Bonjour Le pti prince
la preuve par A+B qui devrait suffir à montrer que le libéralisme est un système a-social, pour qui en doute encore. "il ne considère pas comme immorales les inégalités de résultat"
Jacques de Guenin est un fin connaisseur de Frédéric Bastiat, le plus grand économiste français, dont l’œuvre est étudiée assidument à l’étranger, mais bien peu en France. Nous avons nos différends, Jacques et moi, mais il n’a pas tort en déclarant que le libéralisme « ne considère pas comme immorales les inégalités de résultat ».
On se demande d’ailleurs pourquoi cette observation vous choque. Vous et moi remplissons certaines tâches plus ou moi bien ; je suis incapable de faire une division à deux chiffres, ce n’est pas cette inaptitude qui me rend immoral.
Vous voulez sans doute inférer qu’il existe des écarts substantiels de rémunération et de statut social entre ceux qui produisent de bons résultats, quel que soit le critère qui les définit ainsi, et ceux qui en produisent de moins bons.
Aristote déjà remarquait qu’il n’était pas juste de traiter également ceux qui produisent inégalement. Le sens commun lui donne raison. Pour éviter la fausse piste dans laquelle vous vous êtes engagé, je reprendrai le terme d’Aristote et je rédigerai différemment la formule qui vous offusque en déclarant que les inégalités de résultat ne sont pas
injustes. Comme la justice est une valeur morale, ma formulation est une précision, pas une réfutation.
Pour être justes, c'est-à-dire conformes aux valeurs du libéralisme, il convient que ces résultats, quels qu’ils soient, découlent de transactions librement consenties,
échanges et dons.
La justice est une affaire de règles, pas de résultats. Dans un tournoi, nous pouvons avoir des sympathies pour les joueurs plus jeunes, plus pauvres, plus inexpérimentés, et penser qu’ils
mériteraient de gagner, mais si la partie est jouée dans les règles, le résultat est juste. L’établissement de normes qui ne déterminent pas à l’avance l’identité des bénéficiaires d’un processus permet de donner une chance à tout le monde, et pas seulement aux représentants d’une race, d’un sexe, d’une nation, caste ou groupe donné. C’est le vieux principe des Lumières : « la carrière ouverte aux talents ». Par bonheur, il existe infinité de carrières pour une multiplicité de talents. Je ne vois pas ce qui dans cet accomplissement du libéralisme est contraire à la justice, partant à la morale.
Le fondement de la morale humaine, c'est cet élan au profond de l'humain qui le pousse à répondre à l'appel de celui qui souffre
Oui. Entièrement d'accord. Au-delà de la justice, la morale nous appelle à la compassion. La compassion compense ce que la justice a d’inflexible. Vous avez raison de le souligner. Mais puisque cette pitié est un attribut de notre personne humaine, elle existe indépendamment du système juridique en vigueur,
à condition que ce système n’étouffe pas son expression. Ce qui est, il faut le déplorer, le cas du socialisme et des social-démocraties. En médiatisant tous les rapports humains, leur bureaucratie évite le face-à-face entre celui qui donne et celui qui reçoit. Pourquoi s’occuper de la tante malade, c’est le boulot des assistantes sociales. Pourquoi aider le voisin chômeur, il y a l’ANPE. Peu à peu, nous perdons le sens des autres, nous sommes désolidarisés.
C’est chacun pour soi, l’Etat pour tous. (Ce qui arrange bien les affaires des hommes de l’Etat).
le libéralisme reste coincé dans sa vision individualiste et ne peut pas, de ce fait, rendre compte de l’homme dans sa nature humaine fondée qu’elle est par la morale, cette réaction de pitié devant une injustice, quelle qu’elle soit. « il (le libéralisme) ne considère pas comme immorales les inégalités de résultat » or la pitié comme fondement de la morale humaine, et qui est propre à chaque homme, elle, n’a pas et heureusement le réflexe sordide et froid du libéralisme qui ne voit pas plus loin que sa logique de rétribution des biens et de respect du droit.
Non seulement le libéral est pris de pitié devant une injustice (puisqu’il est un être humain, et comme vous le notez, la pitié nous habite tous), mais historiquement, nous devons au libéralisme l’effacement des grandes injustices, l’égalité des droits des être humains, l’abolition de l’esclavage et du servage, de la torture et des châtiments cruels, la liberté d’expression, etc., etc. Si ces progrès ne sont pas encore partout répandus, c’est en se référant à la philosophie libérale (quoi d’autre ?), que nous les réclamons.
Le libéralisme est une pensée du Droit. Il interdit l’agression physique contre l’autrui innocent, qui est universellement accepté comme un mal, mais il ne rend pas obligatoire ce qui est bien. Le ferait-il qu’il deviendrait un
fondamentalisme. Le fondamentalisme est cette pensée qui rabat la morale sur la législation en contraignant chacun à accomplir à peine de sanctions ce qui est jugé moralement bien.
Mais il y a là un projet qui s’autodétruit. Lorsqu’un acte est contraint, il cesse par là-même d’avoir une valeur morale. La décision de celui soumis à cette contrainte se résume au binôme : collaborer ou résister. Comme j’écrivais sur un autre forum : « Qui recevra le meilleur accueil dans le paradis d’Allah : le musulman d’une société libérale qui s’abstenait d’alcool alors qu’il était partout disponible ; qui récitait ses prières alors que nul ne l’y contraignait ; qui restait chaste devant une profusion d’images suggestives ? Ou bien cet autre musulman en Arabie, qui ne séchait pas la mosquée parce qu’il était surveillé ? ».
Le libéralisme rétrécit drastiquement le champ de la contrainte pour donner toute sa place à la morale. Il nous rend à nous, les hommes et les femmes, la
possibilité de la compassion et de la pitié. J’ai déjà illustré mon propos ici avec l’exemple suivant :
Saint Martin est ce centurion romain qui, pris de compassion devant un pauvre grelottant de froid, déchira la moitié de son manteau pour l’en recouvrir. Cet exemple de générosité est devenu emblématique. Maintenant imaginons que le général ait inscrit dans le règlement que les centurions devaient partager leurs manteaux avec les pauvres. Qui est généreux ? Le général, qui ne se découvre de rien ? les centurions, forcés d’obéir ? Toute vie morale est faussée. Ce n’est plus la compassion (ce « fondement de la morale humaine », n’est-ce pas ?) qui règle les rapports entre les nantis et les pauvres, mais l’obéissance. Les pauvres deviennent les receleurs de biens que les gens sont forcés de leur donner. Et ceux qui les aident ne sont plus généreux, ils sont volés.
Cordialement
Christian
Un seul petit mot montre le lien étroit entre don et liberté, c’est le mot merci.
Comme le dit Chesterton, si l’homme n’était pas libre,
il ne pourrait pas dire merci pour la moutarde.
Fulton Sheene, Le Premier Amour du monde