[align=justify]Bonjour popeye,
popeye a écrit :Puisque nous discutons ici de la distinction a priori / posteriori au sens scolastique du terme, permettez moi ces quelques remarques. Vous me dites qu’au sens scolastique l’argument n’est pas a posteriori, car bien que partant des inférieurs pour démonter le Supérieur, il ne s’appuierait pas sur le lien de causalité, de l’effet ut sic [comme tel] à la cause ut sic. À la lecture de cette critique, je me vois obligé de vous rétorquer qu’à suivre votre raisonnement l’argument ne serait pas plus a priori, puisque partant du concept pour conclure à l’existence de ce que le concept signifie, mais nullement de la cause pour démontrer l’effet. Si donc vous tenez absolument à nier que l’argument soit a posteriori parce qu’il ne s’appuie pas sur la causalité, vous devez également nier qu’il soit a priori, pour la raison susdite, et conclure qu’il s’agit là d’une démonstration « sui generis ». L’admettez-vous ?
Ce qu'il m'a semblé c'est que la critique que je porte à votre argument, à savoir qu'il ne part d'aucune expérience de la chose qu'il veut démontrer et se place par conséquent dans l'impossibilité de l'atteindre de prime abord, ne rentre pas dans les catégories scolastiques d'a priori/a posteriori puisque vous ne remontez ni ne descendez aucun lien causal. Mais mettons de côté ce dernier point pour l'instant. Peu m'importe, en fait, de pouvoir qualifier votre argument de ceci ou cela dans tel ou tel sens. Ce que je veux démontrer, c'est qu'il ne peut rien démontrer, parce le donné intelligible qu'il prétend éclairer ne contient aucunement l'existence de Dieu, du moins sous l'angle où il la regarde; il ne la trouvera pas.
popeye a écrit :Les mots « analyse » et « synthèse » sont susceptibles de définitions variées, ce qui est propre à embrouiller les esprits. Pour ce qui nous occupe, le parallèle entre « a priori / synthèse » et « a posteriori / analyse » découle de ce que l’analyse part de la proposition à démontrer pour remonter à ses conditions nécessaires, tandis que la synthèse part d’une proposition démontrée ou supposée vraie pour en tirer toutes les conséquences nécessaires. L’analyse est donc ascendante (elle remonte aux conditions), la synthèse est descendante (elle descend aux conséquences). Partant, de ce que la cause n’est pas la conséquence mais le principe de l’effet, passer de l’effet à la cause, c’est remonter de l’effet à la cause. Quant à partir des inférieurs pour prouver le supérieur, c’est encore un raisonnement ascendant, donc analytique, comme la suite l’explicitera.
Merci pour l'explication.
Mon raisonnement, vous le savez, part des inférieurs pour conclure au Supérieur. Mais ce faisant, il part des effets pour aboutir à leur Cause.
Je le conteste. Placez votre argument sous la forme d'un syllogisme, et sa majeure ne sera pas: "les inférieurs existent" ou "les inférieurs sont tels". La majeure sera: "Le concept de Dieu est celui d'un être souverainement parfait".
Que la quatrième voie de Saint Thomas ne remonte pas de lien causal entre l'imparfait et le parfait, je le conteste aussi. Analysons son argumentaire:
"On voit dans les choses du plus ou moins bon, du plus ou moins vrai, du plus ou moins noble…"
En d'autres termes,
Les choses sensibles sont telles...
Or une qualité est attribuée en plus ou moins à des choses diverses selon leur proximité différente à l’égard de la chose en laquelle cette qualité est réalisée au suprême degré…
En d'autres termes,
Or le moins parfait suppose le parfait
Il y a donc quelque chose qui est souverainement vrai, souverainement bon, souverainement noble, et par conséquent souverainement être…
En d'autres termes,
Une chose souverainement parfaite existe.
Or la mineure, à savoir que l'inférieur suppose le supérieur, implique bien un lien causal, peut-être pas nécessairement de causalité efficiente, mais à tout le moins de raison d'être; l'inférieur est dit plus moins bon en raison du souverainement bon; le moins a sa raison d'être dans le plus. Or un lien de raison d'être, ce n'est peut-être pas à proprement parler un lien de causalité, mais du moins c'est un lien de dépendance intelligible qui relie l'élément sensible de la majeure à celui que tend à prouver la conclusion.
D'où la preuve est valide, parce qu'elle remonte effectivement un lien intelligible du sensible à Dieu.
Au contraire, l'argument ontologique ne remonte pas du sensible vers Dieu, car seul un lien intelligible entre le sensible nous permet de le faire; il forge la notion de Dieu à partir des éléments du sensible, pour déduire son existence de la notion même. L'intelligence ne remonte pas une voie intelligible tracée dans le réel, telle une dépendance causale. Et là le bat blesse.
C’est exact, mais il est pertinent de notifier à l’intervenant que les connaissances intellectuelles de l’homme ne proviennent pas toutes de l’abstraction, l’aspect exclusif de son affirmation étant faux, l’ordre surnaturel étant de foi.
L'intervenant était au courant, mais il aurait peut-être du le rendre plus évident, en effet.
Dire « en tant que cause du sensible », c’est donner la raison pour laquelle vous affirmez que « l’existence de Dieu est quelque chose du sensible ». Or ce n’est pas parce que Dieu est cause du sensible qu’il est quelque chose de sensible. Car le sensible est d’ordre matériel (espèce expresse des sens externes) ou dérivé de l’ordre matériel (espèces impresses des sens externes et internes). Dire que Dieu est sensible, c’est identiquement affirmer qu’il possède une matière. Vous ne pouvez pas, d’aucune manière, affirmer que l’existence de Dieu est quelque chose de sensible. Vous pouvez dire qu’elle est déduite du sensible, mais aucunement qu’elle est sensible. Dire que l’existence de Dieu est sensible, c’est blasphémer, en réduisant Dieu à un composé hylémorphique.
(...)
Dire que Dieu est connu par expérience revient à dire, que ça vous plaise ou non, que Dieu est sensible. Si vous récusez que Dieu soit sensible, cessez de dire qu’il est connu par expérience, et dites qu’il est connu par raisonnement. Car si le raisonnement abstractif s’appuie sur l’expérience du sensible, le raisonnement est d’ordre intellectuel et non sensible.
Donc vous refusez la distinction "en soi" et "en ses effets"? Et sur quelle base? Que Dieu "n'est pas ses effets"? Évidemment; je ne dis pas que Dieu est connu
en soi dans ses effets, ce qui n'a aucun sens, mais en tant que
cause des effets dans ces effets.
D’une, la connaissance analogique est une connaissance intellectuelle et non pas sensible. Si donc la Cause est connu par ses effets, elle n’est connue qu’intellectuellement, et nullement sensiblement. Il n’y a donc pas d’expérience de Dieu dans l’expérience du sensible.
Connaissance intellectuelle est connaissance du sensible en tant qu'intelligible. Soyons clairs: Dieu, en soi, n'est pas sensible, ni dans les choses sensibles. Mais dans les choses sensibles, il y a un donné intelligible à connaître. Dans ce donné intelligible, il y a la relation de dépendance du monde à Dieu, parce que Dieu est ce par quoi et pourquoi notre monde existe. Or il n'y a pas de relation sans termes; et la relation en question a pour termes le monde sensible d'une part et Dieu de l'autre. Connaître le monde sensible c'est donc connaître Dieu en tant que cause du sensible, dans la mesure et seulement dans la mesure où ses perfections sont rendues visibles par le moyen des créatures.
Êtes-vous d'accord avec ceci?
Si vous êtes bien d’accord avec moi, pourquoi affirmez-vous que « l'existence de Dieu est, en tant que cause du sensible, quelque chose du sensible ».
Parce que forcément, si elle peut être connue à partir du sensible, c'est que d'une manière ou d'une autre, comme je viens de le dire en des termes plus précis, elle fait partie du sensible.
Ce n’est pas par le sens mais par l’intellect que l’on connaît Dieu. Et l’intellect n’abstrait pas le concept de Dieu du sensible, mais déduit cette existence à partir de ce que les concepts abstraits du sensible lui fournissent.
Mais l'intellect ne connaît rien de ce qui n'est pas dans le sens, puisque l'objet de l'intelligence humaine, c'est l'être intelligible des choses sensibles. Il faut donc admettre que d'une certaine manière, non en soi mais dans ses effets, la cause incausée est rendue présente à l'intellect par le moyen de ses effets, donc qu'elle passe par le sensible.
Pour l’idéalisme comme pour le réalisme, la connaissance dépasse le champ de l’expérience.
Je dirai comme vous: Pardon ?! :blink: Et ce n'est pas me moquer. Mais je suis content que nous ayions des avis différents: ce sera un enrichissement je l'espère mutuel. Du moins pour le réalisme, la question me semble réglée d'avance, parce que, bien que je ne veux pas donner l'air d'un disque qui saute, le premier principe du réalisme, c'est que l'objet d'une intelligence c'est l'être intelligible, et dans le cas de l'intelligence humaine, celui des choses sensibles. Par conséquent le champ de la connaissance ne saurait dépasser celui de l'expérience.
Quant à l'idéalisme kantien, qui n'est qu'une variation sur l'empirisme de Hume, il n'y a de connaissance que ce que les sens nous transmettent; l'activité de l'intellect n'est que de catégorisation à partir d'idées a priori. C'est la principale raison pour laquelle Kant nie toute preuve de Dieu; parce que Dieu n'est pas objet d'expérience.
Quoi n’est pas compris, que je vous l’explicite.
Vous dites que la connaissance par expérience est soit empirique soit expérimentale. Or ce n'est pas l'un ou l'autre forcément. Pour l'homme, toute connaissance expérimentale est empirique, parce que les moyens naturels de l'expérience c'est les sens.
De deux, l’effet n’est dans la cause que selon le mode de la cause, pour autant qu’il y soit. De ce que la merde est une réalité créée, diriez-vous que Dieu est, formellement ou équivalemment mais toujours suréminemment, de la merde ?! Jamais.
Dieu possède suréminemment toute perfection qui sont dans les créatures, même les plus viles, celles qui ont le moins de perfection. Le peu qu'elles ont, Dieu les possède suréminnement. Mais vous l'expliquez mieux que je ne saurais le faire. Alors pourquoi nier que connaître le monde c'est connaître analogiquement Dieu? À condition de distinguer convenablement les perfections entre elles et les êtres qui les manifestent, comme vous le faites, on ne risque pas d'assimiler Dieu à un quelconque être matériel ou de lui attribuer ce qui ne lui appartient pas.
Tiens tiens ! Je croyais que vous n’utiliseriez pas le mot « expérience »…
C'était peine perdue, n'est-ce pas? :lol:
Cette confusion est d’autant plus regrettable que vous n’avez de cesse de marteler cette évidence que les concepts s’abstraient du sensible, à partir de l’expérience du sensible. Or ce n’est pas parce que vous avez l’idée de Dieu que vous l’avez abstraite du sensible. Que nous devions abstraire le concept de Dieu du sensible pour raisonner sur Dieu, jamais ! La quatrième voie par des imparfaits pour remonter au Parfait, et pourtant le concept de « perfection souveraine » ne s’abstrait pas du sensible. La première voie par des effets et des causes causées pour démontrer la Cause Incausée , et pourtant le concept de causalité incausée n’est pas abstrait du sensible. Mais à partir de concepts abstraits, et par le raisonnement, on aboutit à d’autres concepts. Merci de bien vouloir l’admettre.
À partir d’objets intelligibles, par le raisonnement, on aboutit à d’autres objets intelligibles, à condition de passer par un lien intelligible, c’est-à-dire réel, entre ces deux objets. Il est évident que sans passer par un lien intelligible, le « passage » de l’un à l’autre ne s’accomplit d’aucune manière. Je n’ai pas l’Idée de Dieu parce que je l’ai abstraite du sensible, cela n’a aucun sens; de toute manière, nous ne parvenons aucunement à une telle Idée de Dieu parce que Dieu n’est pas intelligible pour nous. J’atteins néanmoins l’existence de Dieu en remontant un lien intelligible du sensible à Lui.
popeye a écrit :Car voyez vous, si l’on définit la vérité logique comme l’adéquation de la pensée au réel, alors inversement c’est l’adéquation du réel à la pensée qui constitue la vérité ontique.
La vérité transcendantale de l’être, c’est son adéquation à la pensée divine, pas à la pensée humaine! Ce qui donne au Réel son intelligibilité intrinsèque, c’est de sortir des Idées divines! Comment pouvez-vous invoquer l’adéquation des choses à la pensée divine comme base d’une preuve par la raison humaine?
popeye a écrit :Et c’est là la charte intangible du conceptualisme réaliste : l’intelligence est adéquate au réel parce que le réel est adéquat à l’intelligence = est intelligible. À l’inverse, précisément parce qu’il nie que le réel soit intelligible, l’idéaliste refuse l’adéquation de la pensée au réel : pour lui, la pensée n’est adéquate qu’à elle-même, et projette ses formes sur un réel de soi an-intelligible, raison pourquoi, au final, le réel demeure opaque. Vous ne pouvez pas être réaliste et nier l’adéquation du réel à la pensée : c’est antinomique.
(...)
De trois, l’adéquation de la pensée au réel est au principe de la « vérité logique ». Du moins pour le réaliste. Pour l’idéaliste, le principe de la vérité logique (grande et petite logique), c’est l’adéquation de la pensée à elle-même. Pour le réaliste donc, c’est l’adéquation de la pensée au réel qui est au principe de la vérité logique, puisque c’est à raison de cette adéquation que l’intelligence peut intelliger le réel tel qu’il est, et non pas telle qu’elle projetterait qu’il soit (idéalisme). S’en suit-il que le réaliste se proclame par principe et par définition dans la vérité (logique) ? Absolument pas ! Ce n’est pas parce que l’intelligence est adéquate au réel que l’intelligence est insusceptible d’erreurs. Car dire que l’intelligence est adéquate au réel ne signifie nullement que l’intelligence atteint infailliblement le réel, mais seulement qu’elle peut intelliger l’intelligibilité du réel, parce que le réel est de soi intelligible : parce que le réel est intelligible, l’intelligence peut l’intelliger. Ne s’en suit pourtant pas que l’intelligence qui l’intellige soit infaillible.
L’adéquation de la pensée au réel n’est pas « au principe de la vérité logique », mais c’est la vérité logique. Il n’y a adéquation entre la pensée et le réel que lorsque la pensée est dans le vrai.
Cela dit je comprends ce que vous voulez dire et je sais bien que vous dites là une grande vérité du réalisme. Mais je n’aime pas les termes, premièrement à cause de la confusion avec la définition de la vérité « logique », deuxièmement, à cause du risque de dire : ce que l’esprit conçoit ainsi est forcément tel dans la réalité, base de votre argument ontologique. L’esprit est dans le vrai, dans la vérité qui est adéquation entre lui et le réel, quand il intellige correctement ce que les sens lui fournissent.
L’intelligence humaine n’est pas a priori et de soi adéquate au réel, enlevez-lui l’expérience sensible et il n’y aucune manière pour elle d’établir quelque relation que ce soit avec le monde intelligible, a fortiori une relation d’adéquation. L’intelligence qui est a priori et de soi adéquate au réel c’est l’intelligence divine, qui est source du réel et tant que telle de son intelligibilité transcendantale.
popeye a écrit :Une licorne est certes beaucoup plus parfaite qu'un cheval ; je le disais hier encore à un elfe de mes amis.
Ceci étant, le concept de licorne, comme celui des îles fortunées ou celui de cent thalers, n'implique aucunement dans ses notes l'existence nécessaire et par soi. Et c'est pourquoi, du concept non-contradictoire de licorne, d'îles fortunées, ou de cent thalers, vous ne pouvez conclure qu'à leur possibilité. À l'inverse, le concept de « perfection si parfaite que rien de plus parfait… » incluant par définition l'existence nécessaire et par soi dans ses notes, devient contradictoire de ne conclure qu'à sa possibilité, si le réel est adéquat au pensable.
Si l’existence nécessaire est une perfection plus grande que l’existence possible, ce qui est au cœur de votre preuve, vous devez aussi admettre que l’existence tout court est une perfection. Ceci admis, les licornes existent, puisqu’étant conceptuellement plus parfaites que les chevaux, qui existent, elles doivent au moins posséder l’existence; autrement le concept de cheval serait celui d’un être plus parfait qu’une licorne.[/align]