Wàng a écrit :Exemple : Jésus enseigne la prière du Notre Père à ses disciples et dit en araméen "Donne-nous ce jour notre pain quotidien". Les disciples, inspirés par l'Esprit Saint, lorsqu'ils traduisent pour le monde grec, inventent un nouveau mot pour "quotidien" (ἐπιούσιον), pour rendre encore mieux le sens de l'enseignement de Jésus. C'est un mot qui n'existe nulle part ailleurs dans la langue grecque. La langue était trop pauvre ? Qu'importe, ils l'ont enrichi.
En espéranto non plus, il n'y a pas de racine qui correspond à quotidien. Mais ce mot, comme bien d'autres, est tout de même à disposition :
ĉiu (chaque),
tago (jour),
a (terminaison adjective) ->
ĉiutaga , très facile à mémoriser, puis, qui devient un mot comme les autres, tout à fait banal. (au départ, en puissance dans la langue, comme dirait Aristote). Les asiatiques apprécient beaucoup cela en espéranto.
Ils n'ont pas inventé une nouvelle langue à base d'araméen, de grec et de latin. Maintenant, ce mot quasi-incompréhensible pour nous, mais que Saint Jérôme a traduit à son tour en latin par "supersubstantiel" projette soudain une dimension eucharistique sur ce qui est simplement "quotidien". Et voilà comment chaque langue apporte sa patte à l'enrichissement de la parole.
Et puis les mots ce n'est pas tout. La diversité est encore ailleurs. Pour rester dans l'exemple du Notre Père, il faut aussi entendre les sonorités différentes, se laisser porter par la rythmique très structurée de la prière araméenne, par les rimes de la version grecque, ...
La traduction latine de la phrase
Panem nostrum quotidianum da nobis hodie, est très proche du grec, jusque dans l'ordre des mots. En français, on perd effectivement tout, car l'ordre des mots est fixé par l'absence d'accusatif : Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour (traduction assez plate). Mais l'espéranto, par sa souplesse, permet de coller exactement aux traductions d'origine :
Panon nian ĉiutagan donu al ni hodiaŭ . On pourrait bien sûr dire les choses différemment et traduire la phrase du français (Donu al ni hodiaŭ nian panon de la tago). L'espéranto, pour moi, est donc tout à fait digne d'intérêt, au moins en tant que phénomène linguistique...y compris pour replacer la parole dans la sensibilité et la culture de chacun, et pour accéder à l'essence même de la parole.
C'est seulement la confrontation des langues, tel que Saint Jérôme s'y est d'ailleurs adonné, qui permet de replacer la parole dans la sensibilité de chacun, propre à sa culture, tout en lui offrant, par la comparaison des langues, une dimension de dépassement lui permettant d'accéder à l'essence même de la parole, au-delà de laquelle le sens quitte les mots pour féconder notre intelligence.