Publié : sam. 14 oct. 2006, 20:25
Avé Charles
Ta contribution, je l'avoue, m'a fait énormément de peine. Tu te lances dans des comparaisons d'une grande mauvaise foi, et il faudrait te répondre en chapitres entiers pour réfuter chacune d'entre elles. Une fausseté simple doit être contredite, trop souvent, par une vérité compliquée... Je me sens bien las, d'autant que tu ne changeras pas d'avis ; la discussion est impossible.
On peut quand même relever quelques mouvements intéressants dans ton argumentation. Pardonne-moi de donner un ton très personnel à ma réponse, mais je crois qu'il y a pas mal d'enseignements non négligeables à tirer de nos éternelles disputes sur Poutine. La Russie est utile, car son examen révèle de profondes divergences de vue, et en fait montre de vrais enjeux intellectuels.
Je passe rapidement sur quelques trucs.
- La justification de l'existence juridique du Koweit, c'est quoi ? Les intérêts des companies pétrolières occidentales, rien de plus. Nous vivons à des milliers de kilomètres du Golfe persique et nous fichons du sort des populations qui y vivent.
Donc - si je te suis - on pouvait Saddam laisser envahir le Koweit. Mais aussi Kadhafi envahir le Tchad, le Rwanda disposer des milices en RDC, et finalement regarder peinard - comme on l'a fait d'ailleurs - l'Iran et l'Irak se disputer tous seuls comme des grands. Le droit international est ce qu'il est, mais si on ne repecte même pas le peu qu'il est, on ne peut plus rien respecter. Le Koweit est-il un Etat artificiel ? Mais la plupart des intellectuels britanniques, en 1919, jugeaient que c'était le cas de la Pologne ; mais d'autres encore le pensent aujourd'hui au sujet de l'Ukraine. Assume. D'ailleurs, si le Koweit est un Etat artificiel, l'Irak aussi, de même que la Jordanie, les Etats du Golfe, etc. Doit-on pour autant se désintéresser de ce qui s'y passe ?
- "Je te dis seulement que le jour où le PDG de total ou d'EADS sera le président de la Sorbonne, tu feras la gueule. Et déjà le fait que Renault soit à la tête de l'UFR de philo montre qu'on va aussi chez nous dans ce sens."
Je ne ferai pas la gueule... au contraire : les couloirs seraient bien tenus, les étudiants sélectionnés, je serais mieux payé, j'aurais un beau bureau, et on ne m'empêcherait pas de faire de l'histoire ancienne (le fait-on dans les universités américaines ? ), par contre on m'obligerait à travailler un peu plus, et dans le fond ce ne serait pas plus mal. Quant au risque de censure, il me fait bien rire. Le Figaro appartient à un marchand d'armes, n'empêche que la diversité des opinions y est plus grande qu'à Libération.
En ce qui concerne l'UFR de philo, tu ne confonds pas Alain Renaut et la marque au losange (RenauLt) ? Ou je me trompe ?
-" Nos méthodes ne sont en rien différentes de celles des russes. Nous assassinons sans le moindre complexe. Le SAC de De Gaulle, où Pasqua à fait ses armes, tuait les opposants sans l'ombre d'une hésitation."
Tu y vas vite en besogne, comme dirait Elisseievna (à qui je répondrai plus tard). Tu mets en parallèle le FSB et les services gaulliens. Les faits que tu reproches sont réels. A partir de là, poser ces choses en équivalence me paraît très risqué. A-t-on truqué les élections sous de Gaulle ? A-t-on empêché l'opposition de s'exprimer ? Jean Daniel a-t-il été assassiné, Mitterrand victime d'un attentat (enfin, Mitterrand oui, mais il l'avait monté lui-même, manque de bol) ? A-t-on fait régner la terreur ?
Et ces saloperies que tu pointes, étaient-elles essentielles au gaullisme ? Sont-elles structurelles ou accidentelles ? Ce dernier n'avait pas besoin de la mort de Ben Barka pour subsister. De Gaulle, Thatcher (qui n'a pas eu l'initiative de la répression irlandaise, je te le rappelle), le gouvernement italien, etc. auraient pu subsister sans les saloperies qu'ils ont commises.
Le poutinisme, lui, est-il possible sans ce genre d'opérations ? Laisse-moi répondre par la négative : sans les attentats de 2000 (qu'il a lui-même fait planifier pour après en attribuer la paternité aux Tchétchènes), sans la destruction continue de la Tchétchénie, sans les menaces et les intimidations, Poutine ne serait pas là où il est.
Tes objections, tes comparaisons, me font penser aux réponses que font les fanatiques de gauche aux critiques adressées aux régimes communistes. D'une part ils n'y répondent jamais directement ; ensuite ils mettent en balances des choses tout à fait inéquivalentes. Par exemple, si je reproche à un stalinien les grands procès des années 30 (entre autres), au lieu de me répondre à ce sujet il me balancera le maccarthysme à la figure. Alors que cette comparaison - tu en conviendras volontiers - est pour le moins disproportionnée. Dans le fond,toutes proportions gardées, tu te comportes vis-à-vis de Poutine comme Eluard vis-à-vis de Staline (et pourtant, tu vaux bien mieux qu'Eluard...).
- Quant à tes façons t'interpréter systématiquement, sur ce fil comme sur d'autres, les actualités occidentales en termes de complot, elles me font soupirer. On dirait que tu as trop lu Largo Winch.
Il est possible de voir une manoeuvre derrière certains faits historiques ou actuels. Par exemple, la CIA au Chili en 73 ; l'amitié de Monod et de Chirac au sujet de Suez et d'EDF. Mais il est hasardeux d'en tirer une théorie générale. Allez, je te taquine : j'ai découvert que l'un des nouveaux élèves de mon directeur de recherche est d'origine polonaise, qu'il a fait Sc Po, qu'il travaille sur un sujet proche du mien, sur ma période, dans ma fac. Il y a donc une mafia polonaise qui truste les places à l'IEP et à Paris IV ! Un prosopographe, bientôt, tirera cette conclusion irréfutable. Ben si, la preuve !
- Quand je parle des points communs entre la Russie et la France, tu dis :
"Oui deux sommes de talent encombrées par le talent. Il n'y a rien de plus difficile à assumer que le talent".
Tu es de très mauvaise foi. Et d'ailleurs, ce que tu dis s'applique à pas mal de pays. Quel est ce fameux point commun, d'un point de vue de culture politique, entre eux et nous ? C'est qu'en France, voilà 700 ans que l'Etat est immensément riche, grâce à l'exploitation d'une vache à lait inépuisable, un pays immense, une population nombreuse (le géant du moyen-âge, c'est nous), qu'on peut saigner à blanc puisque, après tout, "une nuit de Paris y remédiera". Ceux qui veulent réussir, faire carrière, se mettent au service de l'Etat qui les fournit si bien et si facilement... c'est pareil en Russie. De plus, l'état d'esprit de ces deux pays s'appuie sur une mentalité comparable (le gentil Etat souverain contre les méchants féodaux ; le gentil tsar contre les méchants boyards ; le gentil Poutine contre les méchants oligarques). Dieu merci, la France est plus riche, plus diverse, plus variée et ouverte à des états d'esprits différents, ce qui nous a permis de limiter ce point commun...
- Je reviens aussi sur tes remarques désobligeantes sur l'American way of life, etc. :
"La seule justification de ces guerres est l'American Way of Life, notre bien-être matériel. Point barre. Soit on assume (et c'est posssible) et on s'abstient de donner des leçons de morale au reste du monde, soit on se comporte comme on le fait aujourd'hui, on fanfaronne et on continue de tirer les bénéfices des ressources des autres tout en les maintenant dans leur merde".
Un tel objectif inspirerait-il nos dirigeants ? Je passe d'abord sur le fait que, dauber sur notre mode de vie est une insulte aux 99 % de l'humanité depuis Lucy qui n'auraient pas été mécontents d'en être - témoins, les milliers d'immigrants qui viennent chaque jour chez nous. Mais si, dans le fond, la motivation que tu pointes était vraiment ce qui guide nos dirigeants, eh bien ça ne serait pas si mal : ils feraient au moins une chose utile à leurs administrés, ce que Poutine, lui, ne fera pas (qu'est-ce que ça peut lui faire, que des Russes soient dans la misère ?).
Tu renvoies la politique occidentale à la défense de nos ventres de consommateurs gros plein de soupe. J'accepte ton argumentation.
A condition que tu la développes jusqu'au bout.
Affirme donc que ce que voulaient, dans le fond, Walesa, Havel, les opposants birmans, le Dalaï-Lama, les étudiants de Tian An Men, Anna Politkovskaïa, et tous les gens que j'ai vus poursuivre leurs causes : bouffer des bananes tranquillos. Assume ta pensée, stp.
- Il faut encore que je tire des conclusions générales sur ton attitude précise dans ce débat. Permets-moi de la commenter, à charge pour toi de faire la même chose sur moi. A vrai dire, ce que je vais écrire concerne pas mal de gens.
* Tu as une formation philosophique ; tu as, par déformation professionnelle, un mode de pensée qui accorde une place prééminente à la cohérence interne des théories philosophiques. Tu cherches à juger la réalité d'après cette exigence de cohérence interne. Un fait, donc, qui survient à un moment donné, dans un cadre donné, est la confirmation ou l'illustration de l'ensemble philosophique qui est censé sous-tendre ce cadre. Exemple, dans ton style : "Bush favorise les entreprises de son ami Cheney. Donc le libéralisme, c'est la collusion des intérêts publics et privés".
Je n'admets pas cet état d'esprit. Il n'y a pas de bébête philosophique à l'oeuvre dans les actions humaines, dans les périodes historiques (notion qui n'a pas de sens), chez les individus ou chez les groupes. La réalité humaine ne cherche pas à illustrer une vision philosophique, à supposer qu'elle cherche quoi que ce soit.
Dans un autre fil, j'ai critiqué Popeye, entre autres parce qu'il avait sur les choses humaines un regard purement théologico-métaphysique, ou quelque chose dans le genre. Cela lui faisait manquer à peu près tout. C'est une façon de voir les choses ; mais comme toutes les façons de voir les choses, elle n'en fait voir qu'une partie - et celle-là, plutôt moins que les autres. Je ne veux pas que ce soit pareil avec toi.
* Ecoute encore ceci. Tu aimes la vérité, tu la cherches de tout ton coeur. On peut dire, vraiment, que tu es amoureux d'elle. Mais comme beaucoup d'amoureux passionnés qui se fâchent dès que l'on parle d'autre chose que de l'objet de leur amour, tu veux combattre avec une ardeur égale tout ce qui semble s'écarter de la vérité. Tout ce qui pour toi est erreur - peu importe comment - tu le mets sur le même plan et le considères comme également faux. C'est du moins l'impression que tu donnes.
Je ne suis pas d'accord avec cette façon de voir. Sur un autre fil, tu as produit une argumentation très serrée contre le bouddhisme ; en bien des endroits, elle était convaincante. Mais la violence avec laquelle tu l'as formulée avait quelque chose d'étrange : c'était comme si tu avais dirigé tes attaques contre, mettons, le nazisme. Alors que, de toute évidence, ce n'est pas très adroit d'avoir une attitude violente contre la doctrine du Bouddha... Il en va de même pour le reste : le communisme s'écarte totalement de la vérité ; le kantisme, d'un certain point de vue vétéro-catholique, s'en écarte partiellement. Faut-il pour autant combattre le kantisme avec la même ardeur que le communisme ? Ce ne serait pas très raisonnable (pourtant, beaucoup de catholiques l'ont fait, et parfois même plus violemment).
* Mais pourquoi tous ces détours, tous ces hors-sujets ? venons-en à ce que je voulais dire. Comme beaucoup de gens, et pour la raison que je viens de citer plus haut, tu hais le libéralisme (autant au moins que le communisme) ; tu hais le consumérisme, que tu assimiles au premier ; tu parles de l'Occident comme des Hébreux soumis au veau d'or, ou mieux, comme d'une prostituée qui s'est donnée à ses clients. De plus, tu décris tout cela en termes de complot, de manoeuvre, d'intrigues, etc. Résultat, outre le fait que ta vision escamote toute possiblité de débat réel (à quoi bon discuter si tout est affaire de complot ?), tu ne laisses pas d'autres possibilité de sentiment, vis-à-vis du monde, que la haine pure.
Or quand on déteste le monde où l'on est et la logique qui - croit-on - est censée le guider, on se met à aimer tout ce qui va là-contre. Tu hais le libéralisme occidental ; or Poutine n'est pas libéral ; donc tu le soutiens mordicus, quitte à le féliciter pour des actions (Ioukos, Gazprom, le Caucase) que tu blâmerais chez nous (Elf, Total, Madagascar en 45...).
Inutile de préciser que ce n'est pas un comportement correct. Le monde occidental n'est pas parfait, et en plus il donne le droit de parler contre l'espérance de la vérité que tu aimes ; donc, par réaction, tu soutiens un monde qui n'est pas seulement imparfait, mais même franchement mauvais.
- Bref. Nous avons eu une discussion, récemment, sur les trotskistes et l'extrême-gauche en général. Nous tombâmes d'accord sur un point qui devrait convaincre les autres lecteurs du forum : c'est que les revendications de ces gens ne sont pas fondées sur l'amour des plus pauvres ou le refus de la misère. Autrement, on les verrait faire de l'humanitaire ou travailler chez le nouveau Nobel de la paix, au lieu de ferrailler pour obtenir quelques pitoyables pourcentages de votes qui ne serviront jamais à rien. Non, ce qui les motive, c'est la rancoeur à l'égard d'un monde sur lequel ils n'ont pas de prise, c'est leur haine d'un univers qu'ils ne peuvent pas contrôler, qu'ils ne peuvent pas soumettre à leur pouvoir. Peu importe que leurs congénères, une fois au pouvoir, commettent des atrocités (pour faire sincèrement rire un trotskiste, montrez-lui une photo de crâne cambodgien) : ce qui compte, c'est qu'ils aient la direction la plus totale possible d'une société qui, sinon, leur paraîtrait radicalement détestable, dans tous ses aspects.
Eh bien, je ne serais pas fâché qu'on me fît le plaisir de ne pas devenir comme ces gens-là.
Nous sommes d'accord sur beaucoup d'autres choses. Mais j'attends ta réponse.
A bientôt
MB
Ta contribution, je l'avoue, m'a fait énormément de peine. Tu te lances dans des comparaisons d'une grande mauvaise foi, et il faudrait te répondre en chapitres entiers pour réfuter chacune d'entre elles. Une fausseté simple doit être contredite, trop souvent, par une vérité compliquée... Je me sens bien las, d'autant que tu ne changeras pas d'avis ; la discussion est impossible.
On peut quand même relever quelques mouvements intéressants dans ton argumentation. Pardonne-moi de donner un ton très personnel à ma réponse, mais je crois qu'il y a pas mal d'enseignements non négligeables à tirer de nos éternelles disputes sur Poutine. La Russie est utile, car son examen révèle de profondes divergences de vue, et en fait montre de vrais enjeux intellectuels.
Je passe rapidement sur quelques trucs.
- La justification de l'existence juridique du Koweit, c'est quoi ? Les intérêts des companies pétrolières occidentales, rien de plus. Nous vivons à des milliers de kilomètres du Golfe persique et nous fichons du sort des populations qui y vivent.
Donc - si je te suis - on pouvait Saddam laisser envahir le Koweit. Mais aussi Kadhafi envahir le Tchad, le Rwanda disposer des milices en RDC, et finalement regarder peinard - comme on l'a fait d'ailleurs - l'Iran et l'Irak se disputer tous seuls comme des grands. Le droit international est ce qu'il est, mais si on ne repecte même pas le peu qu'il est, on ne peut plus rien respecter. Le Koweit est-il un Etat artificiel ? Mais la plupart des intellectuels britanniques, en 1919, jugeaient que c'était le cas de la Pologne ; mais d'autres encore le pensent aujourd'hui au sujet de l'Ukraine. Assume. D'ailleurs, si le Koweit est un Etat artificiel, l'Irak aussi, de même que la Jordanie, les Etats du Golfe, etc. Doit-on pour autant se désintéresser de ce qui s'y passe ?
- "Je te dis seulement que le jour où le PDG de total ou d'EADS sera le président de la Sorbonne, tu feras la gueule. Et déjà le fait que Renault soit à la tête de l'UFR de philo montre qu'on va aussi chez nous dans ce sens."
Je ne ferai pas la gueule... au contraire : les couloirs seraient bien tenus, les étudiants sélectionnés, je serais mieux payé, j'aurais un beau bureau, et on ne m'empêcherait pas de faire de l'histoire ancienne (le fait-on dans les universités américaines ? ), par contre on m'obligerait à travailler un peu plus, et dans le fond ce ne serait pas plus mal. Quant au risque de censure, il me fait bien rire. Le Figaro appartient à un marchand d'armes, n'empêche que la diversité des opinions y est plus grande qu'à Libération.
En ce qui concerne l'UFR de philo, tu ne confonds pas Alain Renaut et la marque au losange (RenauLt) ? Ou je me trompe ?
-" Nos méthodes ne sont en rien différentes de celles des russes. Nous assassinons sans le moindre complexe. Le SAC de De Gaulle, où Pasqua à fait ses armes, tuait les opposants sans l'ombre d'une hésitation."
Tu y vas vite en besogne, comme dirait Elisseievna (à qui je répondrai plus tard). Tu mets en parallèle le FSB et les services gaulliens. Les faits que tu reproches sont réels. A partir de là, poser ces choses en équivalence me paraît très risqué. A-t-on truqué les élections sous de Gaulle ? A-t-on empêché l'opposition de s'exprimer ? Jean Daniel a-t-il été assassiné, Mitterrand victime d'un attentat (enfin, Mitterrand oui, mais il l'avait monté lui-même, manque de bol) ? A-t-on fait régner la terreur ?
Et ces saloperies que tu pointes, étaient-elles essentielles au gaullisme ? Sont-elles structurelles ou accidentelles ? Ce dernier n'avait pas besoin de la mort de Ben Barka pour subsister. De Gaulle, Thatcher (qui n'a pas eu l'initiative de la répression irlandaise, je te le rappelle), le gouvernement italien, etc. auraient pu subsister sans les saloperies qu'ils ont commises.
Le poutinisme, lui, est-il possible sans ce genre d'opérations ? Laisse-moi répondre par la négative : sans les attentats de 2000 (qu'il a lui-même fait planifier pour après en attribuer la paternité aux Tchétchènes), sans la destruction continue de la Tchétchénie, sans les menaces et les intimidations, Poutine ne serait pas là où il est.
Tes objections, tes comparaisons, me font penser aux réponses que font les fanatiques de gauche aux critiques adressées aux régimes communistes. D'une part ils n'y répondent jamais directement ; ensuite ils mettent en balances des choses tout à fait inéquivalentes. Par exemple, si je reproche à un stalinien les grands procès des années 30 (entre autres), au lieu de me répondre à ce sujet il me balancera le maccarthysme à la figure. Alors que cette comparaison - tu en conviendras volontiers - est pour le moins disproportionnée. Dans le fond,toutes proportions gardées, tu te comportes vis-à-vis de Poutine comme Eluard vis-à-vis de Staline (et pourtant, tu vaux bien mieux qu'Eluard...).
- Quant à tes façons t'interpréter systématiquement, sur ce fil comme sur d'autres, les actualités occidentales en termes de complot, elles me font soupirer. On dirait que tu as trop lu Largo Winch.
Il est possible de voir une manoeuvre derrière certains faits historiques ou actuels. Par exemple, la CIA au Chili en 73 ; l'amitié de Monod et de Chirac au sujet de Suez et d'EDF. Mais il est hasardeux d'en tirer une théorie générale. Allez, je te taquine : j'ai découvert que l'un des nouveaux élèves de mon directeur de recherche est d'origine polonaise, qu'il a fait Sc Po, qu'il travaille sur un sujet proche du mien, sur ma période, dans ma fac. Il y a donc une mafia polonaise qui truste les places à l'IEP et à Paris IV ! Un prosopographe, bientôt, tirera cette conclusion irréfutable. Ben si, la preuve !
- Quand je parle des points communs entre la Russie et la France, tu dis :
"Oui deux sommes de talent encombrées par le talent. Il n'y a rien de plus difficile à assumer que le talent".
Tu es de très mauvaise foi. Et d'ailleurs, ce que tu dis s'applique à pas mal de pays. Quel est ce fameux point commun, d'un point de vue de culture politique, entre eux et nous ? C'est qu'en France, voilà 700 ans que l'Etat est immensément riche, grâce à l'exploitation d'une vache à lait inépuisable, un pays immense, une population nombreuse (le géant du moyen-âge, c'est nous), qu'on peut saigner à blanc puisque, après tout, "une nuit de Paris y remédiera". Ceux qui veulent réussir, faire carrière, se mettent au service de l'Etat qui les fournit si bien et si facilement... c'est pareil en Russie. De plus, l'état d'esprit de ces deux pays s'appuie sur une mentalité comparable (le gentil Etat souverain contre les méchants féodaux ; le gentil tsar contre les méchants boyards ; le gentil Poutine contre les méchants oligarques). Dieu merci, la France est plus riche, plus diverse, plus variée et ouverte à des états d'esprits différents, ce qui nous a permis de limiter ce point commun...
- Je reviens aussi sur tes remarques désobligeantes sur l'American way of life, etc. :
"La seule justification de ces guerres est l'American Way of Life, notre bien-être matériel. Point barre. Soit on assume (et c'est posssible) et on s'abstient de donner des leçons de morale au reste du monde, soit on se comporte comme on le fait aujourd'hui, on fanfaronne et on continue de tirer les bénéfices des ressources des autres tout en les maintenant dans leur merde".
Un tel objectif inspirerait-il nos dirigeants ? Je passe d'abord sur le fait que, dauber sur notre mode de vie est une insulte aux 99 % de l'humanité depuis Lucy qui n'auraient pas été mécontents d'en être - témoins, les milliers d'immigrants qui viennent chaque jour chez nous. Mais si, dans le fond, la motivation que tu pointes était vraiment ce qui guide nos dirigeants, eh bien ça ne serait pas si mal : ils feraient au moins une chose utile à leurs administrés, ce que Poutine, lui, ne fera pas (qu'est-ce que ça peut lui faire, que des Russes soient dans la misère ?).
Tu renvoies la politique occidentale à la défense de nos ventres de consommateurs gros plein de soupe. J'accepte ton argumentation.
A condition que tu la développes jusqu'au bout.
Affirme donc que ce que voulaient, dans le fond, Walesa, Havel, les opposants birmans, le Dalaï-Lama, les étudiants de Tian An Men, Anna Politkovskaïa, et tous les gens que j'ai vus poursuivre leurs causes : bouffer des bananes tranquillos. Assume ta pensée, stp.
- Il faut encore que je tire des conclusions générales sur ton attitude précise dans ce débat. Permets-moi de la commenter, à charge pour toi de faire la même chose sur moi. A vrai dire, ce que je vais écrire concerne pas mal de gens.
* Tu as une formation philosophique ; tu as, par déformation professionnelle, un mode de pensée qui accorde une place prééminente à la cohérence interne des théories philosophiques. Tu cherches à juger la réalité d'après cette exigence de cohérence interne. Un fait, donc, qui survient à un moment donné, dans un cadre donné, est la confirmation ou l'illustration de l'ensemble philosophique qui est censé sous-tendre ce cadre. Exemple, dans ton style : "Bush favorise les entreprises de son ami Cheney. Donc le libéralisme, c'est la collusion des intérêts publics et privés".
Je n'admets pas cet état d'esprit. Il n'y a pas de bébête philosophique à l'oeuvre dans les actions humaines, dans les périodes historiques (notion qui n'a pas de sens), chez les individus ou chez les groupes. La réalité humaine ne cherche pas à illustrer une vision philosophique, à supposer qu'elle cherche quoi que ce soit.
Dans un autre fil, j'ai critiqué Popeye, entre autres parce qu'il avait sur les choses humaines un regard purement théologico-métaphysique, ou quelque chose dans le genre. Cela lui faisait manquer à peu près tout. C'est une façon de voir les choses ; mais comme toutes les façons de voir les choses, elle n'en fait voir qu'une partie - et celle-là, plutôt moins que les autres. Je ne veux pas que ce soit pareil avec toi.
* Ecoute encore ceci. Tu aimes la vérité, tu la cherches de tout ton coeur. On peut dire, vraiment, que tu es amoureux d'elle. Mais comme beaucoup d'amoureux passionnés qui se fâchent dès que l'on parle d'autre chose que de l'objet de leur amour, tu veux combattre avec une ardeur égale tout ce qui semble s'écarter de la vérité. Tout ce qui pour toi est erreur - peu importe comment - tu le mets sur le même plan et le considères comme également faux. C'est du moins l'impression que tu donnes.
Je ne suis pas d'accord avec cette façon de voir. Sur un autre fil, tu as produit une argumentation très serrée contre le bouddhisme ; en bien des endroits, elle était convaincante. Mais la violence avec laquelle tu l'as formulée avait quelque chose d'étrange : c'était comme si tu avais dirigé tes attaques contre, mettons, le nazisme. Alors que, de toute évidence, ce n'est pas très adroit d'avoir une attitude violente contre la doctrine du Bouddha... Il en va de même pour le reste : le communisme s'écarte totalement de la vérité ; le kantisme, d'un certain point de vue vétéro-catholique, s'en écarte partiellement. Faut-il pour autant combattre le kantisme avec la même ardeur que le communisme ? Ce ne serait pas très raisonnable (pourtant, beaucoup de catholiques l'ont fait, et parfois même plus violemment).
* Mais pourquoi tous ces détours, tous ces hors-sujets ? venons-en à ce que je voulais dire. Comme beaucoup de gens, et pour la raison que je viens de citer plus haut, tu hais le libéralisme (autant au moins que le communisme) ; tu hais le consumérisme, que tu assimiles au premier ; tu parles de l'Occident comme des Hébreux soumis au veau d'or, ou mieux, comme d'une prostituée qui s'est donnée à ses clients. De plus, tu décris tout cela en termes de complot, de manoeuvre, d'intrigues, etc. Résultat, outre le fait que ta vision escamote toute possiblité de débat réel (à quoi bon discuter si tout est affaire de complot ?), tu ne laisses pas d'autres possibilité de sentiment, vis-à-vis du monde, que la haine pure.
Or quand on déteste le monde où l'on est et la logique qui - croit-on - est censée le guider, on se met à aimer tout ce qui va là-contre. Tu hais le libéralisme occidental ; or Poutine n'est pas libéral ; donc tu le soutiens mordicus, quitte à le féliciter pour des actions (Ioukos, Gazprom, le Caucase) que tu blâmerais chez nous (Elf, Total, Madagascar en 45...).
Inutile de préciser que ce n'est pas un comportement correct. Le monde occidental n'est pas parfait, et en plus il donne le droit de parler contre l'espérance de la vérité que tu aimes ; donc, par réaction, tu soutiens un monde qui n'est pas seulement imparfait, mais même franchement mauvais.
- Bref. Nous avons eu une discussion, récemment, sur les trotskistes et l'extrême-gauche en général. Nous tombâmes d'accord sur un point qui devrait convaincre les autres lecteurs du forum : c'est que les revendications de ces gens ne sont pas fondées sur l'amour des plus pauvres ou le refus de la misère. Autrement, on les verrait faire de l'humanitaire ou travailler chez le nouveau Nobel de la paix, au lieu de ferrailler pour obtenir quelques pitoyables pourcentages de votes qui ne serviront jamais à rien. Non, ce qui les motive, c'est la rancoeur à l'égard d'un monde sur lequel ils n'ont pas de prise, c'est leur haine d'un univers qu'ils ne peuvent pas contrôler, qu'ils ne peuvent pas soumettre à leur pouvoir. Peu importe que leurs congénères, une fois au pouvoir, commettent des atrocités (pour faire sincèrement rire un trotskiste, montrez-lui une photo de crâne cambodgien) : ce qui compte, c'est qu'ils aient la direction la plus totale possible d'une société qui, sinon, leur paraîtrait radicalement détestable, dans tous ses aspects.
Eh bien, je ne serais pas fâché qu'on me fît le plaisir de ne pas devenir comme ces gens-là.
Nous sommes d'accord sur beaucoup d'autres choses. Mais j'attends ta réponse.
A bientôt
MB