Suliko a écrit :Ce que vous dites n'est pas très convaincant, car justement, la question des peines est fondamentale en droit! Evidemment que le christianisme s'oppose, tout comme l'islam, à l'apostasie. Cependant, dans l'islam, des textes considérés comme sacrés enseignent aux musulmans quelle doit être de tout temps et en tout lieu la peine pour apostasie, qui est la mort. Dans le catholicisme, rien de tel : pas de texte sacré obligeant les catholiques à appliquer en tout temps et tout lieu une peine identique pour motif d'apostasie.
Et à ma connaissance, il n'y a pas controverse dans le monde musulman quant à la peine pour apostasie, sauf dans des milieux libéraux très peu représentatifs à la fois de la réalité du monde musulman actuel et de toute la tradition islamique. Par contre, il y a effectivement divergences quant à la définition à donner à l'apostasie. Par exemple, un musulman qui ne fait pas ses 5 prières est-il apostat?
Je sais bien que certaines autorités religieuses essaient de développer l'idée selon laquelle l'islam punissait à ses débuts l'apostasie de manière très stricte parce qu'elle était considérée comme un geste clairement politique d'opposition à la religion naissante et qu'actuellement, ce n'est plus le cas. J'avouerai toutefois n'être pas convaincue de la justesse de cette interprétation, qui ne me semble pas être celle de la tradition sunnite orthodoxe.,.
Vous savez, la question des "textes sacrés" enseignant la peine de mort aux musulmans pour les cas d'apostasie est loin d'être tranchée. En effet, le Coran n'y fait pas directement référence. A ma connaissance un seul verset peut être interprété en ce sens (4 : 89), non sans être potentiellement contredit par un autre (2 : 256).
En vérité, cette peine repose principalement sur des
ʾaḥādīṯ, qui sont donc un peu à l'islam ce que le Talmud est au judaïsme. Or, sans nier que ceux qui condamnent l'apostat à mort disposent d'une large audience au sein du monde musulman, il faut bien comprendre que ni
Bukhari, ni
Muslim, ni aucun autre compilateur de cette tradition orale et prophétique censée compléter le Coran ne dispose d'un caractère infaillible pour les musulmans. Ainsi le classement des
ʾaḥādīṯ dans les catégories "authentique", "bon", "faible" ou "inventé" peut varier d'un
muhādīṯ à l'autre. C'est là que l'interprétation et la tradition humaine prennent toute leur place... Or, en ce qui concerne les textes qui nous intéressent, ils semblent n'avoir été rapportés que par
Bukhari, ce qui fragilise (entre autres) leur légitimité.
Partant de là, moi je ne suis pas un spécialiste de l'islam par les textes, je ne pourrais donc guère vous en dire plus. En revanche, on ne peut certainement pas cantonner les érudits hostiles à la peine de mort pour apostasie à un petit bastion libéral et non-représentatif.
Ahmed al-Tayeb, que je citais en exemple, n'est pas l'équivalent d'un
Chalghoumi ou d'un
Boubakeur. D'ailleurs, même dans le cas de juristes favorables à la mort dans ces circonstances tel que
Youssef al-Qaradawî, la peine n'est pas censée concerner les apostats "privés" mais les apostats "publics", qui font la promotion de l'abandon de l'islam. Cela n'excuse rien, mais cela relativise quand même l'idée un peu courte selon laquelle tous les
shaykh, notamment les plus durs, seraient favorables à l'exécution sans discussion de tout apostat. A ce sujet, je précise d'ailleurs que le texte dans lequel
Qaradawî prend position ne manque pas de prudence, mais se présente bien comme une prise de position au sein d'un débat.
Suliko a écrit :Et bien justement : nous n'avons pas un équivalent de la Sunna, qui nous donnerait un éclaircissement sur ce passage de l'Ecriture sainte qui devrait valoir en tout temps et en tout lieu jusqu'à la fin des temps.
Quand vous dites que nous n'avons pas de
Sunna, je ne suis pas tout à fait d'accord... car nous avons justement son exact synonyme, c'est à dire la Tradition apostolique.
Suliko a écrit :Le grand problème des musulmans, c'est qu'ils n'ont aucun regard critique sur leur religion, alors même qu'ils en perçoivent parfois le caractère potentiellement violent. Il y a quelques années, je fréquentais un forum musulman francophone assez connu, lorsqu'une musulmane très croyante aborda la question de l'esclavage sexuel des femmes infidèles. Elle était visiblement bouleversée et ébranlée dans sa foi par ce qu'elle avait pu lire à ce sujet sur un site très critique de l'islam. Sauf très rares exceptions, les musulmans du forum, quel que fût par ailleurs leur degré d'orthopraxie religieuse, ne pouvaient tout simplement pas accepter l'évidence : le fiqh permet en certaines occasions la réduction en esclavage sexuel des femmes infidèles (le traitement réservé aux femmes yézidies en étant un exemple douloureux). Contre toute logique, ils s'accrochaient à l'idée qu'il ne pouvait s'agir de viols, que ces femmes dont parlait la Sîra prophétique devaient forcément être consentantes et au fond heureuses d'adopter l'islam. Bien sûr, cela contredit les textes religieux et l'histoire de l'islam, mais peu importait, il était impossible à ces croyants d'admettre l'évidence et par là même de se mettre en position de faire un tri dans leur tradition religieuse en rejetant clairement certaines pratiques comme l'esclavagisme. Comment réformer une religion si l'on se révèle incapable de la voir en face, avec ses lacunes? Le faire serait d'ailleurs reconnaître que l'islam n'est pas parfait, qu'il est entaché de mauvaises pratiques et je comprends bien que les musulmans pacifiques préfèrent tout simplement ne pas trop approfondir ce genre de thèmes, plutôt que de paraître remettre en cause la perfection de leur religion. Ils ont conscience que l’aggiornamento de l'islam tant désiré par nos démocraties signifierait sûrement le début du déclin de cette religion ou du moins une très forte relégation des pratiques religieuses à la sphère privée, ce qui est jugé inacceptable, même par beaucoup de musulmans non touchés par la vague salafiste.
En ce qui concerne l'esclavage sexuel des femmes, il faut savoir qu'il est également codifié dans l'Ancien Testament. Si cela ne nous pose pas particulièrement de problème à nous chrétiens, il serait en revanche intéressant de savoir comment les juifs se débrouillent avec ces textes... sans doute pas autrement que la plupart des musulmans, qui mobilisent la contextualisation, le littéralisme ou l'interprétation pour démontrer leur impraticabilité ?
L'impraticabilité réelle d'un grand nombre de peines traditionnelles est en effet un point de vue défendue par de nombreux érudits musulmans. Prenons le cas de l'adultère, pour lequel la peine de mort est normalement de rigueur, par voie de lapidation. Or, pour que cette sentence soit appliquée, il faut trouver quatre témoins de la fornication qui soient premièrement dignes de foi, et qui n'aient ensuite pas été témoins de l'acte par préméditation (par exemple dissimulés dans la chambre par l'homme ou la femme trompé afin de surprendre un flagrant délit). On comprend bien que dans ces conditions, sauf dans le cas d'une fornication surprise sur la voie publique, la peine est très difficile à appliquer... ce qui n'empêche pas les "djihadistes", eux, de la faire fonctionner au rabais sans tenir compte des subtilités du
fiqh !