Toto a écrit : ↑jeu. 27 juil. 2017, 10:25
Il y a un point que je n'ai pas vu ; il serait intéressant de savoir comment se passaient les sacrifices chez les Juifs. On le sait, la messe a des racines juives, et il aurait été intéressant de savoir si le prêtre sacrifiant le faisait seul (éventuellement entouré de subalternes avec un rôle mineur, comme le diacre, le sous-diacre, le cérémoniaire, etc. entourant le prêtre), ou s'ils étaient plusieurs, avec le même rôle liturgique et la même importance. J'avoue, je n'ai pas fait de recherches poussées sur la question, mais ce serait intéressant.
A défaut des rites juifs, on peut remonter aux temps antiques de l'Eglise ; à ce sujet, un des arguments du Père Thion avancé en dernière page est, lui, d'une ineptie affligeante "Elle permettra, croyons-nous, une pratique de l'Eucharistie plus pleinement conforme à l'intention du Seigneur" ; sauf que le Seigneur, quand il a célébré la Cène, l'a célébrée seule, et quand il a béni le pain devant les disciples d'Emmaüs, l'a fait seul et pas avec eux.
(...) Ensuite, à une messe versus 10, je dis que bien entendu il y a 10 fois plus de grâces dans 10 messes célébrées par un seul prêtre que dans une messe concélébrée, puisque ce qui fait la valeur de la messe, c'est la transsubstantiation, et qu'il y ait un prêtre ou 500, il y a toujours un unique sacrifice.
(...) Or, j'ai l'impression qu'il y a un danger dans la concélébration, avec des messes dans des salles immenses concélébrées par des dizaines ou des centaines de prêtres (le cardinal Sarah d'ailleurs a invité récemment à une réflexion sur le sujet), c'est que l'on considère que plus de prêtres signifie plus d'efficacité que un seul, en d'autres termes que ce sont les célébrants qui font le travail, alors qu'en fait c'est le Christ.
Deuxième point, on nous explique que cela permet de marquer la dimension communautaire ou je ne sais quoi ; erreur totale, qui vient des Protestants, qui ont transformé la sainte messe, où le sacrifice du Seigneur se réactualisait et se répétait, en vague repas commémoratif. L'insistance sur la dimension communautaire, au moment de la transsubstantiation, me paraît être liée à cette idée de repas chère aux protestants. Au lieu de faire attention à ce qui se passe, à savoir la transformation admirable du pain et du vin en Corps et Sang de Notre Seigneur, on préfère se dire que l'on est ensemble autour de l'autel, réunis, et on fait plus attention à notre voisin pour être synchronisé avec lui que ce qui se passe.
J'ai quand même l'impression que le problème dans cette histoire, c'est
- d'une part de réduire le Sacrifice à la seule transsubstantiation (le reste n'étant finalement que de l'enrobage), notamment en opposant "Sacrifice" et "Repas" (opposition qui n'a pas lieu d'être quelque soit le côté duquel on "penche"). Je rappelle que tout sacrifice est AUSSI un repas sacré, qui comprend non seulement l'immolation, mais aussi l'offrande d'une part, d'autre part la consommation
totale de la victime par les participants. C'était certainement le cas pour le sacrifice du Temple.
- d'autre part vous semblez craindre que, dans une concélébration, on remplace le rôle du prêtre par celui de tous les concélébrants et par là même, de toute la communauté.
Au moment de Vatican II, le renouveau vient de l'ecclésiologie dite "eucharistique", et il est important de comprendre de quoi il s'agit, notamment dans les écrits du P. Afanassief qui l'a définie et popularisée (j'en parle, je l'espère, pas trop mal, pour l'avoir lu il y a peu).
Tout d'abord, les 1eres Eucharisties - l'action essentielle de l'Eglise - étaient célébrées par le Christ en personne, entouré des Douze Apôtres
(moins Judas, plus Matthias) et sans doute d'autres disciples. Après l'Ascension, elles étaient célébrées par les Apôtres autour de celui d'entre eux qui a eu dès le départ une importance particulière, c'est-à-dire Pierre.
Par la suite, après la dispersion de l'Eglise de Jérusalem, il est attesté que dans les Eglises locales, la synaxe eucharistique était célébrée autour du presbyterium, celui-ci succédant aux Apôtres de même que celui qui présidait succédait à Pierre. Il n'y avait pas la distinction nette entre l'évêque et le presbytre qui est apparue par la suite, les 2 termes étant interchangeables dans les textes de l'Eglise ancienne. Par la suite (IIIe Siècle environ, cela dépend des endroits), on a vu la multiplication des lieux de cultes (par la force des choses) desservis par une même communauté. Finalement, l'ensemble des messes célébrées par un prêtre en union avec son évêque a pris peu à peu la place de la seule messe de l'Eglise locale. L'ecclésiologie eucharistique insiste beaucoup sur la complétude de l'Eglise locale (par là même qu'elle reprend la célébration des Apôtres en ayant été instituée pour leur succéder, via la succession apostolique), mais on comprend facilement (le P. Afanassief l'a clairement écrit) que l'Eglise dont Pierre est resté jusqu'à sa mort le premier presbytre, jouit d'une primauté similaire à celle dont jouissait Pierre lorsqu'il présidait l'assemblée des Apôtres.
Il est important de noter que dans tous ces cas, il y a toujours un premier presbytre de la communauté, à priori élu par ses pairs, qui occupe normalement la place principale dans la célébration, à moins qu'il ne la délègue. Il y a donc toujours UN célébrant principal
in persona Christi. La différence entre "premier presbytre" et "évêque" au sens actuel étant surtout, dans l'esprit du P. Afanassief, liée à l'invasion du juridisme romain dans la pensée ecclésiale. On n'est pas forcé d'être complètement d'accord sur ce point mais sa démonstration quand on le lit est plutôt convaincante.
Vous posez par ailleurs la question de la liturgie juive: justement, au Temple, il y avait un Grand Prêtre, désigné parmi les prêtres, qui seul
rentrait dans le Saint des Saints le jour de l'Expiation, et une multitude de prêtres officiant autour de lui (dans l'espace réservé aux prêtres). Le jour de l'Expiation, le Grand Prêtre portait sur se vêtements le Nom divin, le tétragramme sacré, et s'identifiait littéralement à YHWH (il y a d'ailleurs des tas de rapprochements intéressants du même ordre à faire avec le nom des 2 boucs sacrifiés ce jour-là). Et comme par hasard, les premiers auteurs chrétiens identifiaient déjà les presbytres avec les prêtres du Temple et le premier presbytre (l'évêque si vous préférez) avec le Grand Prêtre.
En fait, ce qui pose problème est sans doute l'idée, très "latine", comme quoi pour concélébrer il faut que tous les prêtres prononcent les paroles de la Consécration. Selon Pie XII notamment (cf le document du Chanoine Martimort que j'ai mentionné plus haut):
Dans le cas d’une concélébration au sens propre du mot, le Christ, au lieu d’agir par un seul ministre, agit par plusieurs. Il ne suffit pas d’avoir et de manifester la volonté de faire siennes les paroles et les actions du célébrant, les célébrants doivent eux-mêmes dire sur le pain et le vin : « Ceci est mon Corps », « Ceci est mon Sang », sinon, leur célébration est de pure cérémonie [1].
La conception moderne de la concélébration est peut-être trop étroitement bornée par cette instruction de Pie XII, qui n'a pourtant pas parlé de manière définitive. Le PDF du P. Tihon cité en début de ce fil a le mérite de montrer les limites de cette façon de faire, sur le plan de la tradition attestée comme sur celui de la réflexion théologique. Rien n'indique effectivement que les Apôtres prononçaient les paroles de l'institution avec le Christ, et si on reprend l'exemple de la liturgie du Temple juif, c'est bien le Grand Prêtre seul qui rentrait dans le Saint des Saints prononcer les paroles sacrées. On aurait peut-être bien avantage à ne pas trop se focaliser sur cet impératif...
Ca n'enlève pas l'intérêt de la concélébration comme manifestation de l'unité ecclésiale, conservant la notion de prière d'intercession de chaque prêtre. Là-dessus, si le rituel prévoit que chaque prêtre prononce simultanément les paroles de la Consécration, pourquoi pas...
In Xto,
archi.
(P.S. mes sources: N.Afanassieff, "L'Eglise du Saint Esprit", ed. du Cerf.
Et pour l'historique de la messe privée dans le post précédent, "Une histoire de la Messe" par un moine de Fongombault, ed. La Nef, 2009).