zora a écrit :
Bonjour à toutes et tous.
Il y a une chose laquelle me crée confusion et sur laquelle je réfléchis déjà un certain temps sans trouver une réponse : l’homme reste-t-il l’homme après la mort ? Toujours quand quelqu’un parle des personnes défuntes et use la parole l’homme (en sens d'être humain) il vient d'être corrigé par un prêtre ou quelqu’un qui prétend en savoir plus. La parole exacte serait l’âme immortelle. Alors, Adam et Eve dans le Paradis terrestre étaient un homme et une femme. Après notre mort et après que le mal sera annulé redevenions-nous comme eux auparavant, avant leur chute, ou quelque chose a été changé irrémédiablement par leur acte et nous serons divers d’eux même si sauvé et redevenus purs et immortels ?
Quelqu’un me saurait répondre à cette question, s’il vous plaît ?
cordialement
zora
Très bonne question que cette question de l'existence au-delà de la mort, question qui nous touche, ou devrait nous toucher au plus profond de nous-mêmes, ce que Pascal avait parfaitement saisi:
L'immortalité de l'âme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l'indifférence de savoir ce qui en est. Toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes si différentes, selon qu'il y aura des biens éternels à espérer ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu'en la réglant par la vue de ce point, qui doit être notre dernier objet. Ainsi notre premier intérêt et notre premier devoir est de nous éclaircir sur ce sujet, d'où dépend toute notre conduite. Et c'est pourquoi, entre ceux qui n'en sont pas persuadés, je fais une extrême différence de ceux qui travaillent de toutes leurs forces à s'en instruire, à ceux qui vivent sans s'en mettre en peine et sans y penser. Je ne puis avoir que de la compassion pour ceux qui gémissent sincèrement dans ce doute, qui le regardent comme le dernier des malheurs, et qui, n'épargnant rien pour en sortir, font de cette recherche leurs principales et leurs plus sérieuses occupations. Mais pour ceux qui passent leur vie sans penser à cette dernière fin de la vie, et qui, par cette seule raison qu'ils ne trouvent pas en eux-mêmes les lumières qui les en persuadent, négligent de les chercher ailleurs, et d'examiner à fond si cette opinion est de celles que le peuple reçoit par une simplicité crédule, ou de celles qui, quoiqu'obscures d'elles-mêmes, ont néanmoins un fondement très solide et inébranlable, je les considère d'une manière toute différente. Cette négligence en une affaire où il s'agit d'eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit; elle m'étonne et m'épouvante, c'est un monstre pour moi. Je ne dis pas ceci par le zèle pieux d'une dévotion spirituelle. J'entends au contraire qu'on doit avoir ce sentiment par un principe d'intérêt humain et par un intérêt d'amour-propre: il ne faut pour cela que voir ce que voient les personnes les moins éclairées. Il ne faut pas avoir l'âme fort élevée pour comprendre qu'il n'y a point ici de satisfaction véritable et solide, que tous nos plaisirs ne sont que vanité, que nos maux sont infinis, et qu'enfin la mort, qui nous menace à chaque instant, doit infailliblement nous mettre dans peu d'années dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis ou malheureux (...).
Blaise PASCAL
Pour faire le point sur cette question et les réponses diverses et variées apportées par les différents courants religieux, philosophiques et idéologiques j'ai établi la classification typologique suivante:
I) Constitution de l'homme
1) monisme/dualisme: l'homme est-il une unité réelle (monisme) ou simplement formelle se subdivisant en une pluralité d'unités rélles ?
2) spiritualisme/matérialisme: y-a-t-il en l'homme un principe spirituel ou tout n'est-il chez lui que matière ?
II) Dynamique de l'homme
3) incorruptibilisme/corruptibilisme: y-a-t-il en l'homme quelque chose d'incorruptible ou tout finit-il par se corrompre à un moment ou à un autre ?
4) survivalisme/mortalisme: subsiste-t-il une activité consciente après la mort ?
5) eschatologisme/cyclisme: la dynamique est-elle irréversible ?
6) finitisme/indéfinitisme: la dynamique a t-elle un terme ultime ?
7) légalisme/chaotisme: la dynamique suit-elle des lois ou au contraire est-elle chaotique ?
8) surnaturalisme/naturalisme: la dynamique n'est-elle fonction que de l'ordre naturel des choses ?
Je vais appliquer cette classification sur quelques exemples:
Aristote est 1) moniste: la réalité de la substance est constituée d'un seul bloc, tout le reste n'est qu'abstraction, 2) spiritualiste: il affirme l'âme et en fait le principe du vivant, 3) corruptibiliste: l'âme ne subsite pas après la mort du corps=>il est alors inutile de poursuivre plus loin dans la classification.
Platon est 1) dualiste: l'âme et le corps sont deux choses bien distinctes, 2) spiritualiste: l'âme étant même identique à "l'homme véritable", 3) incorruptibiliste: l'âme immatérielle, prisonnière mais non liée organiquement au corps ne se corrompt jamais, 4) survivaliste: l'âme est encore plus consciente de la réalité une fois affranchie du corps, 5) cycliste: l'âme peut se réincarner, 6) finitiste: l'âme peut se libérer du cycle et s'élever définitivement à la contemplation éternelle des Idées. 7) légaliste: l'âme se réincarne en fonction des erreurs commises dans une vie antérieure 8) naturaliste: pour atteindre son terme l'âme n'a pas besoin d'une grâce surnaturelle.
Le scientisme est 1) moniste: l'homme n'est rien d'autre qu'un organisme biologique 2) matérialiste: pas d'âme informant le corps, la conscience est un "épiphénomène"=> inutile d'aller plus loin
Le bouddhisme est 1) dualiste: l'homme est un agrégat d'esprit et de matière 2) spiritualiste, 3)corruptibiliste: l'esprit aussi finit par se désagréger mais pas immédiatement après la mort 4)survivaliste: survie de l'esprit jusqu'à une "recombinaison totale des flux psychiques"=>dissolution de l'identité de l'homme=> inutile d'aller plus loin.
La particularité de l'immortalité de l'âme chez Kant est que sa progression est linéaire et infinie (indéfinitisme eschatologique), dans le protestantisme on trouve également le sommeil de l'âme jusqu'à la résurrection (incorruptibilisme mortaliste). Il y a donc de multiples combinaisons possibles, toute la question étant de savoir laquelle est la bonne, je rappelerais sans justification rationnelle (faute de temps mais elle existe!) que la position catholique est la suivante:
1)monisme: l'unité de l'homme réside dans l'union de l'âme avec le corps dans le rapport de la forme à sa matière. 2) spiritualisme: l'âme est de nature spirituelle 3) l'âme est incorruptible: immortalité naturelle 4)survivalisme: jugement particulier, la vie de l'âme dans l'au-delà, états de conscience "plus ou moins agréables" 5) eschatologisme: pas de retour en arrière, pas de réincarnation, en attente de la résurrection 6) fin dernière: résurrection, jugement dernier, confirmation du jugement particulier 7) la loi est celle de la justice et de la miséricorde 8) nécessité de la grâce divine pour ressuciter et accéder à la vie éternelle: immortalité surnaturelle
On entend souvent dire "on ne peut savoir, personne n'en est jamais revenu", déjà je ferais remarquer que notre raison nous permet dans bien des cas de savoir de façon certaine sans avoir à expérimenter, ensuite c'est inexact car Dieu nous envoie des signes, le tout étant de les reconnaître et de les distinguer des prodiges du Malin. Je vais citer ici un de ces cas étranges rapporté par Saint Jean Bosco dans sa biographie de Comollo, publiée en 1844, dans son autobiographie partielle de 1873 et confirmé par Don Joseph Fiorito:
Au début de l'automne 1838-il a juste vingt-trois ans-se promenant avec son ami et condisciple de théologie, Louis Comollo, garçon fin, sensible et de haute spiritualité, il est étonné de l'entendre lui dire:
- L'année prochaine, j'espère boire un vin meilleur...Depuis quelque temps, j'éprouve un désir tellement vif d'aller au ciel qu'il me paraît impossible de vivre encore longtemps sur la terre.
Quelques semaines plus tard, poursuivant dans l'étrange, ils s'engagent à ce que le premier des deux qui mourra vienne dire à l'autre, avec la permission de Dieu s'il est en paradis. Décision plutôt morbide pour des jeunes gens, mais Comollo avait, c'est évident, le pressentiment de sa fin prochaine, et l'esprit de Bosco, capable d'intuitions étonnantes, était assurément envahi, lui aussi, du même pressentiment.
Six mois environ après les premières paroles, le 25 mars 1839:
-Je me sens mal, dit Comollo, en apparence bien portant la veille encore, je sens que je vais mourir.
Et le 2 avril, n'ayant pas vingt-deux ans, il meurt d'une maladie aiguë, la main dans celle de son ami:
"La nuit du 4 avril, celle qui suivit la cérémonie d'inhumation, je me trouvais parmi les élèves du cours de théologie dans le dortoir qui donne sur la cour, au sud. J'étais au lit, mais je ne dormais pas. Je pensais à la promesse échangée et, dans la prévision de ce qui pouvait arriver, j'éprouvais un vague sentiment de crainte. Sur le coup de minuit, un bruit sourd se fit entendre au fond du corridor. Il devenait toujours plus sensible, plus profond, plus intense au fur et à mesure qu'il approchait. Ce semblait être un bruit de tombereau, de train de chemin de fer, d'une décharge d'artillerie. Je ne sais trop comment m'exprimer sinon en disant que c'était un ensemble de fracas et de secousses violentes au point de plonger les auditeurs dans une extrême épouvante et de leur enlever la parole.
"A mesure qu'il s'approchait, ce vacarme laissait tout en vibrations derrière lui: les murs, le plafond, le plancher, le pavement du corridor, comme si tout cela était fait de lattes de fer qu'un bras puissant secouait. On ne pouvait se rendre compte de sa progression de telle sorte qu'il était impossible d'en évaluer la distance, elle échappait aux sens. Impossible aussi d'en apprécier l'approche et de dire si son éloignement diminuait. Sa position était (pour nous) aussi incertaine que celle d'une locomotive à vapeur qu'on ne pourrait localiser que grâce à la fumée qu'elle jette dans l'air.
"Les séminaristes de ce dortoir s'éveillent, mais personne ne parle. J'étais pétrifié de terreur. Le bruit s'avance, toujours plus épouvantable. Il est proche du dortoir. La porte s'ouvre violemment d'elle-même. Le fracas continue, toujours plus fort, sans que l'on voie quoi que ce soit sinon une lueur vacillante aux teintes multiples qui semblait être la cause de ce bruit. A un certain moment, silence soudain. La lumière brille plus vive, et on entend distinctement résonner la voix de Comollo qui, par trois fois, appelle son condisciple par son nom et dit: "Je suis sauvé!"
"A ce moment le dortoir devient encore plus lumineux. Le bruit, qui avait cessé, se fait entendre de nouveau, bien plus violent, comme celui d'un coup de tonnerre qui aurait fait crouler la maison. Mais il cessa aussitôt et toute lumière disparut. Mes compagnons sautèrent du lit et fuirent de tous côtés sans trop savoir où. Quelques-uns se regroupèrent dans un coin du dortoir et se serrèrent autour du responsable, Don Joseph Fiorito, de Rivoli. Tous passèrent la nuit dans l'impatience de voir se lever la lumière du jour. J'ai beaucoup souffert et mon épouvante fut telle qu'en cet instant, j'aurais préféré mourir".