Ghirlandaio : La Nativité 1482-85 (Florence, Santa Trinita) :
Je viens de découvrir cette belle oeuvre du Florentin Domenico Ghirlandaio...
petite méditation matinale :
C'est le matin du tout premier Noël. Dans l'étable de Bethléem (de superbes vestiges antiques, en ruines que l'artiste a pris grand soin de détailler) trois bergers sont venus adorer l'Enfant. Humblement tournés vers le Nouveau-Né, ils sont magnifiques d'humanité (les mains, les visages, les rides appartiennent au registre terrestre, au monde de la terre avec ses joies et ses peines). Celui qui porte un agneau nous suggère que Jésus est aussi le Bon Pasteur et l'Agneau immolé pour notre salut...
Marie, à gauche, comme isolée des autres personnages, est toute perdue en Dieu. Elle a ôté l'Enfant de la mangeoire (le magnifique tombeau antique sur lequel se penchent l'âne et le boeuf) pour présenter son Fils, posé à terre sur un pan de son manteau, petit être de faiblesse assumant toute l'humilité de notre condition terrestre...Elle médite toutes ces choses en son coeur dans la louange et l'action de grâce...
Le Verbe Incarné encore "infans" pose un doigt sur la bouche qui va bouleverser le vieux monde...Il est Parole Divine mais, en ce matin, se contente de se tourner, offert, vers les spectateurs du tableau, tel une Hostie proposée à l'adoration des fidèles : il est en effet avant tout Pain de Vie, nourriture des âmes : les deux animaux de la crèche, magnifiés par le peintre qui était excellent portraitiste, nous indiquent que nous devons docilement nous approcher, nous aussi, de la "céleste mangeoire", dans la simplicité et la douceur dont ils font preuve, humbles animaux qu'ils sont...
La tête de Jésus, le Chef de toute vie, touche le tombeau antique : la mort est vaincue ! La véritable Pierre Vivante, c'est Lui : le sarcophage n'est plus qu'antiquaille face à un bébé plein de la vie de Dieu...
L'artiste nous donne ainsi à contempler un autre sépulchre ouvert : celui du matin de Pâques !
Le soleil est levé, la nuit de l'Ancien Testament s'est achevée : on aperçoit déjà le joyeux cortège des Mages s'apprêtant à franchir un arc de triomphe romain : l'évènement s'inscrit dans le temps historique des hommes, à l'époque où la Judée est colonie romaine, le millésime 1485, porté au dessus de l'un des chapiteaux corinthiens de l'étable, inscrit par ailleurs ce tableau dans le présent des contemporains de Ghirlandaio.
Le père nourricier de Jésus, saint Joseph, détourne la tête, attentif aux signes du Ciel : on aperçoit d'ailleurs un ange planant au dessus de bergers attardés, mais Joseph pressent peut-être que sa mission va s'avérer difficile et que la Fuite en Egypte s'annonce déjà : la pierre angulaire, le signe de contradiction a fait son apparition dans un monde pervers refusant la Lumière...A gauche la gourde, la selle annoncent que Jésus va connaitre aussi les besoins et instabilités de notre humaine condition...
Déjà la manifestation de l'Evangile aux nations est en route : par notre présence, car nous participons à cette scène en contemplant l'Enfant à l'instar des Bergers, par l'arrivée des Rois venus d'Orient en cortège somptueux et triomphal : l'Arc de Triomphe symbolise surtout la victoire du Christ sur les forces du mal ayant enténébré et perverti l'oeuvre divine et nous sommes, là aussi, appelés à nous réjouir de cette manifestation de la tendresse de Dieu.
Je vous laisse méditer sur cette oeuvre : Ghirlandaio connaissait très certainement les scènes de la Nativité des Primitifs flamands : l'étable ruinée est un poncif symbolisant la caducité de l'ancien monde, le délabrement des âmes aussi - qui comme ici montrent par la qualité de leurs ruines qu'elles sont également la noble demeure d'un Dieu. Au fond, Jérusalem est une ville du Quattrocento et, dans l'encadrement des deux pilastres délicatement peints, apparait un paysage tout de douceur et de sérénité : la Paix de Noël couvre la création entière...
Comme sur la magnifique Nativité d'Hugo van der Goes (retable Portinari, 1475 aux Offices de Florence), apparait un glaieul (à droite) fleur symbolique dont le nom latin, glaive, annonce les douleurs prédites à Marie par le vieillard Syméon...
Enfin je laisse aux excellents latinistes du forum le soin de déchiffrer et traduire l'inscription latine portée sur le sarcophage (et sur l'Arc...), sarcophage où une magnifique guirlande sculptée est sans doute, à la fois hommage à l'Enfant, et rappel du nom de ce peintre "guirlande" (de Noël ?

), en italien !
Ils nous représentent fort dignement ces Bergers non ?
Quant à frère Ane, il jubile lui aussi : sa famille a fourni l'ânesse de Balaam dans l'Ancien Testament, celle qui est appelée à porter le Seigneur le Jour des Rameaux, et ce brave compagnon méditatif va porter Marie et son Fils jusqu'en Egypte... Sa taille en fait l'ami des enfants : aux fiers coursiers symboles d'orgueil et de luxe il oppose les vertus cardinales liées à la force tranquille, au travail patient, à la peine quotidienne...
et voici notre peintre :
Autoportrait de Ghirlandaio dans l'Adoration des Mages (1488, Hôpital des saints innocents, Florence)
