Le sujet de ce fil est donc "Ce que pense la CEF du programme du FN".
La CEF n'a pas à se prononcer sur ce programme, sauf si elle y trouve un ou plusieurs points "qui compromettent ou atténuent la sauvegarde des exigences éthiques fondamentales pour le bien commun de la société". Si elle y trouvait de telles choses, elle les dénonceraient de façon rationnelle et argumentée.
- Au delà du domaine de l'éthique fondamentale, la CEF n'a aucune légitimité à s'exprimer sur le programme du FN, ni sur aucun autre programme politique, car :
"
Il n'appartient pas à l'Église de formuler des solutions concrètes - et encore moins des solutions uniques - pour des questions temporelles que Dieu a laissées au jugement, libre et responsable, de chacun." (Note doctrinale)
- Et d'ailleurs ce n'est pas parce que qu'une organisation quelconque se réclame du catholicisme qu'elle en suit pour autant les principes moraux et sociaux :
"Dans des circonstances récentes, il est arrivé que
même à l'intérieur d'associations ou d'organisations politiques chrétiennes, émergent des orientations en faveur de forces et mouvements politiques, qui ont pris, sur des questions politiques fondamentales, des positions contraires à l'enseignement moral et social de l'Église. (...) De manière analogue, il faut relever que, dans certains pays,
des revues et des périodiques catholiques ont donné à leurs lecteurs une orientation ambiguë et incohérente, à l'occasion de choix politiques. Ils ont interprété de manière équivoque le sens de l'autonomie catholique en politique, sans prendre en considération les principes auxquels on devrait se référer." (Note doctrinale)
- Et si jamais la CEF s'exprimait en dehors de son domaine légitime, les catholiques français ne seraient en rien obligés par elle, car l'Eglise ne guide pas les fidèles laïcs dans ces questions, c'est leur seule conscience qui les guide :
"Les fidèles laïcs qui,
guidés par la conscience chrétienne» accomplissent les devoirs civils communs selon les valeurs conformes à cette conscience, accomplissent aussi leur tâche d'animer chrétiennement l'ordre temporel. Ils en respectent la nature et la légitime autonomie..." (Note doctrinale)
- Cette conscience chrétienne doit être cependant "bien formée" :
"La
conscience chrétienne bien formée ne permet à personne de favoriser par son vote, la mise en acte d'une loi ou d'un programme politique, dans lequel les contenus fondamentaux de la foi et de la morale sont détruits par la présence de propositions qui leurs sont alternatives ou opposées" (Note doctrinale)
- La CEF ne peut exercer d'autorité politique sur les fidèles laïcs car il existe une :
"
légitime liberté qu'ont les citoyens catholiques de choisir, parmi les opinions politiques compatibles avec la foi et la loi morale naturelle, celle qui correspond le mieux aux exigences du bien commun, selon leur critère propre." (Note doctrinale)
et :
"
il faut noter le caractère contingent de certains choix sociaux, le fait que souvent diverses stratégies sont possibles pour réaliser ou garantir une même valeur fondamentale, la possibilité d'interpréter de manière différente certains principes qui sont à la base de la théorie politique, et aussi la complexité technique d'une bonne partie des problèmes politiques ; tout cela explique le fait qu'
il puisse y avoir généralement une pluralité de partis à l'intérieur desquels les catholiques puissent choisir de militer, pour exercer, - surtout à travers la représentation parlementaire- leur droit-devoir de participer à la construction de la vie civile de leur pays. Ce constat évident ne peut cependant être confondu avec un pluralisme indéterminé dans le choix des principes moraux et des valeurs fondamentales auxquels on se réfère" (Note doctrinale)
- Cependant, s'il y a une liberté des catholiques "choisir, parmi les opinions politiques compatibles avec la foi et la loi morale naturelle, celle qui correspond le mieux aux exigences du bien commun", ils doivent se sentir obligés par leur conscience chrétienne - les compromis ne sont pas moralement acceptables :
" S. Thomas More, proclamé Patron des gouvernants et des politiciens, a su témoigner jusqu'à la mort «la dignité inaliénable de la conscience».
Il a refusé tout compromis, bien que soumis à diverses formes de pression psychologiques. " (Note doctrinale)
"aucun fidèle chrétien ne peut certes en appeler au principe du pluralisme et de l'autonomie des laïcs en politique pour favoriser des
solutions de compromis qui compromettent ou atténuent la sauvegarde des exigences éthiques fondamentales pour le bien commun de la société. En soi, il ne s'agit pas de «valeurs confessionnelles». En effet ces exigences éthiques s'enracinent dans l'être humain et appartiennent à la loi morale naturelle" (Note doctrinale)
Le conformisme, le désir de plaire au monde, ne peuvent justifier de compromis.
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Cela dit, je veux aborder les points qui font problème et que la CEF ou certains catholiques prennent comme prétextes pour condamner le FN.
NATION
On lit souvent que l'Eglise catholique condamnerait les nationalisme ou le patriotisme, c'est faux :
"Les droits des nations ne sont rien d'autre que « les “droits humains” considérés à ce niveau spécifique de la vie communautaire ».
La nation possède un « droit fondamental à l'existence »; à « garder sa propre langue et sa culture, par lesquelles un peuple exprime et défend ce que j'appellerai sa “souveraineté” spirituelle originelle »; à « mener sa vie suivant ses traditions propres..." (Compendium DSE article 157)
"En raison de leur communauté de nature, les hommes sont poussés à se sentir membres d'une seule grande famille, et ils le sont. Mais, à cause du caractère historique concret de cette même nature, ils sont nécessairement attachés de manière plus intense à des groupes humains particuliers, avant tout à la famille, puis aux divers groupes d'appartenance,
jusqu'à l'ensemble du groupe ethnique et culturel désigné, non sans motif, par le terme de "nation" qui évoque la "naissance", tandis que, si on l'appelle "patrie" ("fatherland"), il évoque la réalité même de la famille. La condition humaine est ainsi placée entre ces deux pôles - l'universel et le particulier -, en tension vitale entre eux, tension inévitable, mais singulièrement féconde si elle est vécue dans un équilibre paisible." (Bx Jean Paul II)
Il est tout à fait permis à des catholiques de défendre leur nation, car comme je l'ai déjà dit, le nationalisme (ou le patriotisme) est l'autre nom de l'amour du bien commun.
AVORTEMENT
Certains avancent que le programme du FN sur l'avortement n'est pas assez radical, mais l'Eglise ne demande pas obligatoirement une telle position :
"Comme l'a enseigné le Pape lui-même, dans la Lettre encyclique Evangelium vitae, à propos du cas où il ne serait pas possible de conjurer ou d'abroger complètement une loi abortiste déjà en vigueur ou mise aux voix, cela n'empêche pas qu'un parlementaire dont l'opposition personnelle absolue à l'avortement serait manifeste et connue de tous,
puisse licitement apporter son soutien à des propositions visant à limiter les préjudices d'une telle loi et à en diminuer les effets négatifs sur le plan de la culture et de la moralité publique » (Note doctrinale)
IMMIGRATION
Sur la question de l'immigration, la CEF prétend être en phase avec la DSE mais :
"
L'enseignement social de l'Eglise n'est pas une ingérence dans le gouvernement des différents pays."(Note doctrinale)
"
le Magistère de l'Église ne veut pas exercer un pouvoir politique ni éliminer la liberté d'opinion des catholiques sur des questions contingentes."(Note doctrinale)
La France a accueilli récemment des très nombreux immigrés en provenance du monde entier et principalement d’Afrique. Le FN ne propose pas de revenir sur cet état de fait mais de faire cesser ce phénomène pour deux raisons qui sont deux atteintes importantes à la sauvegarde du bien commun :
- le taux de chômage en France est tel qu’il ne permet pas de donner du travail à des demandeurs d’emplois supplémentaires. Il est absurde de laisser entrer des personnes qui viennent pour travailler et trouvent le chômage… mais bénéficient de prestations sociales que la collectivité ne peut plus financer.
- quand le chômage et certaines différences culturelles font que de plus en plus d’immigrés n’arrivent pas à s’intégrer, l’immigration de masse commence à produire du communautarisme, des quartiers ethniques et religieux, des tensions sociales, elle commence à porter atteinte à la paix et à l’unité de la société, phénomène observé depuis longtemps dans l’histoire et partout dans le monde.
Accumuler des chômeurs et du communautarisme ethnico-religieux est installer les conditions de violentes crises sociales. La France a parfaitement le droit, du point de vue catholique, de mettre un frein à l’immigration quand elle devient une grave atteinte au bien commun vu les circonstances actuelles. La France a déjà accueilli des millions d'immigrés et accordé des milliards d'aide aux pays pauvres, elle n'a pas le devoir de détruire son propre bien commun pour aider le reste du monde.
EUROPE
Dans ce domaine, la CEF semble avoir perdu tout mesure et sens critique :
"En bien des domaines, l’Europe est devenue la condition de la liberté et de la prospérité de notre pays. Après le référendum de 2005, les prochaines élections seront l’occasion de définir les meilleurs chemins possibles pour la construction européenne. Il s’agira de faire face aux problèmes soulevés par la mondialisation, d’accroître les investissements nécessaires au développement, d’avoir en commun des politiques migratoires, énergétiques et de défense, et de promouvoir une certaine harmonisation fiscale et sociale..." (CEF)
Mais l'Eglise est beaucoup plus sage :
"Dans cette ligne,
il faut rejeter les positions politiques et les comportements inspirés d'une vision utopiste. Cette vision, transformant la tradition de la foi biblique en une espèce de prophétisme sans Dieu, instrumentalise le message religieux, en dirigeant la conscience vers une espérance seulement terrestre qui annule ou réduit la tension chrétienne vers la vie éternelle." (Note doctrinale)
Le FN ne donne pas dans le prophétisme européiste ou europolâtre. Et la CEF n'a pas à se prononcer en faveur ou contre telle ou telle projet d'organisation concrète et contingente des rapports économiques ou politiques entre nations.
PEINE DE MORT
Comme on l'a déjà, vu, la question de la peine de mort peut être légitimement posée dans le cadre de la doctrine catholique.
"La peine infligée doit être proportionnée à la gravité du délit. Aujourd’hui, étant donné les possibilités dont l’État dispose pour réprimer le crime en rendant inoffensif le coupable,
les cas d’absolue nécessité de la peine de mort « sont désormais très rares, sinon pratiquement inexistants » (Evangelium vitæ). Quand les moyens non sanglants sont suffisants, l’autorité se limitera à ces moyens, parce qu’ils correspondent mieux aux conditions concrètes du bien commun, ils sont plus conformes à la dignité de la personne et n’enlèvent pas définitivement, pour le coupable, la possibilité de se racheter." (Compendium du CEC, art 469)
L'Eglise est contre la peine de mort "quand les moyens non sanglants sont suffisants" mais non pas absolument. Il y a un discernement à effectuer sur la suffisance des moyens de "réprimer le crime en rendant inoffensif le coupable", selon les circonstances. On peut débattre politiquement de la justesse de ce discernement, mais cette délibération, cette estimation, a lieu dans le cadre laissé par l'Eglise à l'appréciation des circonstances par l'autorité politique.
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En conclusion : quand on se penche sur la doctrine officielle de l'Eglise en matière politique, on ne trouve aucune objection sérieuse à faire au FN du point de vue de la foi, de la loi morale naturelle et des exigences éthiques fondamentales pour le bien commun.