Pneumatis a écrit :Bonjour,
Pas facile de faire que la discussion ne s'emballe pas ! Tentons de rester respectueux et bienveillant les uns envers les autres. Appliquant cette recommandation à moi-même, je renouvelle mes excuses pour mon cynisme lors de ma remarque sur l'esclavage, qui n'était pas des plus constructives, je le reconnais.
En espérant clore ce thème de la colonisation et de l'esclavage, je voudrais dire deux choses : quelle que soit la "rentabilité" de la colonisation et ses bienfaits, elle a eu des méfaits qui ne sont pas contestés. Qu'on y perde ou qu'on y gagne ne change rien au mal qu'on a causé à ces peuples.
Il ne faut certes pas confondre la colonisation et l'esclavage, mais il faut remettre les choses (y compris mes propos) dans leur contexte. Quand la colonisation a eu pour conséquence directe de pratiquer, non pas de façon marginale, mais légalement, en tant que nation française, le commerce d'esclaves des pays du sud, pour la spoliation des colonies du pacifique, par exemple, et quand la question se pose de savoir si on veut assumer ou pas, il faut se poser la question de savoir si on se considère membre de la nation française ou pas. Ce ne sont pas des français isolés qui ont commis ces méfaits, c'est la nation française elle-même, dans son droit et sa politique, même si tel ou tel de nos grands-pères n'y a pas participé. Se reconnaitre français et se réclamer de la nation n'autorise pas à faire deux poids deux mesures, et à ne revendiquer de notre histoire que ce qui nous arrange. "Grandir un peu", comme le suggère Polomnic, ça commence justement par arrêter de dire "c'est pas moi, c'est les autres", et assumer ce qui relève de l'histoire de notre nation. Cette nation ne peut qu'en ressortir grandie, que ce soit en reconnaissant et en assumant les massacres opérés pendant la révolution à l'encontre des catholiques royalistes, par exemple, ou en reconnaissant et en assumant les massacres opérés à l'encontre des esclaves et de certaines populations colonisées.
Enfin, il ne s'agit pas d'assumer des choses qui se sont passé il y a deux mille ans, mais des phénomènes que nous continuons d'entretenir aujourd'hui sous d'autres formes, par un impérialisme économique qui non seulement continue de creuser les écarts entre les pays riches et les pays pauvres, mais le fait en plus en nuisant gravement à notre environnement.
cf. La lettre de Benoit XVI pour la journée mondiale de la paix 2010.
Bon voilà tout ce que j'avais à dire sur ce sujet.
Pour revenir sur l'immigration, je voudrais repartir de la synthèse proposée par Ichtus et apportée par Mistral.
Le Catéchisme de l'Église catholique énonce que : "Les nations mieux pourvues sont tenues d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine. Les pouvoirs publics veilleront au respect du droit naturel qui place l’hôte sous la protection de ceux qui le reçoivent. Les autorités politiques peuvent en vue du bien commun dont elles ont la charge subordonner l’exercice du droit d’immigration à diverses conditions juridiques, notamment au respect des devoirs de migrants à l’égard du pays d’adoption. L’immigré est tenu de respecter avec reconnaissance le patrimoine matériel et spirituel de son pays d’accueil, d’obéir à ses lois et de contribuer à ses charges" .
C’est le devoir d’un Etat de préserver le bien commun. Saint Pie X le disait : "Oui, elle [la patrie] est digne, non seulement d’amour, mais de prédilection" . Il n’y a donc rien de honteux pour un chrétien à défendre le bien commun de la nation, la plus vaste des communautés naturelles. S’il le faut, il peut affirmer qu’une politique d’immigration massive est contraire au bien commun. (19 avril 1909).
En 1985, le Saint-Père rappelle, après avoir énuméré les méfaits du déracinement, "qu’on ne peut donc pas, a priori, considérer toute émigration comme un fait positif, à rechercher ou à promouvoir" (Discours au 2ème congrès mondial de pastorale de l’immigration - 17 octobre 1985).
Je ne peux qu'être d'accord avec ce qui est dit. Mais j'avoue ne pas comprendre comment, en partant de ça, on peut en arriver à la conclusion qu'il faut systématiquement reconduire les immigrés en situation irrégulière (c'est en tout cas ce que j'ai cru comprendre des propos de Mistral) ou encore fermer les frontières à l'immigration.
Personne ici ne souhaite que soit mise en oeuvre ou entretenue une politique d'
immigration massive. Le déracinement, pour beaucoup des migrants en quête de meilleures conditions de vie est une tragédie, souvent l'occasion d'une séparation de la famille en plus, et à l'arrivée d'une exploitation ne respectant pas leurs droits ni leur dignité. Des flux massifs et mal gérés sont également nuisibles aux nations d'accueil, dans ce qu'ils peuvent entrainer de déséquilibre économique par exemple.
Personne non plus ne dit qu'il faut promouvoir (ce qui va dans le même sens) comme un fait positif toute forme d'
émigration. Et ce pour les mêmes raisons que je viens d'indiquer.
Depuis le début, en ce qui me concerne, je crois bien souligner que le point fondamental d'une saine politique d'immigration est de favoriser le développement et les conditions de vie dans les pays de départ, afin que le besoin d'aller voir ailleurs soit le plus réduit possible. A ce sujet, je voudrais citer les propos de Benoit XVI, lors de son voyage aux Etats-Unis en 2008, répondant à une question sur l'immigration aux Etats-Unis :
Benoit XVI a écrit :La solution fondamentale est que les gens n'aient plus besoin d'émigrer parce qu'il y a dans leur patrie suffisamment de postes de travail, un tissu social suffisant qui fait que personne n'a plus besoin d'émigrer. Nous devons donc tous travailler avec cet objectif, pour un développement social qui permette d'offrir aux citoyens du travail et un avenir dans leur pays d'origine.
Ceci étant dit, et comme cela n'est pas fait, nous devons gérer les conséquences de notre immobilisme dans ce domaine, en regardant l'autre aspect de la gestion migratoire qui est celle de l'accueil, de l'intégration et de l'acculturation, ainsi que des conditions de tout cela.
Oui, je crois que les migrants doivent respecter les droits du pays d'accueil, s'intégrer à la culture, etc... Et le non respect du droit français, notamment dans le cas d'actes autorisés dans la culture du migrant, mais criminels au regard de la loi française, peut le cas échéant être un motif d'expulsion. Mais en amont de ces cas-là, il faut commencer par rendre l'intégration possible, et d'envisager avec le migrant, dès le départ, les éventuelles conditions de retour !
On ne peut pas regarder un clandestin en face et lui dire qu'il va être expulsé parce que sa seule situation de clandestin le met en infraction au regard du droit français. Etre clandestin ne peut être un crime, en premier accueil, dans la mesure où c'est la situation première de celui qui se réfugie sur notre territoire. La première chose est donc de reconnaitre ses droits. Mgr Agostino Marchetto, secrétaire du Conseil pontifical pour la pastorale des migrants et des personnes en déplacement, l'a rappelé récemment (cf. un message cité plus haut) :
Mgr Agostino Marchetto a écrit :Un autre droit violé dans l'acte d'intercepter et refouler les migrants sur les côtes africaines de la Méditerranée est celui au « juste procès », qui comprend le droit à se défendre, à être écouté, à faire appel contre une décision administrative, le droit à obtenir une décision motivée, et celui d'être informé des faits sur lesquels repose la sentence, le droit à une cour indépendante et impartiale. Le Code des frontières de Schengen déclare que toutes les personnes auxquelles aura été refusée l'entrée sur le territoire auront le droit de faire appel. Les personnes refoulées n'ont cependant pas la possibilité d'exercer ce droit. En plus de cela, on ne leur dit pas où et comment elles peuvent exercer ce droit, de même qu'il n'existe pas pour ces personnes un acte administratif qui leur interdise de poursuivre leur voyage du désespoir vers les eaux internationales ni ne prédispose leur retour à leur lieu de départ ou à un autre destin sur la côte africaine.
Oui, les migrants ont aussi des droits. On ne peut pas d'un côté les priver de conditions d'accueil dignes, d'une information correcte sur leurs droits et de la possibilité de les exercer, et de l'autre côté les condamner au refoulement pour le motif qu'ils sont en situation irrégulière. Par définition, une personne qui arrive sur notre territoire en fuyant son pays, même pour des raisons matérielles en quête de meilleures conditions de vie, se retrouve en situation irrégulière. Tout commence donc par l'accueil, à moins de penser que toute personne connait de manière innée les procédures de demande d'asile et de protection des réfugiés, ainsi que le droit français.
polomnic a écrit :C'est aussi une question que je me pose. Comment est il possible pour un chrétien de ressentir davantage d'empathie à l'égard de personnes lointaines qu'à l'égard de leur propres concitoyens.
Anonymus vous a très bien répondu. Il ne s'agit nullement de préférer le pauvre étranger au pauvre autochtone. Il s'agit surtout de ne pas les opposer et ne pas faire porter la responsabilité de la pauvreté des premiers sur les seconds. Croyez bien que les pauvres ont tous droit à une égale solidarité et une égale compassion. Pour vous retourner la remarque, à Polomnic et Mistral, il est curieux que nulle part dans vos propos, vous ne vous heurtiez de ce que notre système économique, et une part très favorisée de la population, favorise cette pauvreté quand d'autres n'ont pas de quoi vivre dignement. Au lieu de ça, vous vous concentrer sur ce bouc émissaire qu'est le migrant, comme si le pauvre étranger était la cause de ces inégalités.
Ce que vous dites ensuite sur la situation intolérable de français qui n'ont pas de logement décent, ou pas de quoi se nourrir est très vrai. Il est important de les aider. Accueillir l'étranger, ce n'est pas le préférer à l'autochtone, c'est lui reconnaitre les mêmes droits inaliénables. Les uns comme les autres ont autant le droit à notre solidarité, sans préférence. Vous semblez pourtant en faire une. J'en déduis que cela ne peut être au nom du respect de la dignité humaine que vous souhaitez que les "pur souche" qui vivent dans la pauvreté bénéficient de condition de vie meilleures. Car si c'était au nom du respect de la dignité humaine, cette dignité humaine n'étant pas moins réelle pour l'étranger, vous ne pourriez avoir cette préférence.
Je gage que ce n'est pas une préférence que vous faites, mais une interprétation du principe de subsidiarité, en vous disant que la nation a d'abord pour rôle de se préoccuper de ses "nationaux" et de préserver son identité. En France, nous revendiquons et voulons rappeler une identité chrétienne. Mais précisément, comme l'a rappelé Benoit XVI à Malte, la longue tradition de l'accueil des migrants fait partie intégrante des racines chrétiennes d'un pays. Revenir là-dessus, c'est rejeter une part de son héritage chrétien.
Pour conclure ce trop long commentaire, et pour formuler beaucoup mieux que je ne saurais le faire, je voudrais citer sa sainteté Jean-Paul II, dans son
message pour la journée mondiale du migrant et du réfugié en 1999 :
Jean-Paul II a écrit :4. Dans de nombreuses régions du monde, on vit aujourd'hui des situations d'instabilité et d'insécurité dramatiques. Il n'est pas surprenant que dans de tels contextes, les pauvres et les personnes abandonnées fassent le projet de fuir à la recherche d'une nouvelle terre qui puisse leur offrir pain, dignité et paix. Il s'agit de la migration de ceux qui ont perdu l'espoir: hommes et femmes, souvent jeunes, auxquels il ne reste d'autre choix que de quitter leur pays pour s'aventurer vers l'inconnu. Chaque jour, des milliers de personnes affrontent des risques parfois dramatiques pour tenter de fuir une vie sans avenir. Malheureusement, la réalité qu'ils trouvent dans les nations d'accueil est souvent une source d'ultérieures déceptions.
Dans le même temps, les Etats qui disposent d'une relative abondance tendent à refermer leurs frontières, sous la pression d'une opinion publique désorientée par les inconvénients qu'entraîne le phénomène de l'immigration. La société se retrouve face à des "clandestins", hommes et femmes en situation irrégulière, privés de droits dans un pays qui refuse de les accueillir, victimes de la criminalité organisée ou d'entrepreneurs sans scrupules.
Au seuil du grand Jubilé de l'An 2000, tandis que l'Eglise prend une conscience renouvelée de sa mission au service de la famille humaine, cette situation soulève également de graves interrogations. Le processus de globalisation peut constituer une opportunité si les différences culturelles sont perçues comme une occasion de rencontre et de dialogue et si la répartition inégale des ressources mondiales provoque une nouvelle conscience de la solidarité nécessaire qui doit unir les familles humaines. Si, au contraire, les inégalités s'accroissent, les populations pauvres sont contraintes à l'exil du désespoir, tandis que les pays riches se retouvent prisonniers de leur désir insatiable de concentrer dans leurs mains les ressources disponibles.
5. Consciente des drames mais également des opportunités présentes dans le phénomène des migrations, "les yeux fixés sur le mystère de l'Incarnation du Fils de Dieu, l'Eglise s'apprête à franchir le seuil du troisième millénaire" (Incarnationis mysterium, n. 1). Dans l'événement de l'Incarnation, l'Eglise reconnaît l'initiative de Dieu, qui "nous a fait connaître le mystère de sa volonté, ce dessein bienveillant qu'Il avait formé en lui par avance, pour le réaliser quand les temps seraient accomplis: ramener toutes choses sous un seul Chef, le Christ, les êtres célestes comme les terrestres" (Ep 1, 9-10). L'engagement des chrétiens tire sa force de l'amour du Christ, qui est la Bonne Nouvelle pour tous les hommes.
A la lumière de cette Révélation, l'Eglise, Mère et Maîtresse, oeuvre afin que la dignité de chaque personne soit respectée, que l'immigré soit accueilli comme un frère et que toute l'humanité forme une famille unie, qui sache valoriser avec un esprit de discernement les diverses cultures qui la composent. En Jésus, Dieu est venu demander l'hospitalité aux hommes. Pour cela, Il établit comme vertu caractéristique du croyant la disponibilité à accueillir l'autre dans l'amour. Il a voulu naître dans une famille qui n'a pas trouvé de logement à Behtléem (cf. Lc 2, 7) et qui a vécu l'expérience de l'exil en Egypte (cf. Mt 2, 14). Jésus, qui n'avait pas "où reposer la tête" (Mt 8, 20), a demandé l'hospitalité à ceux qu'il rencontrait. A Zacchée, il a dit "il me faut aujourd'hui demeurer chez toi" (Lc 19, 5). Il est arrivé à s'assimiler à l'étranger qui avait besoin d'un abri: "J'étais étranger et vous m'avez accueilli" (Mt 25, 35). En envoyant ses disciples en mission, il fait de l'hospitalité dont ils bénéficieront, un geste qui le concerne personnellement: "Qui vous accueille m'accueille, et qui m'accueille accueille Celui qui m'a envoyé" (Mt 10, 40).
En cette année jubilaire et dans le contexte d'une mobilité humaine qui croît partout, cette invitation à l'hospitalité devient actuelle et urgente. Comment les baptisés pourront-ils prétendre accueillir le Christ s'ils ferment leur porte à l'étranger qui se présente à eux? "Si quelqu'un, jouissant des biens de ce monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles comment l'amour de Dieu demeurerait-il en lui?" (1 Jn 3, 17).
Le Fils de Dieu s'est fait homme pour atteindre chacun, préférant le plus petit, l'exclu, l'étranger. En commençant sa mission à Nazareth, Il se présente comme le Messie qui annonce la Bonne Nouvelle aux pauvres, apporte la liberté aux prisonniers, rend la vue aux aveugles. Il vient proclamer "une année de grâce du Seigneur" (cf. Lc 4, 18) qui est une libération et un début de temps nouveau de fraternité et de solidarité.
"Jubilé, c'est-à-dire "une année de grâce du Seigneur", ce n'est pas seulement le retour d'un anniversaire dans la chronologie" (Tertio millennio adveniente, n. 11). Cette oeuvre du Christ, toujours actuelle dans son Eglise, tend à faire en sorte que ceux qui se sentent étrangers entrent dans une nouvelle communion fraternelle; et les disciples sont appelés à devenir les serviteurs de cette miséricorde, afin que personne ne se perde" (cf. Jn 6, 39).