Bonjour !
Le débat ici est extrêmement intéressant, et me suggère ce que j'ai honte d'appeler des réflexions.
1° Une chose est frappante, c'est l'emploi, par les "créateurs", de termes bien choisis et qui reviennent toujours. Quelques-uns, au hasard : "travail", "concept". Chaque fois qu'on lit un cartel de présentation d'un tube de néon ou d'une merde d'artiste, on fait parler le plasticien qui évoque ainsi "son travail". Il y a dans l'emploi de ce mot quelque chose qu'il faudrait creuser ; le besoin de parler d'une certaine productivité ? Une culpabilité post-marxiste (l'artiste comme "travailleur intellectuel") ? L'idée que l'individualité d'une oeuvre ne compte plus, que ce qui compte est son insertion dans un flot indistinct - d'ailleurs, dans un autre domaine, ne dit-on pas d'une boîte qu'elle produit "du bon son", et pas des belles pièces de musique ?
2° L'autre chose - remarquée par Charles dès le début - c'est la répétition. Je trouve incroyable à quel point tous les procédés employés ici (émissions corporelles, cris, dripping, couleurs brutes, support-surface, happenings, etc.) sont éculés. Voilà au moins 40 ans qu'on les emploie, et pour les plus anciens, cela remonte à l'époque dada. Toutes les oeuvres présentées et critiquées par Charles ont à mes yeux un parfum de déjà-vu ; elles me disent toutes quelque chose, elles se répètent sans cesse. Peut-être parce que les aspirations réellement artistiques de l'homme sont infinies, et qu'à l'inverse, ses manifestations de défoulement feraient partie d'un répertoire assez limité ? J'ignore la réponse ; en tout cas, ce qui paraît proprement incroyable, c'est le panurgisme intense de ce milieu, et pire encore ! le fait qu'on en présente toujours les manifestations, sans ciller, comme une nouveauté radicale. De la part de Catherine Millet et d'ArtPress, qui en ont vu d'autres, cela ne manque pas de culot.
3° Une autre point qui me semble intéressant. Je vous cite, Etrigan :
Les oeuvres d'arts contemporaines que vous me montrez ne font pas appel à ce genre de sentiments. Elles confrontent les spectateurs (en tout cas, je le ressens comme cela) à un vide, une absurdité de la vie et provoquent une réaction dont la résultante ne permet pas de s'inscrire dans une communauté d'Etre mais renvoit à une solitude propre. Peut-être est-ce cela que vous leur reprochez le plus...
Vous avez touché le point. C'est exactement cela ; quelle tristesse, quel vide existentiel à la vue d'un Soulages, par exemple ! Mais on pourrait approfondir ; dans toutes les présentations actuelles d'"oeuvres" contemporaines, on évoque - de façon quasi systématique - un sens de l'ironie, du recul, du détachement... Quelque fois, l'ironie ne se veut qu'elle-même, sans aucun support ; à la limite, l'installation, le concept, le néon ou que sais-je encore, sont un prétexte à être ironique. On peut le voir de deux manières : ou bien l'argument de l'ironie est une manière de dire que l''artiste" ne veut pas s'engager, est conscient de son imposture ; ou bien - ce qui n'exclut pas la vision précédente - une vision plus sauvage est à l'oeuvre : la révolte permanente à l'encontre de l'idée selon laquelle un artiste pourrait créer (au sens fort du terme, faire une créature qui n'existait pas avant), contre l'idée qu'il puisse inventer une oeuvre dans laquelle les hommes se retrouvent, soient touchés, et à laquelle ils puissent en quelque sorte faire confiance en s'y engageant. Il y a là comme une sorte d'acharnement à nier toute possibilité de créer quelque chose de
positif, dans tous les sens du terme. Et là, je perçois un réel désespoir ; d'ailleurs, les commentateurs ne disent-ils pas que tel "artiste" a jeté un regard
lucide ?
4° J'en profite pour faire passer une idée que j'avais déjà citée auparavant. L'
art contemporain a un intérêt réel, mais ce n'est pas celui qu'on croit. Si l'on y regarde attentivement, les choses présentées, les procédés de communication qui sont mis en avant, fonctionnent comme une boîte à idées pour tous les milieux de la com' ; beaucoup de pubs, de clips, d'émissions de TV, de concepts marketing, sont inspirées par des gestuelles d'artistes contemporains. En fait, j'ai l'impression que ce domaine de la "création" joue, vis-à-vis de ces milieux économiques, le même rôle que la haute couture pour le prêt-à-porter (on montre des robes pas portables, mais qui lancent des "tendances"), ou les concept-cars pour l'industrie automobile. Vous avez remarqué, au fait ? On parle beaucoup de "concepts", c'est révélateur.
Je résume : l'
art contemporain a une utilité économique réelle ; s'il reste à la place que j'ai décrite, il est à sa place, et de façon légitime ; il fait partie d'une chaîne de travail dans un circuit économique donné. Là où se trouve l'imposture, c'est quand on dit que c'est de l'art...
5° Dernière chose : le plus dur ici, pour apprécier l'oeuvre authentique, c'est de prendre son temps. La chose la plus difficile à notre époque de wi-fi, de portables et de zapping. On aime ce qui splashe, ce qui frappe tout de suite l'oeil ou l'oreille... à cause de cela - et je suis bien placé pour en parler, j'en souffre beaucoup - on laisse passer des oeuvres incroyables, parce qu'elles ne nous semblent pas de prime abord originales, frappantes. Alors que si l'on prend le temps de s'y arrêter, on y découvre sans arrêt de nouveaux trésors.
Comme on est souvent un peu timide et inexpérimenté, on a besoin de guides ; mais à qui se confier, lorsque leur fonction est assignée à des c...ards comme les commissaires de l'expo Jeff Koons ? Il y a là une vraie trahison des clercs, et on peut se demander si un tel comportement ne participe pas de la défiance que les gens, de nos jours, manifestent spontanément les uns envers les autres.
A suivre...
MB