Encore une affaire
Publié : ven. 22 févr. 2019, 0:12
Bonjour à tous.
C'est la première fois que j'écris quelque chose sur ce forum; j'y passe comme lecteur de temps en temps et j'en apprécie le ton respectueux et modéré. C'est ce qui me donne envie de vous faire connaître un point de vue sur ces affaires qui sera sans doute différent des vôtres, parce que lié à mon histoire personnelle. Je n'ai jamais été victime d'agression sexuelle ni de quelque maltraitance que ce soit dans l'Eglise, mais je la perçois peut être différemment.
J'ai maintenant 43 ans, je ne suis pas catholique pratiquant mais j'ai grandi dans une famille bourgeoise catholique, dans les années 1980, et toujours dans des écoles catholiques. Le monde catholique français, la liturgie et les enseignements de l'Eglise me sont donc familiers et font toujours partie de ma vie. Mais il y a eu un petit hic: vers 15 ou 16 ans je me suis rendu compte que j'étais homosexuel et que ça n'avait pas l'air de n'être qu'une phase passagère. Et immédiatement je me suis trouvé dans une position délicate par rapport au monde auquel je pensais appartenir. Cette expérience m'a, je crois, ouvert les yeux sur certains aspects de l'Eglise qui ne sont pas perceptibles quand on se vit comme lui appartenant pleinement.
Déjà parce que le "sens commun" de nombreux catholiques m'est apparu très éloigné de la réalité que je ressentais. Ce sens commun dit (peut-être disait, c'était à la fin des années 1980) que l'homosexualite était une sorte de choix, un style de vie. Croyez-moi, elle s'impose par surprise et je doute que beaucoup de gamins feraient le choix de se mettre en porte à faux avec leur milieu par caprice. Elle s'accompagne de moments de panique, d'envie de disparaître, ou de serments qu'on se fait sur le chemin de l'école "tu n'en parleras jamais a personne et tu n'auras pas de vie affective, tant pis". La honte est terrible, en tout cas elle l'a été pour moi. Le sentiment d'inadéquation aussi, sans parler de la peur d'être découvert. Il en va de même sur la confusion entre homosexualité et pédophilie, que ce même "sens commun" confond ou confondait allègrement. Et enfin, ce sens commun, toujours lui, voit dans l'homosexualité une pulsion purement physique, "sale", alors qu'on a envie d'aimer et d'être aimé par quelqu'un du même sexe, et on se demande si c'est de l'amour ou quelque illusion diabolique, si on est complètement fou, si il faut tout enterrer, ou si au contraire il faut réinventer tout son système de valeur, ou faire un tri?
Mais j'en viens à l'Eglise, car c'est à ce moment que confronté à toute cette confusion, elle vous tend involontairement un redoutable piège: la possibilité de rentrer dans les ordres. Tout garçon homo ayant grandi dans un milieu catholique va se poser la question, parce que c'est la solution miracle. Vous avez besoin de cacher vos penchants, de vous laver de cette souillure mal définie, mais aussi de chercher l'approbation de tout votre milieu social. La prêtrise peut transformer la catastrophe, si ce n'est en triomphe, du moins en une voie possible qui évitera l'écroulement de tout ce qui vous entoure. À commencer par l'image que vous avez de vous-même. Evidemment, même jeune, on est bien capable de percevoir que ce serait aussi une forme de mensonge à soi même et aux autres, mais la tentation est forte d'opter pour cette voie, pour de mauvaises raisons.
Je ne l'ai pas fait et heureusement, mais j'ai connu des jeunes de ma génération, compagnons d'école, qui sont partis dans cette direction. Un point commun? Je suis certain à 95% qu'ils étaient tous homosexuels - on se reconnaît entre nous, même si ce n'est pas un détecteur totalement fiable.
Un livre va sortir affirmant que 80% des cardinaux au Vatican seraient homosexuels. J'ignore si c'est vrai, ça me semble même exagéré, mais je ne serais pas surpris que ça le soit. J'ai eu la quasi-certitude qu'un tiers à la moitié des prêtres que j'ai croisés dans ma vie étaient homosexuels. Je ne peux pas le prouver (et à quoi bon) ni en être parfaitement sûr, mais ce qui m'a toujours frappé c'est à quel point cette réalité échappe aux "catholiques normaux" qui sont partie prenante de l'Eglise et n'ont jamais eu à craindre d'être rejetés vers sa marge.
Depuis 30 ans, le discours de l'Eglise sur les homosexuels a évolué, et selon moi dans le bon sens. On est passé de la condamnation sans appel à une bienveillance envers les personnes qui m'a fait penser que peut être je n'étais pas complètement en-dehors. Par contre, ce qui continue de me peiner et qui devrait révolter tout catholique, c'est l'hypocrisie. Je ne peux réfréner un certain mépris pour des dignitaires de l'Eglise dont la condamnation de l'homosexualité, agressive et sentencieuse, est produite par une haine d'eux-mêmes que j'espère inconsciente - mais qui est sans doute aussi parfois une volonté de dissimulation. Ces gens produisent du malheur et se font aussi du mal. Ils méritent de la compassion, mais la position dans laquelle ils se sont mis et ont été mis par leur environnement est destructrice.
Voilà pourquoi je ne suis pas surpris par ces scandales à répétition. Il y en aura sans doute d'autres. Ce n'est pas à moi de dire ce que l'Eglise devrait être. Mais je me prends parfois à rêver qu'elle fasse une sincère opération vérité. Et cette opération passerait non pas par des commissions d'enquête et la condamnation de brebis galeuses (même si c'est tout à fait indispensable dans les affaires de pedophilie, qui sont un autre problème). Elle passerait par des familles catholiques dans lesquelles les enfants ne grandissent pas dans une ambiance qui les prédispose à vivre la découverte de leur homosexualité comme un désastre. Rassurez-vous, vous pouvez leur en parler, ça n'augmentera pas les chances qu'ils le soient, mais ca diminuera celles qu'ils se suicident. Ça passerait aussi par une Eglise moins obsédée par la morale sexuelle et plus par le message de l'Evangile. Certes l'Eglise dit et fait bien plus que parler de normes sexuelles et affectives, mais il faut aussi regarder les faits: la seule fois en 30 ans qu'elle a mobilisé des millions de personnes pour descendre dans la rue, ce n'était pas contre la pauvreté ou la solitude, mais pour bloquer une loi societale avec la Manif pour Tous. Et d'ailleurs en voyant ces enfants défiler dans les cortèges, je me suis vu, moi, il y a 30 ans, petit chanteur dans une cathédrale en province, ne sachant pas encore ce que j'allais traverser simplement parce que par malchance je n'étais pas exactement comme le voudrait la norme. Si seulement le Pape a l'époque avait pu dire publiquement a un homosexuel que Dieu l'avait fait ainsi et l'aimait, j'aurais eu une branche extraordinairement précieuse à laquelle me raccrocher. Cette déclaration de François a été peut-être la phrase la plus libératrice que j'aie entendu de ma vie; depuis cet instant je lui voue une affection et une reconnaissance énormes. Vous aussi, tendez cette branche à vos enfants, je vous en prie! Ne les laissez pas partir vers la haine d'eux-mêmes et le mensonge.
Mais je m'éloigne. Donc voilà, j'espère que ceci peut vous donner un point de vue qui vous serait difficilement accessible, de même que je ne peux avoir la même experience de catholique que beaucoup d'entre vous.
Amicalement
C'est la première fois que j'écris quelque chose sur ce forum; j'y passe comme lecteur de temps en temps et j'en apprécie le ton respectueux et modéré. C'est ce qui me donne envie de vous faire connaître un point de vue sur ces affaires qui sera sans doute différent des vôtres, parce que lié à mon histoire personnelle. Je n'ai jamais été victime d'agression sexuelle ni de quelque maltraitance que ce soit dans l'Eglise, mais je la perçois peut être différemment.
J'ai maintenant 43 ans, je ne suis pas catholique pratiquant mais j'ai grandi dans une famille bourgeoise catholique, dans les années 1980, et toujours dans des écoles catholiques. Le monde catholique français, la liturgie et les enseignements de l'Eglise me sont donc familiers et font toujours partie de ma vie. Mais il y a eu un petit hic: vers 15 ou 16 ans je me suis rendu compte que j'étais homosexuel et que ça n'avait pas l'air de n'être qu'une phase passagère. Et immédiatement je me suis trouvé dans une position délicate par rapport au monde auquel je pensais appartenir. Cette expérience m'a, je crois, ouvert les yeux sur certains aspects de l'Eglise qui ne sont pas perceptibles quand on se vit comme lui appartenant pleinement.
Déjà parce que le "sens commun" de nombreux catholiques m'est apparu très éloigné de la réalité que je ressentais. Ce sens commun dit (peut-être disait, c'était à la fin des années 1980) que l'homosexualite était une sorte de choix, un style de vie. Croyez-moi, elle s'impose par surprise et je doute que beaucoup de gamins feraient le choix de se mettre en porte à faux avec leur milieu par caprice. Elle s'accompagne de moments de panique, d'envie de disparaître, ou de serments qu'on se fait sur le chemin de l'école "tu n'en parleras jamais a personne et tu n'auras pas de vie affective, tant pis". La honte est terrible, en tout cas elle l'a été pour moi. Le sentiment d'inadéquation aussi, sans parler de la peur d'être découvert. Il en va de même sur la confusion entre homosexualité et pédophilie, que ce même "sens commun" confond ou confondait allègrement. Et enfin, ce sens commun, toujours lui, voit dans l'homosexualité une pulsion purement physique, "sale", alors qu'on a envie d'aimer et d'être aimé par quelqu'un du même sexe, et on se demande si c'est de l'amour ou quelque illusion diabolique, si on est complètement fou, si il faut tout enterrer, ou si au contraire il faut réinventer tout son système de valeur, ou faire un tri?
Mais j'en viens à l'Eglise, car c'est à ce moment que confronté à toute cette confusion, elle vous tend involontairement un redoutable piège: la possibilité de rentrer dans les ordres. Tout garçon homo ayant grandi dans un milieu catholique va se poser la question, parce que c'est la solution miracle. Vous avez besoin de cacher vos penchants, de vous laver de cette souillure mal définie, mais aussi de chercher l'approbation de tout votre milieu social. La prêtrise peut transformer la catastrophe, si ce n'est en triomphe, du moins en une voie possible qui évitera l'écroulement de tout ce qui vous entoure. À commencer par l'image que vous avez de vous-même. Evidemment, même jeune, on est bien capable de percevoir que ce serait aussi une forme de mensonge à soi même et aux autres, mais la tentation est forte d'opter pour cette voie, pour de mauvaises raisons.
Je ne l'ai pas fait et heureusement, mais j'ai connu des jeunes de ma génération, compagnons d'école, qui sont partis dans cette direction. Un point commun? Je suis certain à 95% qu'ils étaient tous homosexuels - on se reconnaît entre nous, même si ce n'est pas un détecteur totalement fiable.
Un livre va sortir affirmant que 80% des cardinaux au Vatican seraient homosexuels. J'ignore si c'est vrai, ça me semble même exagéré, mais je ne serais pas surpris que ça le soit. J'ai eu la quasi-certitude qu'un tiers à la moitié des prêtres que j'ai croisés dans ma vie étaient homosexuels. Je ne peux pas le prouver (et à quoi bon) ni en être parfaitement sûr, mais ce qui m'a toujours frappé c'est à quel point cette réalité échappe aux "catholiques normaux" qui sont partie prenante de l'Eglise et n'ont jamais eu à craindre d'être rejetés vers sa marge.
Depuis 30 ans, le discours de l'Eglise sur les homosexuels a évolué, et selon moi dans le bon sens. On est passé de la condamnation sans appel à une bienveillance envers les personnes qui m'a fait penser que peut être je n'étais pas complètement en-dehors. Par contre, ce qui continue de me peiner et qui devrait révolter tout catholique, c'est l'hypocrisie. Je ne peux réfréner un certain mépris pour des dignitaires de l'Eglise dont la condamnation de l'homosexualité, agressive et sentencieuse, est produite par une haine d'eux-mêmes que j'espère inconsciente - mais qui est sans doute aussi parfois une volonté de dissimulation. Ces gens produisent du malheur et se font aussi du mal. Ils méritent de la compassion, mais la position dans laquelle ils se sont mis et ont été mis par leur environnement est destructrice.
Voilà pourquoi je ne suis pas surpris par ces scandales à répétition. Il y en aura sans doute d'autres. Ce n'est pas à moi de dire ce que l'Eglise devrait être. Mais je me prends parfois à rêver qu'elle fasse une sincère opération vérité. Et cette opération passerait non pas par des commissions d'enquête et la condamnation de brebis galeuses (même si c'est tout à fait indispensable dans les affaires de pedophilie, qui sont un autre problème). Elle passerait par des familles catholiques dans lesquelles les enfants ne grandissent pas dans une ambiance qui les prédispose à vivre la découverte de leur homosexualité comme un désastre. Rassurez-vous, vous pouvez leur en parler, ça n'augmentera pas les chances qu'ils le soient, mais ca diminuera celles qu'ils se suicident. Ça passerait aussi par une Eglise moins obsédée par la morale sexuelle et plus par le message de l'Evangile. Certes l'Eglise dit et fait bien plus que parler de normes sexuelles et affectives, mais il faut aussi regarder les faits: la seule fois en 30 ans qu'elle a mobilisé des millions de personnes pour descendre dans la rue, ce n'était pas contre la pauvreté ou la solitude, mais pour bloquer une loi societale avec la Manif pour Tous. Et d'ailleurs en voyant ces enfants défiler dans les cortèges, je me suis vu, moi, il y a 30 ans, petit chanteur dans une cathédrale en province, ne sachant pas encore ce que j'allais traverser simplement parce que par malchance je n'étais pas exactement comme le voudrait la norme. Si seulement le Pape a l'époque avait pu dire publiquement a un homosexuel que Dieu l'avait fait ainsi et l'aimait, j'aurais eu une branche extraordinairement précieuse à laquelle me raccrocher. Cette déclaration de François a été peut-être la phrase la plus libératrice que j'aie entendu de ma vie; depuis cet instant je lui voue une affection et une reconnaissance énormes. Vous aussi, tendez cette branche à vos enfants, je vous en prie! Ne les laissez pas partir vers la haine d'eux-mêmes et le mensonge.
Mais je m'éloigne. Donc voilà, j'espère que ceci peut vous donner un point de vue qui vous serait difficilement accessible, de même que je ne peux avoir la même experience de catholique que beaucoup d'entre vous.
Amicalement