Rappel pour bien cerner la question.
vous aviez écrit :
Juda, le fils de Jacob, est une figure de Judas, le félon disciple du Christ. Car comme Juda a trahi Joseph en le livrant à une caravane d'Ismaélites pour vingt pièces d'argent (voir Genèse 37:28), de même Judas a trahi Jésus en le livrant aux prêtres de Jérusalem pour trente pièces d'argent. Et comme Juda s'est profondément repenti en se sacrifiant lui-même pour sauver son frère Benjamin, de même l'Iscariote s'est profondément repenti en restituant les trente pièces d'argent dans le trésor du temple. Grâce à cet acte d'une grande contrition, les prêtres ont pu acheter le champ du potier, lequel a ensuite servi de cimetière pour les indigents et procuré des sépultures décentes aux malheureux. La rédemption de Juda, le fils de Jacob, préfigure ainsi celle de Juda l'Iscariote.
Et j’avais suite à cela confessé :
J’avais quitté la lecture de ce fil quand vous aviez prétendu que Juda, fils de Jacob, était la préfiguraiton de Judas, l’apôtre traître (il peut l’être d’un apôtre homonyme, mais alors ce serait de « non l’iscariote » comme le désignea saint Jean) car là ce n’est pas seulement un problème de traduction, mais de compréhesion délibérément déviante : si Juda a « vendu son frère Joseph, c’est pour lui éviter d’être tué par ses autres frères (il ignorait l’intention de Ruben).
Comment pouvez-vous oser, vous qui défendez la rectitude à l’égard de l’Ecriture Sainte !? J’avais attendu un démenti, aucun n’étant venu je me suis désintéressé un temps du fil, car intervenir pour vous reprendre aurai été « lourd ».
Selon quoi vous m’aviez répondu (ce qui m’a fait comprendre votre audace) :
Qu’il me soit cependant permis de revenir sur deux points. Premièrement, vous avez raison de préciser que Juda, le fils de Jacob, a vendu Joseph afin que celui-ci ne soit pas tué par ses frères. Mais de grâce, lisez bien ce que dit l’Écriture : « Juda dit à ses frères : quel profit aurons-nous à tuer notre frère et à cacher son sang ? Venez, vendons-le aux Ismaélites, et ne mettons pas la main sur lui, car il est notre frère, notre chair » (Genèse 36:26-27). Comme vous le voyez, l’apparente sollicitude de Juda à l’égard de son frère n’était pas authentique mais feinte et motivée par le profit.
Ici commence mon présent développement : non je ne suis pas d’accord sur ce littéralisme.
Juda se sert de ce qui peut jouer pour convaincre ses frères, en ce qui le concerne ce n’est pas le profit son mobile, mais de sauver ses frères. Un rien de psychologie suffit pour le penser.
Son motif mesquin et intéressé n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui manifesté par Judas l’Iscariote après l’épisode du coûteux parfum de nard. Car dans l’Évangile de Jean, on lit : « Pourquoi n'a-t-on pas vendu ce parfum trois cents deniers, pour les donner aux pauvres ? Il [Judas l’Iscariote] disait cela, non qu'il se mît en peine des pauvres, mais parce qu'il était voleur, et que, tenant la bourse, il prenait ce qu'on y mettait » (Jean 12:5-6).
Vous exagerez votre interprétation, pour lui donner une exension indue - ce qui m’oblige à la qualifier ici et désormais de niaise. Ce parallélisme ensuite est fort douteux.
En passant, j’apprécie en poète le littéral original araméen qui termine votre citation par une subtile amphibologie qui est du grand art : « quoi qu’il tombât dedans, il en assurait l’usage ». De quoi permettre à d’autres littéralistes de considérer que Judas n’était pas un voleur (car c’est le seul passage qui...) !
Par ailleurs, vous me dites aussi que le traitre de l’Évangile s’appelait l’Iscariote, ce qui le différencie de Juda, le fils de Jacob.
Non, ce n’est pas ce que j’ai écrit (voir plus haut). J’ai écrit que de l’autre Judas des évangiles (Jean, 14 : 22) souvent appelé Jude et considéré comme un cousin du Seigneur, pourrait en effet le Juda fils de Jacob être considéré comme une préfiguration, mais pas de l’Iscariote.
Car ce Jude aura pu au départ ne pas suivre Jésus – ainsi qu’un certain Jacques le mineur, aussi fils d’Alphée, probable futur évêque de Jérusalem, probable « cousin » pour cumuler un certain nombre d’hypothèses (cf.Mathieu 13 : 55 : « N’est-il pas le fils du charpentier, sa mère ne s’appelle-t-elle pas Marie, et ses frères Jacques, José, Simon et Jude ? » et Jean (7 : 3-5 :)
Ainsi ce n'était de toute façon pas ma lecture de son histoire, mais une façon que j'ai eue de faire droit à la vôtre.
En fait, c’est précisément l’inverse. Le nom Iscariote provient de l'hébreu Ish-Kerioth et signifie « homme de Kerioth ».
C’est une des 3 hypothsèes concernant ce nom et celle aussi qu’à ce jour j’ai adoptée : au moins un point d’accord !
Or Kerioth était une ville située dans le sud de la province de Judée, laquelle est nommée d’après Juda, le fils de Jacob. Cela fait donc de Juda l’Iscariote le seul des douze apôtres qui descende de Juda, le fils de Jacob.
Non. La généalogie de Jésus en revanche remonte bien à ce Juda, y compris dans les prophéties. Et si ses « cousins » sont du côté de Joseph et non Marie, thèse habituelle, ce Jude et Jacques le mineur en seraient aussi des descendants (ce qu’affirme par exemple Maria Valtorta). En revanche, que Judas le traître soit descendant de Juda du seul fait d’être né ou/et de vivre à Kerioth est trés aléatoire et pure spéculation.
Voyez, ce n’est pas sans raison que des érudits aussi éminents qu’Ambroise de Milan ou Jérôme de Stridon voyaient en Juda (le fils de Jacob) une figure de l’Iscariote. Même Augustin d’Hippone, qui était tout sauf un universaliste, reconnaissait que les vingt sicles d’argent reçus par Juda (le fils de Jacob) préfiguraient les trente pièces d’argent reçues par l’Iscariote suite à sa trahison.
Bon, nous entrons ici dans le dur. Outre la remarque que je vous ai déjà faite sur l’usage prudent à faire des pères de l’Eglise.
D’ailleurs cette assocation qui existe bel et bien et que vous mentionnez, la Tradition de l’Eglise en effet la reprend, mais sans lui donner l’extension que vous lui donnez. Elle permet d’identifier Joseph comme une préfiguration du Christ, mais point Juda comme une préfiguration de l’Iscariote. Que nenni.
C’est tout le contraire et pour cela, ce qui est plus que légitime, l’Eglise considère l’ensemble de la vie de ce Juda et en particulier dans Genèse (44 : 18-34) son comportement ultérieur.
Personellement, j’estime aussi que la raison pour laquelle Juda s’est séparé de ses frères en 1 : 38 vient de sa désapprobation de leur comportement moral au moment où il a pu sauver Joseph de leurs griffes en le vendant.
Par ailleurs, la bénédiction de Jacob en Gen 49 à ses fils (qui envers certains ressemble fort à une malédiciton) prend en compte l’ensemble de leurs vies et magnifie celle de Juda avec uen valeur prophétique immense.
Rien qui permette donc votre idée de le rapprocher de Judas le traître.
Les lectures patristiques que l’on rencontre le plus souvent rapprochent Juda de la lignée messianique (et, par extension, du Christ), et le rôle de Juda en Genèse 44 apparaît comme un acte de responsabilité et de substitution, pas de trahison.
Dans le passage déterminant (Genèse 44), Juda se présente comme garant (sureté) pour Benjamin :
·
- Il reconnaît la gravité de la situation et propose de porter la conséquence à la place de Benjamin : « Pour votre serviteur est devenu garant pour l’enfant… si je ne l’apporte pas… je porterai la faute… »
· Il demande ensuite expressément que lui-même soit substitué : « Qu’on laisse donc votre serviteur rester comme esclave à mon seigneur à la place de l’enfant »
· Et il argumente en lien avec la protection du père (éviter que les « cheveux gris… descendent dans le shéol »).
Rien, dans ce texte, ne correspond directement à une logique de sauvetage “par intérêt financier” ni à l’idée de livrer son frère. Au contraire, Juda est celui qui s’engage jusqu’à l’extrême pour sauver son frère et apaiser le père.
Pour dire que Juda préfigure Judas, il faudrait une correspondance textuelle claire (souvent : événements, rôles, intention, résultat) — or Genèse 44 présente Juda comme intercesseur et substitut, ce qui n’oriente pas vers Judas.
Les sources patristiques associent explicitement Juda à l’accomplissement messianique :
·
- Hippolyte explique que les bénédictions de Jacob concernant Juda s’accomplissent dans le Seigneur, en particulier : « il est l’attente des nations » · Il précise que le Christ prend la lignée de Juda : « Jésus… prit la tribu de Juda » et que l’oracle de Jacob concernant Juda est “rempli” dans le Christ.
· Augustin commente le choix divin de Juda et note surtout que de Juda vient le Christ « selon la chair ».
Dans cette perspective, Juda apparaît comme un signe de la royauté/l’espérance messianique, pas comme une figure du traître.
En outre, si pour Judas, l’élément financier est très précisément associé à l’Évangile (Jésus est livré « et ils lui payèrent trente pièces d’argent » Dans Genèse 44, on trouve certes de l’argent (la restitution de l’argent dans les sacs), mais l’ensemble de la scène aboutit à l’intercession de Juda et à sa substitution pour son frère.
Ainsi, même si l’on peut “repérer” encore ici le motif de l’argent, le sens global typologique n’est pas celui d’une trahison par paiement : il s’oriente vers une logique de garantie, de compassion et de fidélité fraternelle.
Si certains auteurs avancent malgré tout cette correspondance, en s’apppuyant sur votre passage où le mot de profit est détourné de la raison de son usage, il s’agirait au minimum d’une lecture typologique plus “forcée” : à vous de m’indiquer des développements qui nécessiteraient d’être précisément documentés par des passages patristiques ou exégétiques concrets.
Si dans certains textes on peut comparer le prix, cela ne veut pas dire les personnes. En résumé, dans les textes que j’ai consultés, le rapprochement est fait surtout ainsi :
Joseph vendu est une figure du Christ trahi. Tertullien (Réponse aux juifs, chapitre 6) explique que Joseph est une “figure du Christ” en ce qu’il est vendu (donc trahi) et qu’ensuite cela s’accomplit dans la Passion : Autrement dit : le “paiement / vente” renvoie à l’économie de la Passion du Christ, et Judas Iscariote est rattaché à la trahison du Christ, tandis que Joseph est la figure privilégiée.
Juda, lui, est lu comme messianique. Notamment dans la bénédiction de Jacob comme la lignée royale-messianique : « Jésus prit la tribu de Juda », et l’oracle parle de “l’attente des nations”.
Augustin (La cité de Dieu, 16 : 41) suit la même ligne : Juda est choisi parce que le Christ “jaillit de la tribu de Juda”.
Dans De Spiritu Sancto (Ambroise), le texte relie explicitement 20 ↔ vente à l’esclavage et 30 ↔ livraison à la Croix :
« Les Ismaélites firent l’achat pour vingt pièces… Et ce n’est pas un chiffre sans importance… vingt pièces sont le prix de celui qui fut vendu à l’esclavage, trente pièces de Celui qui fut livré à la Croix… »
Et Ambroise précise encore : « En un endroit, la vente est pour vingt pièces, en un autre pour trente… La vente est pour vingt pièces dans l’Ancien Testament, pour trente dans le Nouveau… » Autrement dit : l’axe “20/30” chez Ambroise correspond à Joseph vendu / Christ livré, pas à “Juda (fils de Jacob) / Judas Iscariote”.
Dans Contra Faustum, Augustin traite précisément d’une objection du type “puisque Juda (fils de Jacob) est un des douze patriarches, ne doit-il pas être mis en parallèle avec Judas l’Iscariote ?”. Sa réponse est : « …la leçon principale à tirer… est que cette prophétie ne concerne pas Juda, mais le Christ… » Et il développe que la mention de Juda (avec ses circonstances) sert pédagogiquement à diriger vers un autre sens, celui des paroles du père qui s’accomplissent dans le Christ. Augustin insiste aussi, ailleurs, sur l’idée que les oracles concernant Juda (tribu/dynastie) se comprennent “dans la lumière claire du Christ” :
il cite Jacob disant : « …le sceptre ne quittera pas Juda… et le désir des nations… » et conclut : « …il n’y a pas de fausseté… quand nous lisons dans la claire lumière du Christ… » Donc, dans les textes fournis ici, Augustin ne construit pas une typologie “Juda ↔ Iscariote” ; il construit plutôt “Juda ↔ Christ (selon la chair/tribu)”.
J’en terminerai par une question : votre analyse est-elle la vôtre ou celle d’un courant protestant ? Car alors ce courant dissident aurait comme fait exprès de trouver un moyen de désavouer l'analyse majoritaire et catholique en s'appuyant sur un autre passage que celui servant à l'analyse traditionnelle de la figure de ce patriarche et en se livrant à un littéralisme assez simpliste et peu crédible, ce qui m'affligerait.
Car un avis personnel peut s'égarer, mais pas celui d'un courant, pas à ce point. Et c'est faire fi de la bénédiction donnée au chapitre 49 qui laisse peu de doute sur l'orientation qu'il nous faut donner pour comprendre la personnalité de ce Juda.