L’ouvrage du père Jourdan montre en détail cette symétrie
renversée. Il insiste à juste titre sur l’importance de l’idée islamique selon
laquelle les Écritures qui ont précédé le Coran ont été trafiquées par leurs
porteurs et ne représentent donc ni le message de Moïse ni celui de Jésus. Le
problème était que celui du Coran ne coïncidait que de très loin avec le
message de l’Ancien et du Nouveau Testaments. Pour éliminer la
contradiction, il fallait donc, soit ne pas tenir compte du Coran, ce qui était
impossible, soit trouver une stratégie pour désamorcer la Bible.
Et c’est justement ce que réalise le dogme de la « falsification »
(tahrîf) des Écritures ayant précédé le Coran6. L’idée a un fondement
coranique peu clair : il est reproché à certains juifs d’avoir « détourné le
Discours de ses sens7 » (4, 46). Le texte authentique descendu d’auprès de
Dieu aurait été déformé, à l’instigation de personnages que la légende
nomme parfois : Esdras pour le judaïsme, Paul pour le christianisme. La
dénonciation de ce dernier comme fondateur d’un christianisme qui trahit Jésus traîne un peu partout. Elle a été reprise par Si Hamza Boubakeur (†
1995) dans un traité de théologie islamique dit « moderne » dont on doit
espérer qu’il n’est pas représentatif. Trois pages hallucinantes d’affirmations
gratuites sur Paul y constituent un triste morceau d’anthologie8. Le père
Jourdan rappelle à ce propos, en un excursus, que Paul n’est nullement,
comme on l’entend dire trop souvent, le fondateur du christianisme, mais
qu’il dit n’enseigner que ce qui lui a été transmis par la communauté
primitive (1 Co 15, 3).
Le Coran affirme à de nombreuses reprises « confirmer »
(saddaqa) les livres qui l’ont précédé (2, 41). La formule est paradoxale car
les écrits plus anciens confirment généralement les textes postérieurs.
Quoiqu’il en soit, l’islam comprend que les livres ainsi « confirmés » sont,
non pas l’Ancien et le Nouveau Testaments que l’on peut trouver chez son
libraire, mais bien les textes purement virtuels et aujourd’hui introuvables
qui auraient existé avant la falsification dont ils auraient été les victimes. La
comparaison entre le Coran et les autres textes est donc impossible.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Islam_et_Ancien_Testament
Intégrité des textes et tahrif
Le prophète Noé et son arche.
Miniature anonyme alentours du XVI siècle
Le Coran est à envisager comme la rédaction écrite d'une révélation qui se résume en une affirmation : Dieu est unique ; il n'a ni compagnon, ni associé, ni concurrent, il est solitaire. Ainsi, dans cette optique rigoureusement monothéiste, le Coran est compris par les musulmans comme cette ultime révélation qui corrige les déformations juives et chrétiennes infligées à la révélation première faite à Adam23 et, bien qu'il emprunte de nombreuses références aux textes judaïques, l'islam conteste dès sa naissance l'intégrité de l'Ancien Testament. Le Coran articule contre les juifs d'importants reproches : ceux-ci auraient falsifié (tahrîf ; 5,13) leur livre et auraient modifié (tabdîl « substitution » ; 7:162) certains passages annonçant la venue du prophète de l’islam24.
La critique littéraire permet d'établir deux strates distinctes dans la rédaction du Coran : l'une qui porte davantage d'accents bibliques correspondant à la période de la Mecque (612-622) et une autre correspondant à la période médinoise (622-632)25, au cours de laquelle la cassure s'opère tant avec les chrétiens que les juifs26. Les versets qui évoquent la corruption27 n'indiquent jamais d'une manière explicite que le texte de la Torah (ou l'Évangile) soit falsifié28 et correspondent d’ailleurs davantage à une confirmation de l'authenticité de la Torah et de l'Évangile originels29. Cependant, comme le soutient Christoph Luxenberg, le Coran sélectionne les textes judéo-chrétiens et se présente comme la version canonique, rejetant certains rouleaux comme forgés de main de scribe30. Il veut de même trancher entre les différentes lectures des textes en araméen et en hébreu qui se prêtaient à une déformation des sens des versets lors de leur lecture31. De fait, à l'époque de sa rédaction, les massorètes standardisaient le corpus des textes en mots et en phrases, et imposaient une récitation standard que critique Muhammad3
Pour le Coran, les juifs altèrent le sens des paroles révélées; ils ont oublié une partie de ce qui leur a été révélé que le Coran rappelle en partie, tandis que les chrétiens ont également oublié une partie de ce qui leur a été rappelé. La sourate 5:15 déclare :
« Ô gens détenteurs de l'Écriture ! Notre apôtre est venu à vous, vous exposant une grande partie de l'Écriture, que vous cachiez et effaçant [aussi] une grande partie de celle-ci33. »
L'argument de la falsification des Écritures préexiste au texte coranique : il est possible que Mahomet l'ait emprunté aux chrétiens qui l'ont précédemment utilisé contre le juifs34 ainsi que le montre la querelle entre Jacobites et Nestoriens à ce sujet35. La tradition musulmane, elle, impute essentiellement ces modifications à 'Uzayr, personnage énigmatique du Coran36, que beaucoup d'auteurs musulmans identifient à Ezra le scribe37 ainsi qu'il est nommé dans la Bible38, qui aurait éradiqué tous les témoignages en rapport avec la venue de Mahomet, la description du personnage, de ses qualités et la victoire de la nouvelle religion que celui-ci est destiné à apporter à l'humanité39.
Dans l'islam, Abraham devient la figure originelle du croyant, pur monothéiste, précédant les déviations des juifs et des chrétiens40 dont les Écritures ne rendent pas compte, selon le Coran, de la pureté du message coranique. La Bible ne peut donc être tenue pour authentique.
http://jesusmarie.free.fr/islam_urvoy_a ... homet.html
___________________
Jean Sévillia :
Est-ce que, un dialogue entre l’islam et le christianisme est possible ? Et sur quelles bases ?
Rémi Brague - Alors, le dialogue pourra s’engager à partir du moment où l’on aura vidé l’abcès qui est la question de la corruption des livres sacrés précédant le Coran, puisque c’est un dogme à peu près universellement admis dans l’Islam, que le texte des livres sacrés que nous possédons maintenant, à savoir l’Ancien et le Nouveau Testament, ces textes-là sont des textes FAUX, parce qu’ils ont été falsifiés par leur détenteur au cours de l’Histoire. Moïse a reçu un livre qui est la Torah, Jésus a reçu UN livre qui est L’Evangile, chose amusante au singulier, ce n’est pas les quatre évangélistes, c’est l’Evangile. Et Abraham lui-même aurait reçu des feuilles, dont la Bible ne dit rien, enfin bon, puisque un prophète est quelqu’un qui reçoit un livre, il fallait que Abraham en ait reçu un.
Et ce que nous appelons maintenant le Nouveau Testament, ce que les Juifs appellent la Torah, sont en fait, d’après l’Islam, des textes qui ont été trafiqués, qui ne représentent plus l’authenticité de ce qui a été confié au prophète du Judaïsme, à savoir Moïse, et au prophète du christianisme qu’était Jésus.
Le texte des livres sacrés du Judaïsme et du Christianisme ayant été trafiqué, ils ne sauraient plus servir de base communément admise à la discussion. Alors j’attends avec grande impatience que le dialogue s’engage sur ce point-Là.
J’insiste un petit peu sur cette idée parce que bien des Chrétiens s’imaginent que le Coran serait une sorte de « troisième testament », qu’il y aurait une sorte de fusée biblique à trois étages, un Ancien Testament, et puis un Nouveau Testament, et puis par-dessus le Coran, avec cette difficulté que justement le troisième étage à savoir le Coran nie la validité des deux premiers étages. Alors bien entendu, le Coran parle de LA Torah, il parle de L’Evangile, mais ce sont des textes purement virtuels, ce sont des textes que vous ne pouvez pas trouver dans une quelconque bibliothèque, ce sont des textes qui n’existent que parce que le Coran les mentionne. Et la preuve qu’ils n’existent pas c’est justement qu’ils ont été trafiqués.
Alors si dialogue il doit y avoir je voudrais qu’il attaque par exemple ce point-là et qu’il ne se contente pas de dire des choses gentilles. Bon, ce que on peut dire à tout homme, enfin je peux dire des choses gentilles à un bouddhiste, mais le schmilblick avance-t-il beaucoup ? Alors dialogue oui, mais si le dialogue veut dire motion chèvre chou, baiser, l’amourette et autre embrassons-nous folleville, j’aime mieux passer à autre chose plutôt que me documenter là-dessus