En parcourant les écrits de Simone Weil
Re: Au commencement est l'attention (S. Weil)
Dans le même mouvement que les priants laissent venir à eux le Seigneur, devenu l'objet unique de leur désir, leur attitude d'attention, désormais vidée de tout présupposé, d'idées préconçues, de sympathies plus ou moins claires... permet à autrui d'être vraiment autre - c'est-à-dire de pouvoir abandonner ses masques. Comment l'expliquer encore ? Cela signifie que si mon attention est tournée vers le Seigneur, la peur, les préjugés, les idées reçues ne sont plus un obstacle pour la personne qui se présente à moi. Mon effort d'abandon de l'ego permet à l'autre de devenir un autre moi-même. Non plus un étranger, ni un inconnu, mais une image de Dieu. Ce n'est pas évident ? Et cependant, supposions que vous vous égariez deux jours dans un désert, mais que le troisième jour apparaiisse à l'horizon une forme humaine, votre semblable - et votre salut !
Nietzsche avait dit que "l'homme est quelque chose qui doit se dépasser". Seule la finale est incorrecte, car en fait, bon gré mal gré, l'homme, si j'en crois Simone Weil, est quelque chose qui doit se détacher.
Nietzsche avait dit que "l'homme est quelque chose qui doit se dépasser". Seule la finale est incorrecte, car en fait, bon gré mal gré, l'homme, si j'en crois Simone Weil, est quelque chose qui doit se détacher.
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cracboum
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Re: Au commencement est l'attention (S. Weil)
Nietzsche a raison "l'homme peut se dépasser", Lucky Luck arrive bien à tirer plus vite que son ombre.
Plus difficile est se détacher, peut-être à force de confessions ? Mais l'âpre érosion du désert, ça marche aussi.
Plus difficile est se détacher, peut-être à force de confessions ? Mais l'âpre érosion du désert, ça marche aussi.
L'unité de la souffrance et de la béatitude est le secret de Dieu, comme le don de sagesse surpasse celui d'intelligence. P. Varillon
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Re: Au commencement est l'attention (S. Weil)
De l'utilité de l'athéisme:
"L'athéisme est une purification pour qui a tendance à faire de Dieu une idole. La chair est dangereuse pour autant qu'elle se refuse à aimer Dieu, mais aussi pour autant qu'elle se mêle indiscrètement de l'aimer". Mieux vaut donc ne pas croire que de croire en un Dieu qui nous épargnerait de vivre dans ce monde-ci, dans sa vérité la plus dure. Il nous faut aimer Dieu avec une extrême lucidité; il nous faut aimer Dieu compte tenu du malheur qui chaque jour, chaque heure, s'abat indifféremment sur les bons comme sur les méchants. (Note: Simone Weil inverse ici, volontairement, la parole de Jésus qui dit: soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux, Lui qui fait tomber la pluie et se lever se lever le soleil sur les bons comme sur les méchants: ) - mais je lis, juste après, comme si elle voulait s'en excuser "Le Christ aime qu'on Lui préfère la vérité, car avant d'être le Christ, il est la vérité. Si donc un homme se détourne de lui pour aller vers la vérité... il ne fera pas un long chemin sans tomber dans ses bras".
"L'athéisme est une purification pour qui a tendance à faire de Dieu une idole. La chair est dangereuse pour autant qu'elle se refuse à aimer Dieu, mais aussi pour autant qu'elle se mêle indiscrètement de l'aimer". Mieux vaut donc ne pas croire que de croire en un Dieu qui nous épargnerait de vivre dans ce monde-ci, dans sa vérité la plus dure. Il nous faut aimer Dieu avec une extrême lucidité; il nous faut aimer Dieu compte tenu du malheur qui chaque jour, chaque heure, s'abat indifféremment sur les bons comme sur les méchants. (Note: Simone Weil inverse ici, volontairement, la parole de Jésus qui dit: soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux, Lui qui fait tomber la pluie et se lever se lever le soleil sur les bons comme sur les méchants: ) - mais je lis, juste après, comme si elle voulait s'en excuser "Le Christ aime qu'on Lui préfère la vérité, car avant d'être le Christ, il est la vérité. Si donc un homme se détourne de lui pour aller vers la vérité... il ne fera pas un long chemin sans tomber dans ses bras".
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etienne lorant
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Simone Weil et les mots de la foi
En 1934, Simone Weil, entre comme ouvrière à la chaîne à Alsthom puis chez Renault. Elle reproche en effet aux milieux syndicalistes de connaître mieux la théorie marxiste que ces hommes que le marxisme prétend libérer. Elle se fait donc proche des travailleurs les plus pauvres, afin de penser non pas pour eux ou à leur place, mais avec eux et à partir de ce qu'ils vivent. La portée de cette expérience fut plus que politique: ce que Simone Weil retient de ces jours passés au milieu de machines qui imposent au corps et à l'esprit une cadence inhumaine, c'est ce qu'elle appelle le malheur. Le malheur, c'est l'impression mortelle de ne compter pour rien , d'être broyée par un mécanisme aveugle, sans attention ni égards pour l'humanité de chaque homme.
Or, ce mécanisme, qu'elle appelle encore le règne de la force est à l'œuvre partout, bien au-delà de l'usine: c'est ce qui fait que tout homme, bien qu'il le cache parfois, se plait à dominer, à être le centre, à étendre son pouvoir partout où il en est capable. C'est ce qu'elle vérifie en 1936, lorsqu'elle s'engage auprès d'anarchistes en résistance contre le franquisme, en Espagne. Si la convivialité semble régner entre ces hommes unis pour un "monde plus juste", ce but même se perd rapidement : "Un abîme séparait les hommes armés de la population désarmée, tout à fait semblable à celui qui sépare les pauvres et les riches", écrit-elle à ce moment. Elle ajoute un peu plus tard: "J'ai eu le sentiment que lorsque les autorités temporelles ou spirituelles ont mis une catégorie d'êtres humains en dehors de ceux dont la vie à un prix, il n'est rien de plus naturel à l'homme que de tuer. Quand on sait qu'il est possible de tuer sans risquer ni châtiment, ni blâme, on tue."
Cette disposition de l'homme à dominer, elle l'appelle, en raison de l'université de son attraction: la pesanteur. Rien n'y échappe: ainsi, un gaz lâché dans l'atmosphère occupe immédiatement tout l'espace qu'il peut, de la même façon que "les poules se précipitent à coups de bec sur une poule blessée". Toute force humaine ou naturelle, individuelle ou collective, tire à chaque instant ses ultimes conséquences.
Simone Weil est à ce point persuadée de la justesse de ce point de vue sur la réalité qu'elle va jusqu'à citer Adolf Hitler dans "Mein Kampf" : Dans un monde où les planètes et les soleils suivent des trajectoires circulaires, où les lunes tournent autour des planètes, où la force règne partout et seule en maîtresse de la faiblesse, qu'elle contraint à la servir docilement ou qu'elle brise l'homme ne peut pas relever de lois spéciales.
Or, ce mécanisme, qu'elle appelle encore le règne de la force est à l'œuvre partout, bien au-delà de l'usine: c'est ce qui fait que tout homme, bien qu'il le cache parfois, se plait à dominer, à être le centre, à étendre son pouvoir partout où il en est capable. C'est ce qu'elle vérifie en 1936, lorsqu'elle s'engage auprès d'anarchistes en résistance contre le franquisme, en Espagne. Si la convivialité semble régner entre ces hommes unis pour un "monde plus juste", ce but même se perd rapidement : "Un abîme séparait les hommes armés de la population désarmée, tout à fait semblable à celui qui sépare les pauvres et les riches", écrit-elle à ce moment. Elle ajoute un peu plus tard: "J'ai eu le sentiment que lorsque les autorités temporelles ou spirituelles ont mis une catégorie d'êtres humains en dehors de ceux dont la vie à un prix, il n'est rien de plus naturel à l'homme que de tuer. Quand on sait qu'il est possible de tuer sans risquer ni châtiment, ni blâme, on tue."
Cette disposition de l'homme à dominer, elle l'appelle, en raison de l'université de son attraction: la pesanteur. Rien n'y échappe: ainsi, un gaz lâché dans l'atmosphère occupe immédiatement tout l'espace qu'il peut, de la même façon que "les poules se précipitent à coups de bec sur une poule blessée". Toute force humaine ou naturelle, individuelle ou collective, tire à chaque instant ses ultimes conséquences.
Simone Weil est à ce point persuadée de la justesse de ce point de vue sur la réalité qu'elle va jusqu'à citer Adolf Hitler dans "Mein Kampf" : Dans un monde où les planètes et les soleils suivent des trajectoires circulaires, où les lunes tournent autour des planètes, où la force règne partout et seule en maîtresse de la faiblesse, qu'elle contraint à la servir docilement ou qu'elle brise l'homme ne peut pas relever de lois spéciales.
Dernière modification par etienne lorant le lun. 14 févr. 2011, 17:32, modifié 2 fois.
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )
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etienne lorant
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Re: Les mots de Simone Weil: le malheur et la pesanteur
Pour faire exception à la Pesanteur, il faudrait pour l'homme ne pas dominer là même où on en a le pouvoir : ce serait retenir en soi l'appétit de domination. Cependant la pesanteur étant universelle, une telle retenue relève du miracle.
Simone Weil, lucide, sait lire les effets de la pesanteur dans son propre comportement : lors de ses très violentes crises de migraine, elle ressent le besoin d'infliger sa douleur à autrui - ce qu'elle analyse comme suit : la douleur crée un vide en celui qui souffre : faire du mal revient donc à combler un vide en soi en le créant chez autrui, bref, c'est étendre son pouvoir sur l'autre pour se soulager de son impuissance.
La grâce serait pour elle de supporter le vide créé par la douleur et de renoncer ainsi à la force, à l'usage de la pesanteur. Ce qui, sur le moment, lui paraît impossible.
Simone Weil, lucide, sait lire les effets de la pesanteur dans son propre comportement : lors de ses très violentes crises de migraine, elle ressent le besoin d'infliger sa douleur à autrui - ce qu'elle analyse comme suit : la douleur crée un vide en celui qui souffre : faire du mal revient donc à combler un vide en soi en le créant chez autrui, bref, c'est étendre son pouvoir sur l'autre pour se soulager de son impuissance.
La grâce serait pour elle de supporter le vide créé par la douleur et de renoncer ainsi à la force, à l'usage de la pesanteur. Ce qui, sur le moment, lui paraît impossible.
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )
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etienne lorant
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Re: Les mots de Simone Weil: le malheur et la pesanteur
C'est, ayant fait ces découvertes, qu'un jour de 1938, à Solesmes, elle vit l'expérience de la conversion soudaine, dont elle a laissé ce récit: "J'avais des crises violentes de maux de tête intenses. Comme j'avais le poème dont je vous ai parlé, intitulé Amour, je me suis exercée à le réciter en y appliquant toute mon attention et en adhérant de toute mon âme à la tendresse qu'il enferme. Je croyais le réciter seulement comme un beau poème, mais à mon insu, cette récitation avait la vertu d'une prière. C'est au cours d'une de ces récitations que, comme je vous l'ai écrit, le Christ lui-même est descendu et m'a prise"
Il s'est produit un saut. Du vide au "comble du comble", puisque ce qui, ici, comble l'âme, c'est le Christ lui-même. Simone Weil ne comprend pas d'abord ce qui se passe. Elle ne comprend pas comment elle est passée, subitement, de l'effroi devant l'abîme du malheur des hommes au transport vers Dieu, par Dieu. Dans les choses spirituelles, l'expérience excède et dépasse la théorie. L'expérience est en excès sur la réflexion rationnelle, qu'elle surprend et suspend tout à la fois: "Dans mes raisonnements sur l'insolubilité du problème de Dieu, écrit Simone Weil, je n'avais pas prévu la possibilité d'un contact réel, de personne à personne, ici-bàs, entre un humain et Dieu". Cette expérience précède la réflexion puisqu'elle la met en route et suscite le désir d'en savoir plus: "Depuis cet instant, écrit-elle à Joë Bousquet, le nom de Dieu et celui du Christ se sont mêlés de plus en plus irrésistiblement à mes pensées".
Il s'est produit un saut. Du vide au "comble du comble", puisque ce qui, ici, comble l'âme, c'est le Christ lui-même. Simone Weil ne comprend pas d'abord ce qui se passe. Elle ne comprend pas comment elle est passée, subitement, de l'effroi devant l'abîme du malheur des hommes au transport vers Dieu, par Dieu. Dans les choses spirituelles, l'expérience excède et dépasse la théorie. L'expérience est en excès sur la réflexion rationnelle, qu'elle surprend et suspend tout à la fois: "Dans mes raisonnements sur l'insolubilité du problème de Dieu, écrit Simone Weil, je n'avais pas prévu la possibilité d'un contact réel, de personne à personne, ici-bàs, entre un humain et Dieu". Cette expérience précède la réflexion puisqu'elle la met en route et suscite le désir d'en savoir plus: "Depuis cet instant, écrit-elle à Joë Bousquet, le nom de Dieu et celui du Christ se sont mêlés de plus en plus irrésistiblement à mes pensées".
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cracboum
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Re: Les mots de Simone Weil: le malheur et la pesanteur
etienne lorant a écrit :C'est, ayant fait ces découvertes, qu'un jour de 1938, à Solesmes, elle vit l'expérience de la conversion soudaine, dont elle a laissé ce récit: "J'avais des crises violentes de maux de tête intenses. Comme j'avais le poème dont je vous ai parlé, intitulé Amour, je me suis exercée à le réciter en y appliquant toute mon attention et en adhérant de toute mon âme à la tendresse qu'il enferme. Je croyais le réciter seulement comme un beau poème, mais à mon insu, cette récitation avait la vertu d'une prière. C'est au cours d'une de ces récitations que, comme je vous l'ai écrit, le Christ lui-même est descendu et m'a prise"
Il s'est produit un saut. Du vide au "comble du comble", puisque ce qui, ici, comble l'âme, c'est le Christ lui-même. Simone Weil ne comprend pas d'abord ce qui se passe. Elle ne comprend pas comment elle est passée, subitement, de l'effroi devant l'abîme du malheur des hommes au transport vers Dieu, par Dieu. Dans les choses spirituelles, l'expérience excède et dépasse la théorie. L'expérience est en excès sur la réflexion rationnelle, qu'elle surprend et suspend tout à la fois: "Dans mes raisonnements sur l'insolubilité du problème de Dieu, écrit Simone Weil, je n'avais pas prévu la possibilité d'un contact réel, de personne à personne, ici-bàs, entre un humain et Dieu". Cette expérience précède la réflexion puisqu'elle la met en route et suscite le désir d'en savoir plus: "Depuis cet instant, écrit-elle à Joë Bousquet, le nom de Dieu et celui du Christ se sont mêlés de plus en plus irrésistiblement à mes pensées".
L'unité de la souffrance et de la béatitude est le secret de Dieu, comme le don de sagesse surpasse celui d'intelligence. P. Varillon
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etienne lorant
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Re: Les mots de Simone Weil: le malheur et la pesanteur
Sa rencontre avec le Christ divise sa vie en deux: quelque chose désormais fait exception à la pesanteur, qu'elle nomme la grâce.
Cependant, l'actualité de son temps ne fait que confirmer le règne impitoyable de la force: l'Allemagne envahit la France. De par ses origines, Simone Weil est contrainte de fuir vers le sud. Elle y cumule plusieurs activités. Tout en écrivant et en distribuant clandestinement, au péril de sa vie les Cahiers du Témoignage Chrétien, elle travaille comme ouvrière agricole; après sa rencontre avec Lanza del Vasto et René Daumal, elle se passionne pour la spiritualité hindoue au point d'apprendre le sanscrit afin de lire la Bhagavad-Gitâ dans le texte.
Ses parents la persuadent de quitter la France en 1942. Prise de de remords, elle revient à Londres en espérant rejoindre la résistance. Jugeant sa santé trop faible, le général de Gaulle lui confie la tâche de travailler à une nouvelle Constitution de la France, en vue de la Libération. Atteinte de tuberculose et refusant de manger plus que ne le fait un Français en zone occupée, elle jette ses dernières forces dans ce travail qui est considéré comme son oeuvre maîtresse : L'enracinement. Le sous-titre de ce texte inachevé parle de lui-même: Prélude à la déclaration des devoirs envers l'être humain. Car l'homme, selon Simone Weil, est originairement un être non point de droits mais de devoirs : il doit reconnaître l'obligation originelle qui le lie à son frère.
Simone Weil meurt d'épuisement à Londres, le 24 août 1943. Elle à 34 ans.
Cependant, l'actualité de son temps ne fait que confirmer le règne impitoyable de la force: l'Allemagne envahit la France. De par ses origines, Simone Weil est contrainte de fuir vers le sud. Elle y cumule plusieurs activités. Tout en écrivant et en distribuant clandestinement, au péril de sa vie les Cahiers du Témoignage Chrétien, elle travaille comme ouvrière agricole; après sa rencontre avec Lanza del Vasto et René Daumal, elle se passionne pour la spiritualité hindoue au point d'apprendre le sanscrit afin de lire la Bhagavad-Gitâ dans le texte.
Ses parents la persuadent de quitter la France en 1942. Prise de de remords, elle revient à Londres en espérant rejoindre la résistance. Jugeant sa santé trop faible, le général de Gaulle lui confie la tâche de travailler à une nouvelle Constitution de la France, en vue de la Libération. Atteinte de tuberculose et refusant de manger plus que ne le fait un Français en zone occupée, elle jette ses dernières forces dans ce travail qui est considéré comme son oeuvre maîtresse : L'enracinement. Le sous-titre de ce texte inachevé parle de lui-même: Prélude à la déclaration des devoirs envers l'être humain. Car l'homme, selon Simone Weil, est originairement un être non point de droits mais de devoirs : il doit reconnaître l'obligation originelle qui le lie à son frère.
Simone Weil meurt d'épuisement à Londres, le 24 août 1943. Elle à 34 ans.
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )
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etienne lorant
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Re: Les mots de Simone Weil: le malheur et la pesanteur
Dans "Attente de Dieu", Simone Weil rapporte, dans son langage tout à fait particulier, les trois étapes de sa conversion.
(....)
*
"Après mon année d'usine, mes parents m'avaient emmenée au Portugal et là, je les ai quittés pour aller seule dans un petit village. J'avais l'âme et le corps en quelque sorte en morceaux. Le contact avec le malheur avait en quelque sorte tué ma jeunesse. Jusque-là, je n'avais pas eu l'expérience du malheur, sinon le mien propre. Je savais bien qu'il y avait beaucoup de malheur dans le monde, mais je ne l'avais jamais constaté par un contact prolongé. Étant en usine, confrontée aux yeux de tous et à mes propres yeux avec la masse anonyme, le malheur des autres est entré dans ma chair et dans mon âme. Ce que j'ai vécu là m'a marqué de manière si durable que lorsqu'un être humain me parle sans brutalité, je garde l'impression qu'il doit y avoir erreur et que l'erreur va malheureusement se dissiper. Ce que j'ai reçu là, c'est la marque de l'esclavage, comme celle au fer rouge que les Romains mettaient au front de leurs esclaves les plus méprisés. Depuis je me suis toujours regardée comme une esclave.
*
Étant dans cet état d'esprit, et dans un état physique lamentable, je suis entrée dans ce petit village portugais, qui était, hélas, très misérable aussi. J'y suis entrée seule, le soir, sous la pleine lune, le jour même de la fête patronale. C'était le jour de la fête patronale. C'était au bord de la mer. Les femmes des pêcheurs faisaient le tour des barques, en procession, portant des cierges et chantaient des cantiques très anciens, d'une tristesse déchirante. Rien ne peut en donner une idée. Je n'ai jamais rien entendu de si poignant, sinon le chant des haleurs de la Volga. Là, j'ai eu soudain la certitude que le christianisme est la religion des esclaves, que des esclaves ne peuvent qu'y adhérer, et moi parmi les autres.
*
En 1937, j'ai passé à Assise deux jours merveilleux. Là, étant seule dans la petite chapelle romane du XIIe siècle de Santa Maria degli Angeli, incomparable merveille de pureté, où Saint François a prié très souvent, quelque chose de plus fort que moi m'a obligée, pour la première fois de ma vie, à me mettre à genoux.
*
En 1938, j'ai passé dix jours à Solesmes, du dimanche des Rameaux au mardi de Pâques. J'avais des maux de tête intenses; chaque son me faisait mal; mais un extraordinaire effort d'attention me permettait de sortir hors de cette misérable chair, de la laisser souffrir seule, isolée dans un coin, et de trouver une joie pure et parfaite dans la beauté inouïe du chant et des paroles. Cette expérience m'a permis par analogie de comprendre la possibilité d'aimer l'amour divin à travers le malheur. Il va de soi qu'au cours de ces offices, la pensée de la passion du Christ est entrée en moi une fois pour toutes. Or, j'avais appris par cœur le poème "Amour", dont l'auteur est de ces anglais du XVIIe siècle qu'on nomme métaphysiques. Souvent, au moment des crises violentes de maux de tête, je me suis exercée à le réciter en y appliquant toute mon attention. Je croyais le réciter seulement comme un beau poème, mais à mon insu cette récitation avait la vertu d'une prière. C'est au cours d'une de ces prières que le Christ lui-même est descendu et m'a prise. J'avais vaguement entendu de choses de ce genre, mais je n'y avais jamais cru. Dans les Fioretti, les histoires d'apparition me rebutaient plutôt qu'autre chose, comme les miracles dans l'Évangile. D'ailleurs, dans cette soudaine emprise du Christ sur moi, ni les sens ni l'imagination n'ont eu aucune part. J'ai seulement senti à travers la souffrance la présence d'un amour analogue à celui qu'on lit dans le sourire d'un visage aimé. (....)
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )
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Re: Les mots de Simone Weil: le malheur et la pesanteur
Jusque là, Dieu m'avait miséricordieusement empêchée de lire les mystiques, afin qu'il me fut évident que je n'avais pas fabriqué ce contact absolument inattendu. Pourtant, j'ai encore à moitié refusé, non mon amour, mais mon intelligence. Car il me paraissait certain qu'on ne peut jamais trop résister à Dieu si on le fait par pur souci de vérité. Le Christ aime qu'on lui préfère la vérité, car avant d'être le Christ il est la vérité. Si on se détourne de lui pour aller vers la vérité, on ne fera pas un long chemin sans tomber dans ses bras.
Note personnelle:
Ce que dit ici Simone Weil est typique de ce que j'ai connu moi-même. Je désirais de toutes mes forces une "vérité satisfaisante pour l'homme" (j'entendais par là qu'une vérité strictement scientifique ou intellectuelle ne me satisferait jamais), mais je n'avais pas non plus laissée ouverte la porte à une expérience de types 'vision mystique', 'ouverture instantanée du cœur', 'révélation immédiate', ou autres. Cependant, de plus en plus, je ressentais une sorte de rupture ou de révolte de l'intelligence ainsi que du sentiment face aux limites des sciences, de la philosophie, de la psychologie, de la morale, des systèmes politiques, etc. Et si la vérité que je cherchais, j'étais justement en train d'en supporter la fausseté ? Et si la vérité était ailleurs ? C'est ainsi, en cherchant la vérité partout, mais comme à tâtons, en rejetant une chose après l'autre, j'en suis parvenu au point où n'ayant pas découvert cette "vérité satisfaisante pour l'homme", j'étais en train de me briser à la désirer encore. Il faut donc désirer la vérité, la rechercher jusqu'à l'épuisement, et la vouloir encore... pour en arriver au moment où, n'y pouvant plus rien, comme le dit Simone Weil: "le Christ lui-même est descendu." Je pourrais dire autrement, qu'à force de chercher la vérité, l'on crée un vide en soi d'une qualité telle que la Vérité vient d'elle-même.
Note personnelle:
Ce que dit ici Simone Weil est typique de ce que j'ai connu moi-même. Je désirais de toutes mes forces une "vérité satisfaisante pour l'homme" (j'entendais par là qu'une vérité strictement scientifique ou intellectuelle ne me satisferait jamais), mais je n'avais pas non plus laissée ouverte la porte à une expérience de types 'vision mystique', 'ouverture instantanée du cœur', 'révélation immédiate', ou autres. Cependant, de plus en plus, je ressentais une sorte de rupture ou de révolte de l'intelligence ainsi que du sentiment face aux limites des sciences, de la philosophie, de la psychologie, de la morale, des systèmes politiques, etc. Et si la vérité que je cherchais, j'étais justement en train d'en supporter la fausseté ? Et si la vérité était ailleurs ? C'est ainsi, en cherchant la vérité partout, mais comme à tâtons, en rejetant une chose après l'autre, j'en suis parvenu au point où n'ayant pas découvert cette "vérité satisfaisante pour l'homme", j'étais en train de me briser à la désirer encore. Il faut donc désirer la vérité, la rechercher jusqu'à l'épuisement, et la vouloir encore... pour en arriver au moment où, n'y pouvant plus rien, comme le dit Simone Weil: "le Christ lui-même est descendu." Je pourrais dire autrement, qu'à force de chercher la vérité, l'on crée un vide en soi d'une qualité telle que la Vérité vient d'elle-même.
Dernière modification par etienne lorant le mar. 15 févr. 2011, 18:58, modifié 2 fois.
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )
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Simone Weil, Dieu et la géométrie
Au cours de la journée d'hier, à propos des difficultés en Math d'un jeune inscrit, j'avais répondu en expliquant mes propres ennuis en Math, qui ont duré plus de huit ans. J'avais ensuite cité un texte de Simone Weil, à propos de l'Attention, et je l'avais retranscrit. Mais aujourd'hui, ne le retrouvant plus, je le réédite à part, dans ce sous-forum.
Il s'agit d'un texte emprunté au livre de Simone Weil "L'Attente de Dieu", où j'ai trouvé ce chapitre particulier, intitulé : «Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’amour de Dieu »
« Bien qu’aujourd’hui on semble l’ignorer, la formation de la faculté d’attention est le but véritable et presque l’unique intérêt des études. La plupart des exercices scolaires ont aussi un certain intérêt intrinsèque ; mais cet intérêt est secondaire. Tous les exercices qui font vraiment appel au pouvoir d’attention sont intéressants au même titre et presque également. (…/…)
N’avoir ni don ni goût naturel pour la géométrie n’empêche pas la recherche d’un problème ou l’étude d’une démonstration de développer l’attention. C’est presque le contraire. C’est presque une circonstance favorable.
Même il importe peu qu’on réussisse à trouver la solution ou à saisir la démonstration, quoiqu’il faille vraiment s’efforcer d’y réussir. Jamais, en aucun cas, aucun effort d’attention véritable n’est perdu. Toujours il est pleinement efficace spirituellement, et par suite aussi, par surcroît, sur le plan inférieur de l’intelligence, car toute lumière spirituelle éclaire l’intelligence.
Si on cherche avec une véritable attention la solution d’un problème de géométrie, et si, au bout d’une heure, on n’est pas plus avancé qu’en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse. Sans qu’on le sente, sans qu’on le sache, cet effort en apparence stérile et sans fruit a mis plus de lumière dans l’âme. (…/…)
Peut-être, un jour, celui qui a donné cet effort inefficace sera-t-il capable de saisir plus directement, à cause de cet effort, la beauté d’un vers de Racine.
(…/…)
S’il y a vraiment désir, si l’objet du désir est vraiment la lumière, le désir de lumière produit la lumière. Il y a vraiment désir quand il y a effort d’attention. C’est vraiment la lumière qui est désirée si tout autre mobile est absent. Quand même les efforts d’attention resteraient en apparence stériles pendant des années, un jour une lumière exactement proportionnelle à ces efforts inondera l’âme. Chaque effort ajoute un peu d’or à un trésor que rien au monde ne peut ravir.
(…/…)
Il faut donc étudier sans aucun désir d’obtenir de bonnes notes, de réussir aux examens, d’obtenir aucun résultat scolaire, sans aucun égard aux goûts ni aux aptitudes naturelles, en s’appliquant pareillement à tous les exercices, dans la pensée qu’ils servent tous à former cette attention. (…/…)
Le plus souvent on confond avec l’attention une espèce d’effort musculaire. Si on dit à des élèves : « Maintenant vous allez faire attention », on les voit froncer les sourcils, retenir la respiration, contracter les muscles. Si après deux minutes, on leur demande à quoi ils font attention, ils ne peuvent pas répondre. Ils n’ont fait attention à rien. Ils n’ont pas fait attention. Ils ont contracté leurs muscles.
On dépense souvent ce genre d’effort musculaire dans les études. Comme il finit par fatiguer, on a l’impression qu’on a travaillé. C’est une illusion. La fatigue n’a aucun rapport avec le travail. Le travail est l’effort utile, qu’il soit fatigant ou non. Cette espèce d’effort musculaire dans l’étude est tout à fait stérile, même accomplie avec bonne intention. Cette bonne intention est alors de celles qui pavent l’enfer. Des études ainsi menées peuvent quelquefois être bonnes scolairement, du point de vue des notes et des examens, mais c’est malgré l’effort et grâce aux dons naturels ; et de telles études sont toujours inutiles.
La volonté, celle qui au besoin fait serrer les dents et supporter la souffrance, est l’arme principale de l’apprenti dans le travail manuel. Mais contrairement à ce que l’on croit d’ordinaire, elle n’a presque aucune place dans l’étude. L’intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu’il y ait désir, il faut qu’il y ait plaisir et joie. L’intelligence ne grandit et ne porte de fruits que dans la joie. La joie d’apprendre est aussi indispensable aux études que la respiration aux coureurs. Là où elle est absente, il n’y a pas d’étudiants, mais de pauvres caricatures d’apprentis qui au bout de leur apprentissage n’auront même pas de métier.
C’est ce rôle du désir dans l’étude qui permet d’en faire une préparation à la vie spirituelle. (…/…)
Vingt minutes d’attention intense et sans fatigue valent infiniment mieux que trois heures de cette application aux sourcils froncés qui fait dire avec le sentiment du devoir accompli : « J’ai bien travaillé. » (…/…)
L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. La pensée doit être, à toutes les pensées particulières et déjà formées, comme un homme sur une montagne qui, regardant devant lui, aperçoit en même temps sous lui, mais sans les regarder, beaucoup de forêts et de plaines. Et surtout la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer.
Tous les contresens dans les versions, toutes les absurdités dans la solution des problèmes de géométrie, toutes les gaucheries du style et toutes les défectuosités de l’enchaînement des idées dans les devoirs de français, tout cela vient de ce que la pensée s’est précipitée hâtivement sur quelque chose, et étant ainsi prématurément remplie n’a plus été disponible pour la vérité. La cause est toujours qu’on a voulu être actif ; on a voulu chercher. On peut vérifier cela à chaque fois, pour chaque faute, si l’on remonte à la racine. Il n’y a pas de meilleur exercice que cette vérification. Car cette vérité est de celles auxquelles on ne peut croire qu’en les éprouvant cent et mille fois. Il en est ainsi de toutes les vérités essentielles. (…/…)
Pensé ainsi, tout exercice scolaire ressemble à un sacrement.
Il y a pour chaque exercice scolaire une manière spécifique d’attendre la vérité avec désir et sans se permettre de la chercher. Une manière de faire attention aux données d’un problème de géométrie sans en chercher la solution, aux mots d’un texte latin ou grec sans en chercher le sens, d’attendre, quand on écrit, que le mot juste vienne de lui-même se placer sous la plume en repoussant seulement les mots insuffisants. (…/…)
Heureux donc ceux qui passent leur adolescence et leur jeunesse seulement à former ce pouvoir d’attention. Sans doute ils ne sont pas plus proches du bien que leurs frères qui travaillent dans les champs et les usines. »
Simone Weil
Attente de Dieu (1942)
Il s'agit d'un texte emprunté au livre de Simone Weil "L'Attente de Dieu", où j'ai trouvé ce chapitre particulier, intitulé : «Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’amour de Dieu »
« Bien qu’aujourd’hui on semble l’ignorer, la formation de la faculté d’attention est le but véritable et presque l’unique intérêt des études. La plupart des exercices scolaires ont aussi un certain intérêt intrinsèque ; mais cet intérêt est secondaire. Tous les exercices qui font vraiment appel au pouvoir d’attention sont intéressants au même titre et presque également. (…/…)
N’avoir ni don ni goût naturel pour la géométrie n’empêche pas la recherche d’un problème ou l’étude d’une démonstration de développer l’attention. C’est presque le contraire. C’est presque une circonstance favorable.
Même il importe peu qu’on réussisse à trouver la solution ou à saisir la démonstration, quoiqu’il faille vraiment s’efforcer d’y réussir. Jamais, en aucun cas, aucun effort d’attention véritable n’est perdu. Toujours il est pleinement efficace spirituellement, et par suite aussi, par surcroît, sur le plan inférieur de l’intelligence, car toute lumière spirituelle éclaire l’intelligence.
Si on cherche avec une véritable attention la solution d’un problème de géométrie, et si, au bout d’une heure, on n’est pas plus avancé qu’en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse. Sans qu’on le sente, sans qu’on le sache, cet effort en apparence stérile et sans fruit a mis plus de lumière dans l’âme. (…/…)
Peut-être, un jour, celui qui a donné cet effort inefficace sera-t-il capable de saisir plus directement, à cause de cet effort, la beauté d’un vers de Racine.
(…/…)
S’il y a vraiment désir, si l’objet du désir est vraiment la lumière, le désir de lumière produit la lumière. Il y a vraiment désir quand il y a effort d’attention. C’est vraiment la lumière qui est désirée si tout autre mobile est absent. Quand même les efforts d’attention resteraient en apparence stériles pendant des années, un jour une lumière exactement proportionnelle à ces efforts inondera l’âme. Chaque effort ajoute un peu d’or à un trésor que rien au monde ne peut ravir.
(…/…)
Il faut donc étudier sans aucun désir d’obtenir de bonnes notes, de réussir aux examens, d’obtenir aucun résultat scolaire, sans aucun égard aux goûts ni aux aptitudes naturelles, en s’appliquant pareillement à tous les exercices, dans la pensée qu’ils servent tous à former cette attention. (…/…)
Le plus souvent on confond avec l’attention une espèce d’effort musculaire. Si on dit à des élèves : « Maintenant vous allez faire attention », on les voit froncer les sourcils, retenir la respiration, contracter les muscles. Si après deux minutes, on leur demande à quoi ils font attention, ils ne peuvent pas répondre. Ils n’ont fait attention à rien. Ils n’ont pas fait attention. Ils ont contracté leurs muscles.
On dépense souvent ce genre d’effort musculaire dans les études. Comme il finit par fatiguer, on a l’impression qu’on a travaillé. C’est une illusion. La fatigue n’a aucun rapport avec le travail. Le travail est l’effort utile, qu’il soit fatigant ou non. Cette espèce d’effort musculaire dans l’étude est tout à fait stérile, même accomplie avec bonne intention. Cette bonne intention est alors de celles qui pavent l’enfer. Des études ainsi menées peuvent quelquefois être bonnes scolairement, du point de vue des notes et des examens, mais c’est malgré l’effort et grâce aux dons naturels ; et de telles études sont toujours inutiles.
La volonté, celle qui au besoin fait serrer les dents et supporter la souffrance, est l’arme principale de l’apprenti dans le travail manuel. Mais contrairement à ce que l’on croit d’ordinaire, elle n’a presque aucune place dans l’étude. L’intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu’il y ait désir, il faut qu’il y ait plaisir et joie. L’intelligence ne grandit et ne porte de fruits que dans la joie. La joie d’apprendre est aussi indispensable aux études que la respiration aux coureurs. Là où elle est absente, il n’y a pas d’étudiants, mais de pauvres caricatures d’apprentis qui au bout de leur apprentissage n’auront même pas de métier.
C’est ce rôle du désir dans l’étude qui permet d’en faire une préparation à la vie spirituelle. (…/…)
Vingt minutes d’attention intense et sans fatigue valent infiniment mieux que trois heures de cette application aux sourcils froncés qui fait dire avec le sentiment du devoir accompli : « J’ai bien travaillé. » (…/…)
L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. La pensée doit être, à toutes les pensées particulières et déjà formées, comme un homme sur une montagne qui, regardant devant lui, aperçoit en même temps sous lui, mais sans les regarder, beaucoup de forêts et de plaines. Et surtout la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer.
Tous les contresens dans les versions, toutes les absurdités dans la solution des problèmes de géométrie, toutes les gaucheries du style et toutes les défectuosités de l’enchaînement des idées dans les devoirs de français, tout cela vient de ce que la pensée s’est précipitée hâtivement sur quelque chose, et étant ainsi prématurément remplie n’a plus été disponible pour la vérité. La cause est toujours qu’on a voulu être actif ; on a voulu chercher. On peut vérifier cela à chaque fois, pour chaque faute, si l’on remonte à la racine. Il n’y a pas de meilleur exercice que cette vérification. Car cette vérité est de celles auxquelles on ne peut croire qu’en les éprouvant cent et mille fois. Il en est ainsi de toutes les vérités essentielles. (…/…)
Pensé ainsi, tout exercice scolaire ressemble à un sacrement.
Il y a pour chaque exercice scolaire une manière spécifique d’attendre la vérité avec désir et sans se permettre de la chercher. Une manière de faire attention aux données d’un problème de géométrie sans en chercher la solution, aux mots d’un texte latin ou grec sans en chercher le sens, d’attendre, quand on écrit, que le mot juste vienne de lui-même se placer sous la plume en repoussant seulement les mots insuffisants. (…/…)
Heureux donc ceux qui passent leur adolescence et leur jeunesse seulement à former ce pouvoir d’attention. Sans doute ils ne sont pas plus proches du bien que leurs frères qui travaillent dans les champs et les usines. »
Simone Weil
Attente de Dieu (1942)
In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum
http://www.youtube.com/watch?v=WDV94Iti5ic&feature=related (Philippe Herreweghe)
http://www.youtube.com/watch?v=WDV94Iti5ic&feature=related (Philippe Herreweghe)
- stephlorant
- Tribunus plebis

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Concordances spirituelles
Je suis fasciné non pas tellement par cette citation de sainte Édith Stein, que par la similitude de pensée, lorsqu'on la compare à une citation de Simone Weil - d'autant qu'il s'agit de deux juives converties, décédées toutes deux durant la guerre, l'une dans un camp de concentration, l'autre dans un sanatorium).
Edith Stein:
"Je pense que dans tous les cas c'est un chemin très sûr que de faire tout son possible pour se vider de tout et servir de réceptacle à la grâce divine."
Ste Thérèse-Bénédicte de la Croix
Dans "Edith Stein. La puissance de la Croix", Nouvelle Cité, Montrouge 1999 (5ème éd.), p. 56
Simone weil:
"Nous ne possédons rien au monde - car le hasard peut tout nous ôter - sinon le pouvoir de dire je. C'est cela qu'il faut donner à Dieu, c'est-à-dire détruire. Il n'y a absolument aucun autre acte libre qui nous soit permis, sinon la destruction du je."
(Simone Weil dans "La pesanteur et la grâce", p.35, Pocket-Agora n°99)
Edith Stein:
"Je pense que dans tous les cas c'est un chemin très sûr que de faire tout son possible pour se vider de tout et servir de réceptacle à la grâce divine."
Ste Thérèse-Bénédicte de la Croix
Dans "Edith Stein. La puissance de la Croix", Nouvelle Cité, Montrouge 1999 (5ème éd.), p. 56
Simone weil:
"Nous ne possédons rien au monde - car le hasard peut tout nous ôter - sinon le pouvoir de dire je. C'est cela qu'il faut donner à Dieu, c'est-à-dire détruire. Il n'y a absolument aucun autre acte libre qui nous soit permis, sinon la destruction du je."
(Simone Weil dans "La pesanteur et la grâce", p.35, Pocket-Agora n°99)
In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum
http://www.youtube.com/watch?v=WDV94Iti5ic&feature=related (Philippe Herreweghe)
http://www.youtube.com/watch?v=WDV94Iti5ic&feature=related (Philippe Herreweghe)
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etienne lorant
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- Inscription : mar. 08 avr. 2008, 16:53
Simone Weil
"Aujourd'hui, ce n'est rien encore que d'être saint, il faut la sainteté que le moment présent exige, une sainteté nouvelle, elle aussi sans précédent". (Lettres)
S. Weil écrit cela de son époque (avec la montée du nazisme et la guerre), mais n'est-ce pas tout aussi urgent de notre temps ? Il y a urgence de tous les temps depuis l'incarnation du Verbe. Nos grands-parents ont connu la guerre 14-18, mes parents avaient près de vingt ans en 1945. Je me souviens clairement de la crise de Cuba,en 1963, lorsque la troisième guerre mondiale a éclater, j'ai connu le temps du service militaire obligatoire et, après les attentats du 11 septembre, la guerre en Irak et qui sait, bientôt une guerre contre l'Iran, tandis que les démocraties européennes disparaîtront sous un "diktat" financier ? Oui, nous vivons encore et toujours le temps qui nécessite une sainteté sans précédent, car en réalité, la fin à commencé dès la première venue du Messie.
S. Weil écrit cela de son époque (avec la montée du nazisme et la guerre), mais n'est-ce pas tout aussi urgent de notre temps ? Il y a urgence de tous les temps depuis l'incarnation du Verbe. Nos grands-parents ont connu la guerre 14-18, mes parents avaient près de vingt ans en 1945. Je me souviens clairement de la crise de Cuba,en 1963, lorsque la troisième guerre mondiale a éclater, j'ai connu le temps du service militaire obligatoire et, après les attentats du 11 septembre, la guerre en Irak et qui sait, bientôt une guerre contre l'Iran, tandis que les démocraties européennes disparaîtront sous un "diktat" financier ? Oui, nous vivons encore et toujours le temps qui nécessite une sainteté sans précédent, car en réalité, la fin à commencé dès la première venue du Messie.
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )
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etienne lorant
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- Inscription : mar. 08 avr. 2008, 16:53
Meditations sur des "mots" de Simone Weil
"Ne pas confondre le besoin avec le bien. Il y a quantité de choses dont on croit avoir besoin pour vivre. Souvent, c'est faux, car on survivrait à leur perte". (Pensées sans ordre concernant l'amour de Dieu)
Ce n'est sans doute pas facile à faire, mais il est tout est fait exact que l'on peut, sans mourir, se passer de la télé le soir en rentrant chez soi ! Mais dans le même temps, il ne vient à l'esprit de quiconque de ne pas appuyer sur la télécommande dès les premiers pas dans la maison ou l'appartement - on croirait que la télé, c'est "le pain culturel" indispensable - or, non seulement on survit à l'absence de télé, mais on redécouvre le charme de la lecture ou l'audition tranquille d'un morceau de musique... ou la prière.
Ce n'est sans doute pas facile à faire, mais il est tout est fait exact que l'on peut, sans mourir, se passer de la télé le soir en rentrant chez soi ! Mais dans le même temps, il ne vient à l'esprit de quiconque de ne pas appuyer sur la télécommande dès les premiers pas dans la maison ou l'appartement - on croirait que la télé, c'est "le pain culturel" indispensable - or, non seulement on survit à l'absence de télé, mais on redécouvre le charme de la lecture ou l'audition tranquille d'un morceau de musique... ou la prière.
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )
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etienne lorant
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- Inscription : mar. 08 avr. 2008, 16:53
Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil
"Quand la douleur et l'épuisement arrivent au point de faire naître dans l'âme le sentiment de la perpétuité, en contemplant cette perpétuité avec acceptation et amour, on est arraché jusqu'à l'éternité" (La pesanteur et la grâce)
... sans doute parce que le sentiment de la perpétuité causé par la douleur et l'épuisement est la préfiguration de l'éternité, mais comme en une image inversée, comme le négatif d'une très belle photo. J'apprécie beaucoup les mots de Simone Weil, car ils obligent toujours à pratiquer un "exercice" de spiritualité. Du reste, je crois très bien que le monde est comme le 'négatif photographique' du paradis. Début 2009, tandis que j'étais malade et que ma fièvre s'élevait peu à peu jusqu'à 40° C, j'ai vécu une contemplation intérieure (l'image de Jésus déjà couronné d'épines m'apparaissait comme à l'intérieur de moi-même) qui confère - de mon point de vue en tout cas, une autorité certaine à ce propos.
... sans doute parce que le sentiment de la perpétuité causé par la douleur et l'épuisement est la préfiguration de l'éternité, mais comme en une image inversée, comme le négatif d'une très belle photo. J'apprécie beaucoup les mots de Simone Weil, car ils obligent toujours à pratiquer un "exercice" de spiritualité. Du reste, je crois très bien que le monde est comme le 'négatif photographique' du paradis. Début 2009, tandis que j'étais malade et que ma fièvre s'élevait peu à peu jusqu'à 40° C, j'ai vécu une contemplation intérieure (l'image de Jésus déjà couronné d'épines m'apparaissait comme à l'intérieur de moi-même) qui confère - de mon point de vue en tout cas, une autorité certaine à ce propos.
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )
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