Le centenaire de la 'guerre de 14'

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Fée Violine
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Re: Centenaire de la 1ère guerre mondiale

Message non lu par Fée Violine »

etienne lorant a écrit :J'ouvre ce fil car il y aura probablement beaucoup de messages au sujet de la première guerre mondiale.
Bonjour Étienne,

en fait... il y avait déjà un fil sur le sujet !
J'ai donc fusionné les deux.
Cinci
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Re: Bientôt: Le centenaire de" la guerre de 14'

Message non lu par Cinci »

Autres extraits :

  • «... la Première Guerre mondiale avait été conçue et menée au plus haut niveau par la nouvelle génération de militaires - sur tous les fronts, sauf peut-être celui de la Russie. Ce fut le premier affrontement sur le champ de bataille entre deux états-majors modernes rivaux, dans leur plein épanouissement.

    Les Allemands étaient les plus professionnels. Les fonctions de commandement et d'administration les plus élevées avaient été regroupées à Berlin, et elles étaient maintenues séparées, d'une manière totalement abstraite, de la lutte menée par les officiers sur le terrain. Cette abstraction extrême leur donna un avantage au départ. Ils disposaient ainsi d'un concept achevé, le plan Schlieffen, nommé ainsi d'après le maréchal Alfred von Schlieffen, chef de l'état-major général entre 1891 et 1906. Le plan en question, élaboré dans ses moindres détails, attendit près de dix ans avant d'être réalisé. En d'autres termes, l'état-major général allemand était plus que préparé.

    Lorsqu'ils mirent leur idée à exécution, elle se développa à grande vitesse jusqu'au point où sa logique pouvait la mener. Cependant, quand cette logique parfaite se heurta de plein fouet à la réalité, sur les rives de la Marne, toute cette machine s'immobilisa brutalement. Les membres de l'état-major allemand s'étaient rendus coupables de l'erreur militaire la plus classique : ils avaient essayé de modifier les circonstances pour qu'elles s'accordent à leur stratégie, au lieu de s'adapter aux circonstances.

    L'armée française avait l'avantage d'être légèrement moins organisée que les Allemands, et remplis d'officiers coloniaux qui s'employaient à saper la stratégie de l'état-major parisien. Cela signifiait qu'il y avait juste assez de marge de manoeuvre pour qu'un combattant du maquis colonial puisse prendre l'initiative d'en pousser un autre à agir d'une manière qui n'avait rien à voir avec les manuels ou la mentalité de l'état-major. C'est ainsi que le général Joseph Gallieni, gouverneur de Paris, qui s'était fait un nom pendant la conquête de l'Indochine avant d'annexer Madagascar grâce à une campagne particulièrement originale, poussa à l'action le général Joseph Joffre, qui, bien que jouissant de talents médiocres, excellait dans l'art des manoeuvres. Gallieni et Joffre arrêterent les Allemands grâce à leur comportement irrationnel. On pourrait presque dire qu'ils réussirent en paniquant. Si l'armée française s'était déjà trouvée sous les ordres de Foch et de ses acolytes, la manoeuvre désordonnée mais brillante, connue sous le nom des taxis de la Marne n'aurait jamais été possible. Et les Français auraient probablement perdu la guerre.

    [...]

    Lorsque la guerre éclata, en 1914, sur les quarante-cinq postes supérieurs de commandement au sein du corps expéditionnaire britannique, quarante étaient occupés par des diplômés de l'École de guerre. Quatorze d'entre eux y avaient même enseigné. Quatre de ces figures clés - dont Haig et Robertson - avaient même dirigé l'établissement. Dès les premiers échanges, en août 1914, le leadership stratégique et administratif se trouvait entre les mains d'hommes qui constituaient les fleurons de la modernité.

    Pour comprendre la philosophie de cette école, le mieux est de comparer deux de ses diplômés vedettes.

    Haig et Allenby entamèrent tous les deux leurs études à l'École de guerre britannique en 1896. L'un et l'autre achevèrent leur carrière en qualité de maréchal et pair du Royaume-Uni. Pendant la guerre, cependant, Haig avait exercé un pouvoir beaucoup plus considérable, puisqu'il commandait en Europe, où il occupa en définitive la deuxième place après Foch, et où il fut responsable d'une succession de campagnes désastreuses. Allenby, pour sa part, avait remporté assez habilement sa guerre au Moyen-Orient. Mais l'état-major ne prit guère ses campagnes en considération.

    Allenby, surnommé Bull, le taureau, avait une volonté de fer. C'était un homme ouvert et chaleureux. Il entretenait d'excellents rapports avec ses collègues officiers et savait inspirer ses hommes. Haig en revanche était timide, incapable de créer des liens, et préférait se tenir à l'écart. Seules sa réserve naturelle et la pratique du secret lui permirent de dissimuler ses faiblesses et de réussir, en multipliant les manipulations et la paperasserie. Même lorsqu'il fut finalement nommé à la tête des forces britanniques en Europe, il quittait rarement ses quartiers.

    Allenby avait une culture très étendue; il était passionné d'ornithologie et de musique. Il avait une grande sensibilité et ses intérêts dépassaient largement le domaine de la guerre. Haig au contraire avait une vision étroite des choses, comme «un téléscope», et ne pensait qu'à l'armée. Rien d'autre ne l'intéressait. Allenby concevait donc des stratégies fondées sur un certain degré d'humanité et sur le bon sens qui découle de la prise de conscience d'un monde perturbé par des événements violents. Haig, quant à lui, était un général à la pensée étriquée, obsédé par la technique, et moins indifférent qu'inconscient des aspects humains de la vie du soldat. Mais en dépit de son zèle, il n'avait pas l'esprit très vif et manquait à la fois d'imagination et de clairvoyance. En revanche, il avait des relations. Il s'évertua à s'entourer de gens susceptibles de faire avancer sa carrière, à commencer par le prince de Galles. Au fond, Haig était l'archétype du technocrate. Quant à Allenby, c'était le type d'individu dont les technocrates se méfient. Si les deux hommes manifestaient une égale ténacité, Allenby était ouvert aux opinions des autres, tandis que Haig s'enfermait dans ses fausses certitudes.

    Cet antagonisme opposant des officiers supérieurs de l'état-major à des chefs militaires compétents s'est perpétué tout au long du XXe siècle.

    [...]

    En 1921, Foch décrivit en ces termes la manière dont il avait commandé les troupes alliées : «La guerre a démontré la nécéssité, pour réussir, d'avoir un but, un plan et une méthode.» Après quoi, il s'interrompit, revint en arrière et reformula sa phrase : «La guerre a montré la nécéssité pour la direction d'avoir un but, un plan et une méthode, et d'en poursuivre l'application avec une active ténacité.»

    En d'autres termes, il élimina spécifiquement et consciemment le seul élément qui comptait vraiment, se battre pour gagner, et y substitua la volonté de pouvoir de l'officier supérieur. Dans son esprit, la guerre n'était pas une affaire de victoire, mais d'administration. Les trois instruments de commandement qu'il recommadait étaient d'une nature bureaucratique et inflexible. Il insistait sur la nécéssité pour un commandant de faire preuve de ténacité : mais dans son contexte, cela ne faisait qu'augmenter la rigidité du système. Or tout cela est exactement aux antipodes des principes définis par les grands stratèges - de Sun Tse à de Gaulle.

    Source : John Saul, Les bâtards de Voltaire, pp.212-214



Et


  • «... selon le stratège Sun Tse [500 av. J.C.], «ceux qui ont un talent pour la guerre soumettent l'armée ennemie sans bataille. Ils capturent ses villes sans les prendre d'assaut et renversent son État sans qu'il faille d'opérations prolongées. Votre objectif doit être de prendre le pays rival en le gardant intact. Ainsi se définit la stratégie offensive.»

    Il n'entendait manifestement pas la stratégie offensive telle qu'elle fut interprétée plus tard par nos officiers, lors de la Première Guerre mondiale. Ni par les hommes responsables de la campagne d'Irak en 1991, qui débuta par soixante jours de pilonnages intensifs et s'acheva dans l'incendie des infrastructures pétrolières et dans de graves désordres raciaux.

    «On n'a encore jamais vue d'opération intelligente qui ait été prolongée. Jamais aucune nation n'a bénéficiée d'une guerre longue.» Le général moderne n'a pas avalé cette partie de la leçon. Plus leur génie est grand, plus leurs victoires sont écrasantes, plus les généraux se battent longtemps.

    L'un des premiers disciples de Sun Tse écrivit : «La guerre s'apparente au feu : ceux qui refusent de déposer les armes sont consumés par elle.» [...]»

    Source : id., p.201



Je cite ces extraits, mais parce qu'ils me feront songer au fait que nous serions toujours liés - très possible - par cette approche massive, instrumentale et technique de «réduction de problème», sur le plan militaire, et qui fit son apparition principalement avec la Première Guerre mondiale, et encore que l'on pourrait y rajouter la technique de propagande consistant à diaboliser l'adversaire, cette idée de vilifier le camp d'en face. C'est vrai qu'il y a quelque chose qui est spécifique au XXe siècle dans tout cela, et que ne se serait pas rencontré, par exemple, au XVIIIe siècle ou dans une grande partie du XIXe siècle. La guerre de 1914 est vraiment comme la matrice de notre époque, et peut-être surtout du côté des différentes administrations de nos pays occidentaux.
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Re: Bientôt: Le centenaire de" la guerre de 14'

Message non lu par Ignotus »

Autre extrait d'une lettre de ma mère, en date du 6 septembre 1914:

<<...Que de deuils dans les familles laissera cette affreuse guerre! On rappelle la jeune classe maintenant. Et combien de temps cela va-t-il encore durer ? >>
Cinci
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Re: Bientôt: Le centenaire de" la guerre de 14'

Message non lu par Cinci »

Le 6 septembre 1914, c'est la date de la bataille de la Marne.
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Re: Bientôt: Le centenaire de la 'guerre de 14'

Message non lu par Cinci »

Remarque :

«Quand la guerre éclata, les technocrates en uniforme se trouvèrent dans l'obligation de commander. [...] ils évitèrent la débâcle en jetant simplement des masses de soldats face à l'ennemi. Ce n'était pas la réaction d'hommes en proie à la panique. Ils étaient parfaitement sereins et persuadés d'agir pour le mieux. Longtemps avant 1914, ils s'étaient déjà préparés à cette stratégie. Dès 1909, Douglas Haig [commandant en chef des forces britanniques durant le conflit] avait parlé d'une longue guerre où on aurait raison de l'ennemi à l'usure. A la tête de l'école de guerre en Angleterre, Robertson décourageait systématiquement toute pensée originale, qui n'avait à son avis «aucun rapport avec la besogne ardue et sanglante de masses d'hommes s'évertuant à s'entre-tuer». Seul Foch avait réfléchi sur une stratégie qu'il avait consignée. Il croyait pourtant lui aussi qu'il fallait expédier des cohortes de soldats à l'assaut de l'ennemi.

L'étendue des carnages inutiles perpétrés pendant la Première Guerre mondiale provoqua confusion et colère dans la population.

En 1918, on avait atteint le chiffre de 68 millions d'hommes. Tout au long de la guerre , les états-majors ne cessèrent de clamer que cela ne suffirait pas. Ils firent chuter ministres et gouvernements à force de manipuler les informations pour donner l'impression qu'ils n'avaient jamais suffisamment d'hommes à leur disposition. 68 millions de soldats représentait indiscutablement un triomphe d'organisation, le monde n'avait jamais rien vu de tel. En vérité, les généraux manquaient de recrues pour jouer les différents rôles de leurs scénarios de bataille. Ils en réclamaient toujours davantage.

Avant la campagne de la Somme sous le commandement de Foch, le général Fayolle écrivait : «La bataille dont il rêve n'a aucun sens. Elle ne permettra même pas de faire une percée». (cf Gambiez) 1 250 000 hommes périrent de part et d'autre lors de cette campagne. Les français à eux seuls tirèrent 6,5 millions d'obus.»

- John Saül



Juste pour le bombardement britannique initial en prélude à l'ouverture de l'offensive sur la Somme :
  • «... the artillery concentration totalled over 1500 guns - a gun to every twenty yards of front, wich was a record at that time
On n'arrête pas le progrès matériel. Un an plus tard, en préparation de l'offensive de la fin de l'été 1917 dans les Flandres :
  • «... the offensive was launched on july 31st - after over 3000 guns had poured four and a half million shells on the German defences
  • - Sir Basil Liddell Hart, The War in Outline 1914-1918, London, Faber and Faber limited, 24 Russell Square, 1936


Gambiez Général F. et Suire Colonel M., Histoire de la Première Guerre mondiale, Paris, Fayard, 1968, p.216. L'ouvrage donne les chiffres suivants concernant les soldats français tués pendant la Première Guerre mondiale :

1914 : 300 000 en 4 mois et demi.
1915 : 31 000 par mois
1916 : 21 000 par mois
1917 : 13 500 par mois
1918 : 21 000 par mois
Ignotus
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Re: Bientôt: Le centenaire de la 'guerre de 14'

Message non lu par Ignotus »

Bonjour
Je vous invite à lire le journal du 29 juillet 1914:
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2 ... aro%201914
Le décalage est impressionnant entre la Une sur le procès Caillaux, et la foudre qui va s'abattre sur l'Europe...
Il semble que "les gens" n'étaient pas trop inquiets encore ?
Pourtant, la mobilisation sera décrétée dans 3 jours...
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Re: Bientôt: Le centenaire de la 'guerre de 14'

Message non lu par gerardh »

________

Bonjour,

J'ai entendu cette anecdote d'un soldat de 14-18 revenu dans son village à l'occasion d'une permission et qui avait été invité à parler de la guerre devant des écoliers. Il s'était borné à leur dire : "la guerre c'est de la m...".


__________
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Re: Bientôt: Le centenaire de la 'guerre de 14'

Message non lu par Zarus »

gerardh a écrit :________

Bonjour,

J'ai entendu cette anecdote d'un soldat de 14-18 revenu dans son village à l'occasion d'une permission et qui avait été invité à parler de la guerre devant des écoliers. Il s'était borné à leur dire : "la guerre c'est de la m...".


__________
Et je trouve qu'il avait raison.
Montrer l'horreur de la guerre vaut mieux que de faire passer les soldats du camp des "gentils" pour des héros, un peu moins de patriotisme nous aurait fait éviter quelques conflits après la seconde guerre mondiale.
"With my eternal life, I will see the world through to its end. Until everyone who won't like me is gone."
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Re: Bientôt: Le centenaire de la 'guerre de 14'

Message non lu par Cinci »

Dieu veut-il la guerre? Docu TV sur Protestantisme et Grande Guerre


"Dieu veut-il la guerre"?

Cette question grave, qui a hanté temples, églises, mosquées et synagogues au fil des siècles, est aussi au coeur des rapports entre protestantisme et Première Guerre Mondiale, que l'émission Présence Protestante se propose de traiter au travers d'un documentaire en trois volets, diffusés sur France 2 les dimanches 3, 10 et 17 août 2014 à 10H du matin.

François Stuck, réalisateur, s'explique ci-dessous dans un teaser vidéo.

http://www.youtube.com/watch?v=CmsLiVqg7Ls
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Re: Bientôt: Le centenaire de la 'guerre de 14'

Message non lu par Cinci »

Les riches heures de l'empereur François-Joseph ...

https://www.youtube.com/watch?v=Uy-OYs43cdw

(musique - iconographie)
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Re: Bientôt: Le centenaire de la 'guerre de 14'

Message non lu par Cinci »

L'entrée en guerre d'un individu : le cas de Céline.

Séminaire de l'Institut Historique Allemand - un document d'une durée de 2 heures

https://www.youtube.com/watch?v=CSowshoiePU
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Re: Bientôt: Le centenaire de la 'guerre de 14'

Message non lu par Cinci »

Il y a des adresses url de fonds d'archives là-dedans : photos, lettres, films, etc.

http://www.ledevoir.com/societe/actuali ... e-en-ligne





Notre vie est un voyage
Dans l'hiver et dans la nuit,
nous cherchons notre passage
Dans le ciel ou rien ne luit.

-Chanson des Gardes Suisse
1793
[+] Texte masqué
"Ça a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit. Rien. C'est Arthur Ganate qui m'a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place de Clichy. C'était après le déjeûner. Il veut me parler. Je l'écoute. "Restons pas dehors ! qu'il me dit. Rentrons!" [...]

Après la conversation est revenue sur le Président Poincaré qui s'en allait inaugurer, justement ce matin-là, une exposition de petits chiens; et puis, de fil en aiguille, sur Le Temps ou c'était écrit. "Tiens, voilà un maître journal, Le Temps !" qu'il me taquine Arhur Ganate, à ce propos."Y en a pas deux comme lui pour défendre la race française ! - elle en a bien besoin la race française, vu qu'elle n'existe pas !" que j'ai répondu moi pour montrer que j'étais documenté, et du tac au tac.

-Si donc, qu'il y en a une ! et une belle de race ! qu'il insistait lui, et même que c'est la plus belle race du monde, et bien cocu qui s'en dédit ! Et puis le voilà parti à m'engueuler. J'ai tenu ferme bien entendu.

-C'est pas vrai ! la race, ce que t'appelles comme ça, c'est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivi par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C'est ça la France et puis c'est ça les Français.

- Bardamu, qu'il me fait alors gravement, et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n'en dis pas de mal ! ...

-T'as raison, Arthur, pour ça t'as raison ! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien ! Tu peux le dire ! Npous ne changeons pas ! ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d'opinions, ou bien si tard que ça n'en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres ! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi misère. C'est lui qui nous possède ! Quand on est pas sages, il serre ... On a ses doigts autour du cou, ça gêne pour parler, faut bien faire attention si on tient à pouvoir manger ... C'est pas une vie ...

-Il y a l'amour, Bardamu!
- Arthur, l'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches et j'ai ma dignité moi ! que je lui réponds.
-Parlons-en de toi! T'es un anarchiste et puis voilà tout!

Un petit malin dans tous les cas, vous voyez ça d'ici et tout ce qu'il y avait d'avancé dans les opinions.

[...]

-Ton petit morceau ne tient pas devant la vie, j'en suis, moi, pour l'ordre établi et je n'aime pas la politique. Et d'ailleurs le jour ou la patrie me demanderas de verser mon sang pour elle, elle me trouvera moi bien sûr, et pas fainéant, prêt à le donner.
Voilà ce qu'il m'a répondu.

Justement la guerre approchait de nous deux sans qu'on s'en soye rendu compte et je n'avais plus la tête très solide. Cette brève mais vivace discussion m'avait fatigué. Et puis j'étais ému parce que le garçon m'avait un peu traité de sordide à cause du pourboire. Enfin, nous nous réconciliâmes [...]
[+] Texte masqué
[...]

Une fois qu'on y est, on y est bien. Ils nous firent monter à cheval et puis au bout de deux mois qu'On était là-dessus, remis à pied. Peut-être à cause que ça coûtait trop cher. Enfin, un matin, le colonel cherchait sa monture, son ordonnance était parti avec, on ne savait ou, dans un petit endroit sans doute ou les balles passaient moins facilement qu'au milieu de la route. Car c'est là précisément qu'on avait fini par se mettre, le colonel et moi, au beau milieu de la route, moi tenant son registre ou il inscrivait ses ordres.

Tout au loin sur la chaussée, aussi loin qu'on pouvait voir, il y avait deux points noirs, au milieu, comme nous, mais c'était deux Allemands bien occupés à tirer depuis un bon quart d'heure. [...] J'avais toujours été bien aimable et bien polis avec eux. Je les connaissais un peu les Allemands, j'avais même été à l'école chez eux, étant petit, aux environ de Hanovre. J'avais parlé leur langue. C'était alors une masse de petits crétins gueulards avec des yeux pâles et furtifs comme ceux des loups; on allait toucher ensemble des filles après l'école dans les bois d'alentour, et on tirait aussi à l'arbalète et au pistolet qu'on achetait même quatre marks. On buvait de la bière sucrée. Mais de là à nous tirer maintenant dans le coffret, sans même venir nous parler d'abord et en plein milieu de la route, il y avait de la marge et même un abîme. Trop de différence.


[...]

"Dans une histoire pareille, il n'y a rien à faire, il n'y a qu'à foutre le camp!" que je me disais. Au-dessus de nos têtes, à deux millimètres, à un millimètre peut-être des tempes, venaient vibrer l'un derrière l'autre ces longs fils d'acier tentants que tracent des balles qui veulent vous tuer, dans l'air chaud d'été. Jamais je ne m'étais senti aussi inutile parmi toutes ces balles et les lumières de ce soleil. Une immense et universelle moquerie.

Je n'avais que vingt ans d'âge à ce moment-là. Fermes désertes au loin, des églises vides et ouvertes, comme si les paysans étaient partis de ces hameaux pour la journée, tous, pour une fête à l'autre bout du canton, et qu'ils nous eussent laissé en confiance tout ce qu'ils possédaient, leur campagne, les charrettes, brancards en l'air, leurs champs, leurs enclos, la route, les arbres et même les vaches, un chien avec sa chaîne, tout, quoi. Pour qu'on se trouve bien tranquille à faire ce qu'on voulait pendant leur absence.

Ça avait l'air gentil de leur part. "Tout de même, s'ils n'étaient pas ailleurs - que je me disais - s'il y avait encore eu du monde par ici, on ne serait sûrement pas conduits de cette ignoble façon! aussi mal! Mais il n'y avait plus personne pour nous surveiller! Plus que nous, comme des mariés qui font des cochonneries quand tout le monde est parti.

Je me pensais aussi (derrière un arbre) que j'aurais bien voulu le voir ici moi, le Déroulède dont on m'avait tant parlé, m'expliquer comment il faisait, lui, quand il prenait une balle en plein bidon. Ces Allemands accroupis sur la route, têtus et tirailleurs, tiraient mal, mais ils semblaient avoir des balles à en revendre, des pleins magasins sans doute. La guerre, décidément, n'était pas terminée !"



[...]

Le colonel ne bronchait toujours pas, je le regardais recevoir sur le talus, des petites lettres du général qu'il déchirait ensuite menu, les ayant lues sans hâte, entre les balles. Dans aucune d'elles, il n'y avait donc l'ordre d'arrêter net cette abomination ? On ne lui disait donc pas d'en haut qu'il y avait méprise ? Abominable erreur ? Maldonne ? Qu'on s'était trompé ? Que c'était des manoeuvres pour rire qu'on avait voulu faire, et pas des assassinats ! Mais non ! "Continuez, colonel, vous êtes dans la bonne voie!" Voilà sans doute ce que lui écrivait le général des Entrayes, de la division, notre chef à tous, dont il recevait une enveloppe chaque cinq minutes, par un agent de liaison, que la peur rendait chaque fois plus vert et foireux. J'en aurais fait mon frère peureux à ce garçon-là! Mais on n'avait pas le temps de fraterniser non plus.

[...]

Je venais de découvrir d'un coup la guerre tout entière. J'étais dépucelé. Faut être à peu près seul devant elle comme je l'étais à ce moment-là pour bien la voir la vache, en face et de profil. On venait d'allumer la guerre entre nous et ceux d'en face, et à présent ça brûlait! Comme le courant entre les deux charbons, dans la lampe à arc. Et il n'était pas près de s'éteindre, le charbon! On y passerait tous, le colonel comme les autres, tout mariole qu'il semblait être, et sa carne ne ferait pas plus de rôti que la mienne quand le courant d'en face lui passerait entre les deux épaules.




Combien de temps faudrait-il qu'il dure leur délire pour qu'ils s'arrêtent épuisés, les monstres ?

[...]

Le colonel déambulait à deux pas. J'allais lui parler. Jamais je ne l'avait fait. C'était le moment d'oser. Là ou nous en étions il n'y avait plus rien à perdre. [...] Je lui expliquerais alors les choses telles que je les concevais. On verrait ce qu'il en pensait, lui. Le tout c'est qu'on s'explique dans la vie.

[...]

J'allais faire cette démarche décisive quand, à l'instant même, arriva vers nous au pas de gymnastique, fourbu, dégingandé, un cavalier à pied (comme on disait alors) [...] Il bredouillait et semblait éprouver un mal inouï, ce cavalier, à sortir d'un tombeau et qu'il en avait tout mal au coeur. Il n'aimait donc pas les balles ce fantôme lui non plus? Les prévoyait-il comme moi ?

-Qu'est-ce que c'est? l'arrêta net le colonel, brutal, dérangé, en jetant dessus ce revenant une espèce de regard en acier.

L'homme arriva tout de même à sortir de sa bouche quelque chose d'articulé :

-Le colonel des logis Barousse vient d'être tué, mon colonel, qu'il dit tout d'un trait.
-Et alors?
-Il a été tué en allant chercher le fourgon à pain sur la route des Etrapes, mon colonel!
-Et alors?
-Il a été éclaté par un obus!
-Et alors, nom de Dieu!
-Et voilà, mon colonel ...
-C'est tout?
- Oui, c'est tout, mon colonel.
-Et le pain ? demanda le colonel.

Ce fut la fin de ce dialogue parce que je me souviens bien qu'il a eu le temps tout juste de dire : "Et le pain ?" et puis ce fut tout. Après ça, rien que du feu et puis du bruit avec. Mais alors un de ces bruits comme on ne croirait jamais qu'il en existe. [...] le bruit est resté longtemps dans ma tête, et puis les bras et les jambes qui tremblaient comme si quelqu'un vous les secouait de par-derrière. Ils avaient l'air de me quitter, et puis ils me sont restés quand même mes membres. Dans la fumée qui piquait les yeux encore pendant longtemps, l'odeur pointue de la poudre et du soufre qui nous restait, comme pour tuer les punaises et les puces de la terre entière. [...]

Tout de suite après ça j'ai pensé au maréchal des logis Barousse qui venait d'éclater comme l'autre nous l'avait appris. C'était une bonne nouvelle. "Tant mieux ! que je pensais tout de suite ainsi. C'est une charogne de moins dans le régiment". Il avait voulu me faire passer en Conseil pour une boîte de conserve. "Chacun sa guerre" que je me dis.

Quant au colonel, lui, je ne lui voulait pas de mal. Lui pourtant aussi il était mort. Je ne le vis plus tout d'abord. C'est qu'il avait été déporté sur le talus, allongé sur le flanc par l'explosion et projeté jusque dans les bras du cavalier à pied, fini lui aussi. [...] Le colonel avait son ventre ouvert, il en faisait une sale grimace. Ça avait dû lui faire du mal ce coup-là au moment ou c'était arrivé. "Tant pis pour lui ! S'il était parti dès les premières balles, ça ne lui serait pas arrivé".



[+] Texte masqué
"C'était donc dans une prairie d'août qu'on distribuait alors toute la viande du régiment -ombrée de cerisiers et brûlée déjà par la fin de l'été. Sur des sacs et des toiles de tentes largement étendues et sur l'herbe même, il y en avait pour des kilos et des kilos de tripes étalées, de gras en flocons jaûnes et pâles, des moutons éventrés avec leurs organes en pagaïe, suintant en ruisselets ingénieux dans la verdure d'alentour, un boeuf entier sectionné en deux, pendu à l'arbre et sur lequel s'escrimaient encore en jurant les quatre bouchers du régiment pour lui tirer des morceaux d'abattis. On gueulait ferme entre les escouades à propos de graisse, et de rognons surtout, au milieu des mouches comme on en voit que dans ces moments-là, importantes et musicales comme des oiseaux.

Et puis du sang encore et partout, à travers l'herbe, en flaques molles et confluentes qui cherchaient la bonne pente. On tuait le dernier cochon quelque part plus loin. Déjà quatre hommes et un boucher se disputaient certaines tripes à venir.
-C'est toi eh vendu! qui l'a étouffé hier l'aloyau! ...

J'ai eu le temps encore de jeter deux ou trois regards sur ce différend alimentaire, tout en m'appuyant contre un arbre et j'ai dû céder à une immense envie de vomir, et pas qu'un peu, jusqu'à l'évanouissement.

On m'a bien ramené jusqu'au cantonnement sur une civière, mais non sans profiter de l'occasion pour me barboter mes deux sacs en toile cachou. Je me suis réveillé dans une autre engueulade du brigadier. La guerre ne passait pas.


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Re: Bientôt: Le centenaire de la 'guerre de 14'

Message non lu par Nanimo »

J'espère que vous aurez été quelques-uns à jeter un coup d'oeil sur le site de Fée Violine. J'y ai vu entre autres Mémoires de mon père. Le papa de Fée Violine a une phrase au sujet de la guerre de 14 que j'aurais pu dire. Je cite de mémoire : "les souvenirs de mon père sont les miens, car je les ai si souvent entendus". C'est vrai pour moi. Je connais la "Guerre de 14" et ce siècle terrible qu'a été le XXe s. un peu de l'intérieur et pourtant, je suis née après la Seconde guerre mondiale.
Je me demandais si d'autres forumeurs, parmi ceux qui sont nés après tous ces événements, ont une impression semblable.
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Re: Bientôt: Le centenaire de la 'guerre de 14'

Message non lu par Ignotus »

Nanimo a écrit :J'espère que vous aurez été quelques-uns à jeter un coup d'oeil sur le site de Fée Violine. J'y ai vu entre autres Mémoires de mon père. Le papa de Fée Violine a une phrase au sujet de la guerre de 14 que j'aurais pu dire. Je cite de mémoire : "les souvenirs de mon père sont les miens, car je les ai si souvent entendus". C'est vrai pour moi. Je connais la "Guerre de 14" et ce siècle terrible qu'a été le XXe s. un peu de l'intérieur et pourtant, je suis née après la Seconde guerre mondiale.
Je me demandais si d'autres forumeurs, parmi ceux qui sont nés après tous ces événements, ont une impression semblable.
Le site de fée Violine me plait beaucoup !
J'ai peu entendu mes parents parler de la guerre de 14. Cependant, j'ai appris beaucoup de choses grâce à leur correspondance que j'ai conservée, comme je l'ai écrit en ouvrant ce sujet.
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Re: Bientôt: Le centenaire de la 'guerre de 14'

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Merci de votre réponse, Ignotus. Pour illustrer ce que je disais dans mon message précédent "l'impression de connaître tout cela de l'intérieur, quand en fait je suis née après la Seconde guerre mondiale" : dans l'émission ci-dessous, par moment, j'aurais presque pu parler en même temps que l'historien Jean-Yves Le Naour sur la Bataille des Dardanelles; je savais que les marins souffraient de dysenterie, que les Anglais et les Français avaient (déjà) recruté dans leurs colonies respectives, je connaissais les noms des ports de guerre en Méditerrannée, etc.
La Bataille des Dardanelles
(Émission de E. Bataillon, sur Rfi, diffusée le 09-08-2014)
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