Olivier,
comme toute camaraderie virtuelle,
J'aimerais vous proposer un petit texte. C'est très agréable à lire. Puis je pense que vous y retrouverez probablement l'idée ou le concept que vous m'auriez suggéré en cette dernière contribution de votre part au-dessus. Si je dis que l'extrait est agréable à lire, Vous allez comprendre sûrement ce que je veux dire.
Voici :
«... La prédestination est l'acte par lequel Dieu décide éternellement le salut de ceux qui seront effectivement sauvés : sur ce point la lecture des textes de saint Paul a été pour Augustin décisive : «Ceux que davance il a connus, il les a aussi prédestinés à être conformes à l'image de son Fils [...] Ceux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés, ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés, ceux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifiés» (Rom 8,29-30) De même, «Dieu a déterminé davance que nous serions pour lui des fils adoptifs par Notre Seigneur Jésus Christ» (Ep 1,5)
Mais le texte clé de la réflexion augustinienne sera celui de Rom 9, 9-2, où Paul s'interroge sur le mystère de l'élection et du péché d'Israël. Augustin ne lit pas ce développement en fonction de l'histoire du salut et du rôle d'Israël dans le plan de Dieu qui garde sa cohérence en même temps que sa gratuité. Il pense au salut ou à la perte de chaque croyant. Pour mieux souligner la gratuité absolue de la grâce et la souveraineté de la liberté divine, il va scruter en les isolant les expressions les plus dures, afin de prouver que Dieu sauve qui il veut dans un décret pré-temporel où il choisit les uns et laisse les autres se perdre. Ce décret ne tient pas compte des oeuvres bonnes à venir des intéressés : «Par là même que la grâce est évangélique, elle ne peut être dues aux oeuvres : autrement la grâce n'est plus la grâce» (Rm 11,6) Augustin dramatise la fameuse formule : «J'ai aimé Jacob et j'ai haï Esaü» (... cité en Rm 9,13); et son discours sous-entend l'idée que la grâce ne serait plus la grâce si elle était offerte à tous.
De même la grâce de Dieu ne saurait faire miséricorde en vain : le résultat de la miséricorde de Dieu ne saurait être au pouvoir de l'homme, en sorte que si l'homme le repousse, Dieu fasse en vain miséricorde. Aussi le dessein de prédestination est-il infaillible : ce n'est pas une simple précience, mais une véritable décision et action de Dieu [...]
«Mais alors y aurait-il de l'injustice en Dieu ?» demandait Paul. Non, répond Augustin : il n'y a en ce comportement divin aucune injustice. La réponse finale fait appel à la transcendance absolue de Dieu : qui est l'homme pour contester avec lui ?
- Dieu est dit endurcir certains individus perpétrant le péché, pour la raison qu'il ne leur fait pas miséricorde, non parce qu'il les porte à pécher. Il ne fait pas miséricorde à ceux dont il juge, par une justice toute de mystère et entièrement à part des jugements humains, que miséricorde ne doit pas être faite. Insondable, en effet, sont ses jugements et impénétrables ses voies (Rm 11,33)
La prédestination du Christ est l'exemple et le modèle de notre prédestination, de même que la grâce qui éleva le Christ homme est l'exemplaire de notre grâce et la source de toute grâce.
- Nous avons un autre exemple et merveilleusement lumineux, de prédestination et de grâce, Notre Sauveur lui-même, le Christ-Jésus homme, médiateur entre Dieu et les hommes. Car par quels mérites préalables, qu'il s'agisse du mérite des oeuvres ou de ceux de la foi, la nature humaine qui est en lui a-t-elle obtenu une pareille dignité ? [...] Par quoi cet homme a-t-il mérité d'être assumé en unité de personne par le Verbe coéternel au Père, et ainsi de devenir le Fils unique de Dieu ? (Augustin, Sur la prédestination des saints, 15, 30)
Cependant, Augustin tient qu'il n'y a pas de prédestination au mal, puisque le mal vient toujours de la défaillance de la liberté humaine. Il reste cependant que, si tous reçoivent des grâces, seuls ceux que Dieu discerne et choisit reçoivent la grâce de la persévérance finale. Cette faille de sa pensée fera le lit d'interprétation excessives par la suite. Mais, pour Augustin lui-même, la non-prédestination de certains n'est pas arbitraire : elle a en Dieu des raisons que nous ne connaissons pas en ce monde, mais que nous connaitrons dans la vie future. Est-ce un indice qu'il avait un doute secret ou inconscient sur l'exactitude de son interprétation ?
D'autre part, le contexte mental dans lequel réfléchit Augustin est celui d'une masse issue d'Adam condamnée à la damnation (
massa damnata) qui s'oppose au petit nombre des élus. L'humanité est globalement perdue [...] et l'Église est un jardin fermé sur le nombre fixé et prédestiné des justes : «Le nombre des justes que, selon son dessein, Dieu appela et dont il a été dit : Le Seigneur connaît les siens (2 Tm 2,19), voilà ce qui forme le jardin fermé, la source scellée, le puits d'eau vive.» (Augustin,
Sept livre sur le baptême, V, 27, 38) Cet horizon pèsera sur la conscience de l'Occident,
même si l'Église ne canonisera jamais cette doctrine.
L'évêque d'Hippone a certainement raison d'affirmer la priorité absolue et donc éternelle de l'initiative divine et de la grâce. Mais il s'est laissé enfermer dans des concepts trop anthropomorphiques pour penser l'éternité et la causalité divine. L'éternité n'est pas le temps. Or, Augustin tombe dans une représentation temporelle de l'éternité qui amène à situer l'acte de Dieu et l'acte de l'homme sur le même plan, selon l'ordre de l'avant et l'après. Ceci est étonnant, car le même Augustin a montré qu'il avait une conception très élaborée de l'éternité qui transcende le temps.
Le décret de prédestination ne doit donc pas être posé dans un avant du temps. L'éternité enveloppe le temps et est contemporaine de tous les instants et du développement du temps. La grâce est à la fois transcendante à l'action humaine en tant qu'elle est éternelle et contemporaine de chaque action humaine. Elle n'est ni avant ni après, mais elle est présente et agissante dans le déroulement du temps. Elle n'est donc pas quelque chose d'irrévocable ou de clos sur soi, comme si Dieu avait fixé une fois pour toutes son dessein, comme s'il était enchaîné par un passé irrévocable.
D'autre part, Augustin, qui soutient par ailleurs que grâce et liberté ne sont pas sur le même plan de l'action et que la première suscite la seconde, risque ici d'absorber la liberté dans la grâce en ne retenant que la causalité divine. Sans doute la liberté n'est-elle pas cause de la grâce, mais le libre-arbitre doit intervenir pour que soit réalisée l'action bonne. Dieu ne nous sanctifie pas par une acte qui serait seulement sien. Sinon, l'homme serait plus libre quand il refuse que quand il consent.»
Source :
L'Homme et son salut, Paris, Desclée, 1995, tome 2, Chapitre V, «Grâce et justification : du témoignage de l'Écriture à la fin de Moyen Âge», p 311; dans
Histoire des dogmes, sous la direction de Bernard de Sesboüé