à situer, je me retrouvai de nouveau assis devant ma fenêtre quand j’eus tout à coup la conscience d’exister. Tous les hommes ont connu cet instant singulier où l’on se sent brusquement séparé du reste du monde, par le fait qu’on est soi-même et non ce qui nous entoure. Je laisse aux spécialistes le soin d’expliquer ces choses où j’avoue ne pas voir très clair. Tout ce que je retiens est que, pour ma part, je sortis à ce moment-là d’un paradis. C’était l’heure symbolique où la première personne du singulier fait son entrée dans la vie humaine pour tenir jalousement le devant de la scène jusqu’au dernier soupir. Certes je fus heureux par la suite, mais non comme je le fus auparavant, dans l’Eden d’où nous sommes chassés par l’ange fulgurant qui s’appelle Moi ». (Partir avant le jour pp 90)
Après avoir lu cette sortie de l’Eden, j’ai essayé de me souvenir d’un moment comparable dans mon enfance. Je me souviens qu’il s’est effectivement produit une « brisure » dans l’espèce de « temps indéfini » que j’ai vécu. Mais cette cassure ne s’est produite qu’au début de l’adolescence. Jusque-là, les vacances d’été étaient tellement les grandes vacances, qu’en sortant de l’école, le dernier jour de cours de juin, j’avais l’impression qu’une éternité de bonheur et de liberté s’ouvrait devant moi. Si c’est ce que Julien Green rapporte, alors je dirais que jusqu’à cet âge-là, en tout cas, mon Ego était complètement dispersé dans l’inondation de la joie de vivre, dans une exubérance de moments heureux. Ce temps était si riche de vie qu’en fait, lorsque je rentrais chez moi en larmes avec mes genoux écorchés et saignant (après une chute en patin à roulettes), je ressentais encore une sorte de fierté sans malice de ne pas crier quand maman intervenait avec de l’alcool de pharmacie et un tampon d’ouate : n’étais-je pas le héro revenant de la bataille ?
Et puis un jour, oui, c’est vrai, j’ai éprouvé une sorte de grande déception un soir où, traversant comme chaque jour, pour rentrer à la maison, le parc situé en face de mon école, j’ai entrevu un couple enlacé sur un banc. Je les avais déjà remarqués sans que cela suscite en moi une émotion autre que de la curiosité mêlée de gêne - cependant, cette fois-là, leur pose avait quelque chose d’obscène et de furieux… qui a heurté mon innocence de plein fouet… En sorte qu’on pourrait dire, qu’à ce moment exactement, oui, mon enfance s’acheva. Un problème venait d’être posé, que je ne pouvais pas négliger, et dont je devinais qu’il serait long et difficile à résoudre ! En définitive, je ne parlerais pas comme Julien Green : mon ego était déjà présent avant cet incident – même si celui-ci m’a réellement obligé à me considérer autrement (tout à fait d’accord là-dessus). Je dirais que ma sensibilité, toute tournée vers l’extérieur et vers l’autre jusqu’à ce moment, se retourna d’un coup sur elle-même, donnant naissance à une introspection… qui dure encore à ce jour.
La grâce de se voir servir
Publié : lun. 25 août 2008, 11:38
par etienne lorant
Quand je songe au dimanche que je viens de vivre, essayant depuis l'heure de mon lever jusqu'à l'heure de mon coucher, d'être actif, utile, de me tenir droit... je me souviens avec un brin d'ironie combien j'ai pu me plaindre chaque fois que j'avais un service "difficile" à rendre à l'un de mes parents âgés. Me voici désormais libre de faire tout ce qu'il me plaît ... sauf que la première impression est d'être inutile en tout. Auparavant, je m'apitoyais donc sur mon sort sans me rendre compte que de la grâce qu'il y avait de pouvoir constater "l'efficacité immédiate" des services que je rendais... Tandis qu'à présent, l'idée directrice est celle-ci : vivre constamment en présence du Seigneur, la qualité de sa présence étant d'autant plus perceptible que son absence remplit toutes les apparences (j'ai piqué ça à Simone Weil: cela sonne drôle rien qu'à l'écrire, mais à le vivre, c'est encore autre chose !)
Au total, cependant, la joie est venue - d'abord en début de journée, lors de l'Eucharistie dans la toute petite église de Quartes, ensuite au retour d'une promenade en voiture, après la visite à la maison de repos et encore: une lessive, trois quarts d'heure sur le vélo d'appartement, et le nettoyage du garage... j'étais fatigué mais content. Cette fois, la solitude ne m'a pas fait "ruer des quatre fers", ce qui se traduit par : chercher des distractions, encore des distraction et pas toujours des meilleurs du moment qu'on se distrait...
Comme pour me confirmer que la journée s'était bien passée, peu avant de me coucher, j'ai découvert un beau texte de Julien Green qui rejoignait mes préoccupations - et cette fois, j'y ai vu le signe que j'avais bien vécu mon dimanche. Voici ce passage du Journal :
"Que craignons-nous ? La guerre ? La mort ? Mais si nous avons Dieu, nous avons tout et ces craintes s'évanouissent. Dieu, c'est la paix à jamais avec soi-même (et la guerre avec le monde, mais dans cette guerre-là, il y a malgré tout la paix, une paix profonde que le monde ne peut nous ôter et qui est, je pense, une ombre de la béatitude sans fin. Le Paradis peut commencer bien avant la mort..." (Extrait d'une annotation du 13 décembre 1953)
Je me suis couché, j'ai bien dormi; je me suis relevé et comme chaque jour depuis quinze, l'Eucharistie du matin m'a rempli d'une force presque supérieure à tout ce dont j'ai besoin !
Alleluia !
Julien Green
Publié : sam. 30 août 2008, 19:22
par etienne lorant
Je suis toujours en compagnie des livres de Julien Green. Après avoir découvert l'auteur par la lecture d'un Journal datant des années 60, je suis revenu en arrière et j'ai lu "Partir avant le jour", dans lequel sont évoqués les souvenirs d'enfance. Ensuite, j'ai eu beaucoup de chance (aucun de ces livres n'étant réédité), de tomber sur "Mille chemins ouverts" - qui est la suite des souvenirs d'enfance: l'auteur rapporte son passage dans l'armée France, durant la guerre 14.
Né en 1900, il avait triché sur son âge pour se faire incorporer dans les ambulanciers, mais il n'a guère eu l'occasion d'approcher du front. Petit à petit se dessine le projet de l'auteur: rapporter honnêtement et sincèrement sa vie d'un point de vue catholique (je dis bien catholique, car Julien Green était protestant par sa mère, mais à son décès il a demandé une "abjuration" afin de devenir catholique). Homme doué d'une très grande sensibilité, il connaissait aussi le revers de ce don: une aussi grande sensualité, contre laquelle il va lutter toute sa vie durant. Ce combat est souvent sous-entendu dans le Journal (pas moins de dix-huit volumes à partir de 1928 !), mais pour moi cette lecture tombe à point et je considère même que c'est une grâce d'en avoir "hérité" soudainement peu après le décès de mon père, en avril de cette année.
Il se trouve qu'après deux mois passés dans les papiers de succession, les mois de juillet et août auprès de ma vieille maman aujourd'hui en maison de repos, je me retrouve tout à fait isolé... et en proie aux tentations des isolés: soit changer sa vie de fond en comble, depuis tout jusqu'à n'importe quoi, soit faire du slalom entre un verre de vin et des distractions... dont j'avais cru être quitte il y a longtemps ! A l'imitation de Julien Green, j'ai résolu d'écrire mon propre journal, dans lequel je rapporte les combats quotidiens que je livre pour n'avoir pas à rougir de ce que j'aurai fait de ma liberté toute neuve (à cinquante-deux ans), en essayant de vivre de manière beaucoup plus constante en demeurant "sous le regard de Dieu". Comme Julien Green, je traverse des temps de révolte et des temps de rémission du chagrin, je dis mes succès et mes chutes, je suis des règles de conduite... c'est en quelque sorte un carnet de bord d'un capitaine sur l'océan. Rien ne permet de dire que demain sera clair ou sombre, mais il y a cette discipline du rapport quotidien - qui m'aide beaucoup.
Julien Green
Publié : dim. 31 août 2008, 9:18
par Souricette
Moi aussi, j'aime beaucoup Julien Green, son Journal et ses romans.
Une véritable conversion rejette totalement le monde
Publié : ven. 19 sept. 2008, 19:00
par etienne lorant
Puisque le Journal de Julien Green me paraît si riche et n'est plus édité, quel bonheur d'en faire une collection petit à petit. Mais les bonheurs s'entretiennent seulement en partageant, alors voici:
19/1/1955
"Lecture des Varieties of religious experience de James. Ne me retiennent que les récits de conversions religieuses. Je crois qu'à vrai dire il n'y a pas de conversion, s'il n'y a pas de don total. Alors seulement, Dieu donne au-delà de ce que l'on espérait. Mais s'il on retient quelque chose, même quelque chose d'infime, on impose une limite à ce qu'on offre et par conséquent à ce que l'on reçoit, et la conversion dure peu, tourne court. Il faut l'évacuation totale du monde"
Sauf que l'évacuation totale du monde, c'est la mort. Cela explique pourquoi, lors de ma propre conversion, ma demande première, immédiate, c'était de mourir dans l'instant. J'éprouvais une joie telle que la seule façon de la préserver, la façon la plus radicale, c'était de mourir aussitôt - je sentais bien en moi que cette joie parfaite était un don merveilleux, mais déjà s'éveillait, quelque part, la crainte de le perdre. Et aussi, que l'autre manière de ne pas perdre la joie, c'était de la communiquer, c'était de partager. A défaut de mourir, je pouvais tout de même tout donner autour de moi. C'est ce que j'ai commencé d'appliquer très concrètement et j'ai constaté, à ma plus grande stupéfaction - et pour le rejaillissement de la ma joie !... que plus je cherchais à disperser, plus cela m'était rendu !
Ainsi, pour aider un jeune couple à déménager, je disais à un jeune désœuvré: "Tiens, pendant que je vais les conduire en camionnette, tu n'as qu'à tenir la caisse. Pour les achats de livres, c'est facile voici ma liste de prix, et tu as un fond de caisse dans cette enveloppe (que je lui remettais)." Or, lorsque j'étais de retour, non seulement l'autre avait pris confiance en ses capacités (c'était le plus important, mais je ne m'en rendais pas compte), mais il avait voulu montrer plus encore: non seulement, il avait vendu, mais il avait acheté d'autres lots... avec une marge inférieure de 30 % au prix que j'aurais payé moi-même.
Il m'est arrivé plusieurs fois de donner une somme d'argent à qui me demandait (c'est toujours "à prêter", bien sûr) et de récupérer la même somme par un autre canal, dans la même journée. Sans avoir accompli aucun prodige: des personnes à qui j'avais rendu service auparavant remboursaient, souvent avec un "bonus" que je m'efforçais de refuser, mais en vain. Donc pas moyen de mourir, pas moyen de s'appauvrir non plus (en tout cas pas comme je m'y prenais).
Cela a duré deux ans. Ensuite, la joie m'a été retirée, et place à l'épreuve... mais c'est une autre histoire...
A propos de la prière et des priants
Publié : mer. 08 oct. 2008, 18:44
par etienne lorant
"On ne prie que si Dieu le veut bien, et c'est déjà une grâce de pouvoir se mettre à genoux"
*
"Le moindre mal de tête doit nous rappeler que l'Epoux est à la porte et qu'Il frappe".
*
Dans une lettre anonyme:
"Mon Dieu, je vous aime à la folie. Vous m'avez retiré du cloaque, vous m'avez sauvé une fois, dix fois, dix mille fois. Mon Dieu, aidez ceux qui, las, continuent le combat; ceux qui, découragés, raillés, ferraillent pour vous au premier rang. Mon Dieu, aidez vos vieux grognards, gardez-les nous !"
*
Jacques Maritain:
"Me souhaitant si souvent hors du monde, je dois considérer que je l'ai quitté en effet, à cause de la foi qui nous isole. Je crois aussi que la foi nous isole, non pas de l'humanité pour laquelle le Christ est mort, mais du monde, pour lequel le Christ n'a point prié."
Petite phrase dans "Marie de l'Incarnation":
"Dieu tenait mon coeur en un cloître et mon coeur dans le monde".
*
De Bossuet:
"Que le corps puisse souffrir et l'âme priante être heureuse et très heureuse, voilà un aspect de la vie que l'incroyant ne peut même pas imaginer".
*
"On ne se garde de tomber qu'en montant, et on ne conserve une grâce qu'en en acquérant une autre" (Pascal)
Toutes citations extraites du Journal de Julien Green, dans "Le bel aujourd'hui 19955-1958"
La solitude du fidèle et la portée du témoignage
Publié : mar. 28 oct. 2008, 12:26
par etienne lorant
Trouvé dans le Journal de Julien Green en juillet 45:
"Demandé l'autre jour à un religieux s'il avait jamais réfléchi au bonheur des hommes du Moyen Age, qui vivaient dans un monde où le doute avait une place restreinte, et où d'une façon générale tous croyaient la même chose. Mais nous autres qui vivons dans un monde où le doute est en quelque sorte l'opinion générale, comment se ferait-il que nous ne nous sentions pas isolés et comme perdus dans la civilisation moderne, nous et nos idées singulières sur l'incarnation et la transsubstantation (singulières aux yeux du monde, mais aux nôtres si naturelles que la présence du soleil dans les cieux) ? Il m'a dit avoir éprouvé, lui aussi, ce sentiment de solitude, mais je ne l'ai pas encouragé à en dire plus. J'aurais pu ajouter que cette impression d'isolement spirituel, parfois pénible, précédait, historiquement la joie d'une croyance universelle, car les premiers chrétiens, perdus au milieu de la civilisation romaines, ont dû éprouver un peu de ce que nous éprouvons aujourd'hui."
Ce que dit l'auteur dans ce passage, je l'éprouve moi aussi. Dans une ville d'Evêché, je me retrouve peut-être l'un des cinquante fidèles catholiques, parmi plus de quarante mille habitants, qui cherche une Eucharistie chaque jour, la prière et les actes de miséricorde ? Comment ne pas se sentir isolé ? D'un côté, il est extraordinaire et remarquable à mes yeux que ce mystère de l'Eglise se perpétue sous mes yeux et que je sois "dedans"... mais d'un autre côté, oui, quel sentiment d'abandon, et comme il serait doux, comme dit un Psaume de vivre entre frères, ou comme dit un autre: d'habiter la maison du Seigneur chaque jour de ma vie ? Et cette situation me parle d'autant plus de l'Evangile, de cette petite graine enfouie dans le sol qui devient un grand arbre, de la semence qui ne peut porter du fruit sans mourir, et de cette règle éparse dans tous les textes, ce qui s'abaisse sera élevé, tout ce qui s'élève sera abaissé. Et finalement, j'ai en même temps cette douleur et en même temps de la joie.
Pourquoi une répartition inégale des grâces ?
Publié : mar. 28 oct. 2008, 15:32
par etienne lorant
"Personne ne sait par avance ce qui peut sortir, à la longue, d’une mauvaise pensée. Il en et des mauvaises comme des bonnes: pour mille que le vent emporte, que les ronces étouffent, que le soleil dessèche, une seule pousse des racines. La semence du mal et du bien vole partout. Le grand malheur est que la justice des hommes intervienne toujours trop tard; elle réprime ou flétrit des actes, sans pouvoir remonter plus haut ni plus loin que celui qui les a commis. Mais nos fautes cachées empoisonnent l’air que d’autres respirent, et tel crime, dont un misérable portait le germe à son insu, n’aurait jamais mûri son fruit, sans ce principe de corruption."
Ce que Bernanos avait écrit là est terrible, si l'on y songe: la portée des bonnes comme des mauvaises pensées. Dans le monde spirituel, que nul ne peut "voir" (mais qui n'en est pas moins réel que les particules électriques qui font tourner cet ordinateur), des milliers, des centaines de milliers de pensées circulent, les unes bonnes, paisibles, remplies d'amour... et les autres, sombres, avides, meurtrières. On ne saurait faire œuvre d'historien sans en tenir compte - et d'ailleurs, certains auteurs ont parlé du "climat" des années trente et cherché à débusquer dans la culture de cette période la barbarie qui s'éveillait lentement.
Je viens de trouver chez Julien Green un texte tout à fait typique de l'auteur d'Adrienne Mesurat. Un soir du début de l'année 1943, à New-York, lui vient un songe éveillé, une de ces "rêveries solitaires" desquelles sont nés beaucoup de romans (n'est-ce pas un signe en soi ?) Or voici ce que contient ce songe:
'L'autre soir, alors que je réfléchissais, il m'a semblé voir tout à coup une de ces images intérieures comme j'en ai vu plusieurs depuis cinq ou six ans. J'avais devant les yeux de l'esprit une grande ville bâtie comme une forteresse, mais vaste et tout aplatie, dans une vaste plaine, au crépuscule. Il montait de cette ville une lumière incertaine et, au bout d'un moment, j'ai compris que cette ville était notre âme et cette lumière, la lumière de la grâce. Sur les remparts marchait un homme en armure, et cette homme était la volonté humaine qui monte la garde sur les remparts de l'âme. Et dans l'ombre, tout autour de la ville, une grande foule en lambeaux, le visage sombre et la démarche furtive. Lorsqu'un rôdeur approchait des murs, le veilleur en armes l'écartait de son épée, mais il ne pouvait faire qu'un ou deux n'entrassent à la fin, ni que d'autres suivissent, ni qu'une heure plus tard, la ville entière ne fut aux mains de ces rôdeurs en haillons qui représentaient dans mon esprit les pensées d'orgueil et de convoitise.'
J'ai découvert ce texte ce matin, et en y réfléchissant de mon côté, si je l'ai trouvé digne d'une complète recopie (ainsi que de l'extrait du Journal d'un curé de campagne), c'est que je suis persuadé d'avoir eu en main, il y a peu de temps, la bonne arme pour écarter ces pensées d'orgueil et de convoitise. Cette arme, cette arme absolue, c'est le sentiment de notre détresse, c'est ma détresse elle-même, lorsque j'ai cessé de vouloir lui substituer toutes sortes d'artifices et de distractions. L'humilité n'est que la reconnaissance de la vérité, c'est-à-dire, pour l'homme, de la quasi impossibilité où il se trouve, de part ses propres forces, de produire quelque chose de bien. L'homme qui avance en éprouvant sans cesse cette extrême vulnérabilité au mal - qui correspond si bien à la nudité d'Adam et Eve, mais qui s'en remet à Dieu, pour la vie et pour la mort, est en réalité l'homme fort qui ne laissera pas percer sa maison, car il s'est dépouillé de l'homme ancien, car il a revêtu le Christ...
L'Eternel ou la prière du nom de Dieu
Publié : lun. 03 nov. 2008, 18:41
par etienne lorant
Je continue ma lecture du Journal de Julien Green. Celui intitulé "Derniers beaux jours", et qui rassemble des notes écrites entre 1935 et 1939 offre un intérêt historique certain (JG cite la date d'un événement, vous la reprenez sur un moteur de recherche quelconque, vous êtes certain de retrouver l'événement décrit: bel exemple d'honnêteté intellectuelle !) Par contre, les commentaires spirituels y sont moins nombreux qu'ailleurs. En voici un, cependant, auquel je me suis accroché avec bonheur:
"L'Eternel. Ce nom d'Eternel est le plus beau qu'on ait donné à Dieu. On peut y réfléchir jusqu'à perdre le sentiment du monde extérieur et je crois que, d'une certaine façon, il est en lui-même une voie qui mène à Dieu. Si nous cherchons l'Eternel dans le monde sensible, nous voyons s'évanouir à nos yeux toutes les manifestations de la matière, ce qu'il y a de plus solide avec ce qu'il y a de plus ancien, jusqu'à ce que nous arrivions aux limites de l'imaginable dans tous les domaines possibles. Quand j'étais encore enfant, je réfléchissais quelquefois au sens de l'expression for ever and ever que les protestants ajoutent à la fin du Pater, et ces mots finissaient par me donner une sorte de vertige mental, comme si, à condition d'aller toujours plus loin dans ce sens, on arrivait à quelque chose d'inexprimable, quelque chose qui n'existait pas et dans lequel on tombait"
Après avoir lu ce passage (daté du 26 juillet 1937), j'ai essayé pour mon compte, de prier en disant les seuls mots "l'Eternel", plusieurs fois de suite, puis en variant selon ce que je ressentais: "Dieu est l'Eternel", "L'Eternel est Dieu", "Eternel Amour", Eternel Dieu", etc., et j'y ai trouvé mon comptant d'adoration... il est vrai qu'à la seule prononciation, ces trois syllabes E-TER-NELsont fortes et renferment comme une expression de la beauté, de la jeunesse et de la force de Dieu. Béni soit Dieu !
Menus propos sur le temps qui passe
Publié : lun. 17 nov. 2008, 18:11
par etienne lorant
Le dernier Journal de Julien Green que j'ai entre les mains, intitulé "La bouteille à la mer", laisse échapper tant de mélancolie, que je l'ai mis de côté pour un temps. L'auteur se plaint de ne plus reconnaître sa place dans l'Eglise. Par leur profondeur et leur sincérité, ces plaintes me touchent plus que je voudrais (c'est que je me demande aussi où l'on va...) et je m'efforce de "redresser la barre" par d'autres lectures, ainsi que par le recours à la "page de veille" - et toujours, toujours, l'Eucharistie matinale. Puisque je n'ai plus accès à l'office de Laudes, je suis revenu à une marche priante avant la messe: j'arrive assez tôt pour garer la voiture et je parcours les rues du village où je peux communier.
Je suis en train de livre : "Prier quinze jours avec Maître Eckhart", rédigé par Dom André Gozier, Bénédictin de l'Abbaye de la Source. Détachement et intériorisation. N'est-ce pas un bon programme pour aller jusque Noël ? C'est faire de la place dans ma maison pour y accueillir le Seigneur...
Au sujet du commentaire entendu dimanche, à propos de la parabole des Talents, une proche amie catholique m'invite à ne pas risquer "d'étaler la tache" en y mettant le doigt. Elle a peut-être raison. Cependant, lorsque je me mets à hésiter sur une conduite à adopter, c'est à ce moment que je suis le plus fragile.
J'ai également reçu un courrier qui me reproche de mettre toujours en avant la valeur "pseudo-positive" des épreuves. Mais sur ce point, je ne reconnais pas d'erreur. Au contraire, de ce temps-ci, si je me laissais entraîner à dire: "N'ai-je pas mérité d'adoucir mon régime de vie ?", je perdrais rapidement tous les bons réflexes acquis... qui ne consistent en fait qu'en un mouvement intérieur d'abandon au bon vouloir divin. Ce n'est pas le fait de se lever très tôt pour participer à une messe qui prouve quoi que ce soit, mais c'est de reconnaître la grâce offerte et de l'accepter humblement.
Sur le forum, j'ai remarqué que, çà y est, je ne suis plus seul à "piocher" chaque jour dans les Evangiles. Dire que cela me cause de la joie, c'est dire peu !
Maintenant, il est est 17.04 d'où j'écris, la nuit envahit rapidement le ciel. J'allumerais facilement une bougie de veille à droite et à gauche de la double porte du passage, mais elles disparaîtraient aussi vite... De toute façon, il faut veiller, absolument ! Que le Seigneur nous y engage tous et toutes !
De l'autre, aux autres, à l'Autre [Julien Green, "L'autre"]
Publié : mar. 18 nov. 2008, 18:28
par etienne lorant
J'ai commencé un roman de Julien Green intitulé "L'autre". Il raconte l'histoire d'une blonde et belle Danoise (mais non, pas une Carlsberg, une femme !) qui avait mené joyeuse vie avec l'occupant nazi et qu'une petite ville condamne au silence. Les gens l'appellent l'Allemande et c'est une mise en quarantaine générale, qui dure dix ans. Mais après avoir recherché "l'absolu" dans ses relations tumultueuses avec de jeunes officiers allemands, puis au fond d'une immense solitude, Karin finira par rencontrer l'Autre. L'autre, c'est le Christ, qu'elle découvre à l'ultime seconde de ce drame... Depuis que j'ai commencé ce livre, je comprends mieux, comme en écho, les plaintes de l'auteur au sujet des "rebellions de la chair"... En dehors de la lecture, je prends des notes sur l'emploi (et la concordance) des subjonctifs, parce que Julien Green, lui les emploie à la perfection

Re: De l'autre, aux autres, à l'Autre
Publié : mer. 19 nov. 2008, 0:28
par Zvjezdana62
Ca paraît vraiment intéressant ce livre.
Re: De l'autre, aux autres, à l'Autre
Publié : ven. 21 nov. 2008, 12:14
par etienne lorant
J'ai fini "L'autre" de Julien Green, au cours de la soirée d'hier. L'histoire commence en 1939 au Danemark. Karyn, 18 ans, luthérienne, ayant une grande dévotion, rencontre Roger, jeune français athée et homme de plaisir, qui craint la guerre qui vient, et qui est venu "profiter" de la vie et des blondes jeunes danoises, qu'on dit faciles.
La résistance de Karyn, qui désire demeurer pure, fait que le jeune jouisseur tombe réellement amoureux. Leur union d'un été aura un double résultat: Karyn perd la foi et ayant découvert avec Roger les vertiges de la sensualité en fera une espèce de religion: durant l'occupation du Danemark par les nazis, elle passera des bras d'un officier à un autre... ce qui lui vaudra, après la libération, d'être mise en quarantaine par toute la ville.
Roger, pendant ce temps, fait prisonnier durant la campagne de France a passé toute la guerre en Allemagne et cette épreuve l'a fait revenir au catholicisme: il s'est converti. Après dix ans, en 1949, dont quatre de solitude complète pour Karyn, qui est surveillée et ne survit que péniblement en produisant des dessins, Roger revient. Il a appris tout ce qui est arrivé à Karyn: il vient tout à la fois se faire pardonner, essayer de réveiller la foi de Karyn, mais son sentiment est trouble et la rencontre cause plus de souffrances qu'elle n'en apaise.
Mais à la veille de leur rupture définitive, désireuse de revoir une dernière fois son premier amour, Karyn se met à prier le Christ en se déclarant prête à se convertir au "Dieu de Roger" (devenir catholique), si elle obtient cette seule faveur. Elle l'obtient en effet. L'autre reparti, Karyn tient parole et découvre véritablement la présence intérieure de Jésus. Cependant, un soir qu'elle se promène sur le port, voici que celle qui avait vécu pour avoir des hommes, repousse quelques jeunes gens qui sont ivres, et l'un d'entre eux la pousse, elle chute dans l'eau glacée et se noie rapidement.
Ce livre m'a fait entrevoir les abîmes de sensualité auxquels j'ai sans doute échappé. Julien Green fait s'entrechoquer la foi et une sorte de religion des corps, qui a ses rites, ses sommets, mais aussi ses affres et ses gouffres. Tout cela décrit donne des frayeurs à certains moments. Moi qui ai choisi le célibat et recherché la chasteté à partir de l'âge de 36 ans, j'ai connu un "retour de fièvre" autour de la quarantaine, qui m'a démontré combien l'amour de Dieu et la foi peuvent s'opposer à l'amour humain, du moins lorsque ce dernier n'est pas subordonné aux liens surnaturels... ("Si vous voulez aimer, ne vous placez par hors de l'Amour", disait Bernanos).
Ma dernière amie m'avait dit "pratiquer l'art de la séduction" et un jour, je lui avais ouvert un dictionnaire à la page où se trouvait la définition du verbe séduire. Je viens de renouveler l'expérience avec des dicos internet et j'ai trouvé:
Séduire:
Faire tomber dans l'erreur ; détourner du chemin de la vérité.
Faire manquer à un devoir, à ce qu'on doit.
et plus rarement:
Plaire, toucher, persuader. Cet homme nous a séduits par le charme de ses manières.
Dans la pratique, j'étais trompé et il semblait que ce fut tout naturel: "Aussi longtemps que je suis avec quelqu'un, je suis sincère"... Pour moi, c'est à ce moment que je me suis détaché, sans grande difficulté d'ailleurs :j'étais lassé de rechercher une forme d'ordre et de durée dans mes rencontres. La foi a cet avantage, c'est que Dieu ne change pas. Je me demande quelle sorte de déstructuration de l'être entraîne une vie rencontres passagères... C'est que pour pouvoir tromper l'autre, ne faut-il pas aussi se tromper soi ?
Je reste avec une question: quelle est là différence entre la mentalité luthérienne et la foi catholique ? L'auteur y accorde une importance que je ne parviens pas à cerner.
La thèse de la spirale
Publié : ven. 28 nov. 2008, 18:06
par etienne lorant
Jusqu'à ce jour, je connaissais une description de l'existence sous la forme de spirales: selon que l'on place la pointe de la flèche (>) en son centre ou à l'extérieur, on décrit une vie qui part d'un point central et s'ouvre sans fin dans l'amour, ou bien une vie qui, au contraire, se refermant de plus en plus sur elle-même, s'anéantit et disparaît dans le gouffre de l'infiniment petit..
Mais je viens de trouver dans le Journal de Julien Green (9 avril 1936 et 8 décembre 1937) une autre spirale de l'existence. C'est une spirale fermée, mais il faut la voir en trois dimensions: en effet, celle de Julien Green n'est pas plane, mais elle s'élève ! Elle est large en son début, au plus bas niveau, mais en s'élevant elle se rétrécit... comme une certaine voie étroite dont parle l'Evangile. Je vous cite ici les deux passages que j'ai découverts dans le recueil intitulé "Derniers beaux jours":
- Il faudrait imaginer le puits des Borgia, près d'Orvietto, montant des profondeurs de la terre jusque dans le ciel. On passe vingt fois par un point qui paraît être celui-là même qu'on vient de quitter, mais on est plus haut d'un mètre et demi. Ainsi, l'on imagine retomber dans les mêmes fautes alors que, malgré soi, l'on avance. Mais selon moi, la spirale est plus large par le bas que par le haut; le temps paraît, en effet, sans limite jusqu'à la vingtième ou la vingt-cinquième année et les premiers tours de spirale donnent l'impression d'être interminables. Mais après, la montée est de plus en plus rapide et de plus en plus dure. Le sommet se perd dans la lumière. Et ce qui est vrai de l'individu est vrai de l'humanité: j'entends dire que nous retombons dans le Moyen Age; mais non, nous sommes à quelques mètres plus haut dans le grand puits universel...
Près d'un an et demi plus tard:
- Il est dur de remonter la pente de la spirale. Elle va cependant vers la mort et l'illumination. Même aux heures les plus sombres, quand tout espoir de se vaincre paraît déraisonnable, il faut se souvenir qu'en haut, très loin, brille la lumière éternelle. Quoi que nous fassions, nous allons, parfois malgré nous, vers un bonheur dont notre esprit n'a aucune idée. A quoi bon regretter les ombres de cette terre ? Il faut penser avec courage, avec espoir, à la mort, au grand pays lumineux qui s'étend au-delà de la porte noire.