Bonsoir Carhaix,
Pardonnez-moi pour la longueur, c'était difficile de vous répondre brièvement...
Carhaix a écrit : ↑ven. 17 janv. 2020, 23:39
Ce qui m'intéresse, c'est de comprendre comment s'articulent les recherches en paléontologie avec la foi. Si je tords le bras à la paléontologie pour lui faire dire ce que dit la foi, c'est cela qui n'a plus aucun sens. Vous comprenez ?
Je comprends très bien et suis tout à fait d'accord avec vous tant que ce que vous définissez par la recherche en paléontologie se limite aux observations et aux constats dans les découvertes archéologiques. En revanche les hypothèses des paléontologues ne sont plus des faits, mais des constructions mentales basées sur des faits, presque toujours influencées par les idées personnelles et les convictions du paléontologue.
Le problème de ces hypothèses c'est qu'elles sont souvent plus médiatisées que les découvertes elles-mêmes. Prenons par exemple l'hypothèse dite "east side story" de Yves Coppens, qui explique que les premiers individus du genre homo ont évolué à partir d'un australopithèque, suite à une adaptation au climat sec de l'Afrique de l'Est. Cette hypothèse est pourtant fragile face aux faits, et très probablement inexacte, mais elle est encore très ancrée dans les esprits parce qu'elle a bénéficié d'une large publicité. Coppens a beaucoup de contradicteurs, mais ils n'ont pas la même aura dans les médias.
Carhaix a écrit : ↑ven. 17 janv. 2020, 23:47
Mais alors, que faites-vous de l'évolution de Sapiens lui-même ? Comment expliquez-vous que Sapiens était déjà différent de nous il y a seulement 10 000 ans ? Et que, à plus forte raison, plus on s'éloigne dans le temps, plus on trouve chez Sapiens des traits archaïques ? Jusqu'à l'homme de Djebel Irhoud, dont l'identification à l'espèce Sapiens pose problème, tant il présente des aspects mixtes ? Et pour poser une question explosive, comment expliquez-vous les variétés existant à l'intérieur même de l'humanité moderne, avec des différences morphologiques entre les groupes actuels ?
Je ne nie pas l'évolution issue de la dérive génétique au sein des espèces, de l'adaptation à un milieu naturel différent, et de l'isolement géographique des populations entre elles. Je ne nie pas non plus la spéciation qui peut résulter de cette évolution, lorsque deux populations isolées depuis longtemps ne sont plus interfécondes. C'est un fait observable et ce doit être une forme de liberté donnée par Dieu à la création, ce qui est peut-être exprimé par son repos du septième jour.
Les différences que l'on remarque entre les fossiles anciens comme celles, bien moindres mais tout aussi réelles, qui existent entre les hommes d'aujourd'hui s'expliquent en effet par cette évolution, d'abord au sein de l'espèce, puis par la spéciation lorsque les populations sont isolées depuis très longtemps et ne sont plus interfécondes. Est-ce que ce cas est arrivé au sein du genre homo ? Sapiens et Neandertal étaient encore interféconds, tout comme Denisova avec les deux espèces précédentes. Des études génétiques faites sur les populations africaines anciennes comme les pygmées et les Khoisan, ainsi que sur les populations océaniennes ayant le pourcentage le plus élevé de gènes reçus de Denisova, ont révélé des traces génétiques anciennes qui n'appartiennent à aucune des trois humanités précédentes et correspondraient à des hybridations avec des humanités plus "archaïques". En Asie, comme ce sont les homo erectus qui ont précédé Denisova, il semblerait que ces deux populations étaient interfécondes, et que leur postérité était apte à se reproduire puisque leurs gènes se sont transmis jusqu'à l'humanité d'aujourd'hui.
Au final ces populations humaines n'étaient pas beaucoup plus éloignées entre elles qu'un chien et un loup aujourd'hui. Des échanges génétiques ont sans doute eu lieu régulièrement dans les zones de contact, comme l'Afrique du Nord et de l'Est, le Moyen-Orient et l'Inde, ce qui expliquerait que l'interfécondité se soit maintenue si longtemps entre les différentes espèces.
Je résume rapidement les faits que la paléontologie et la génétique nous donnent : l'humanité du paléolithique inférieur ressemble a un buisson dont les principales branches, les espèces du genre homo, sont reliées entre elles par de plus petites, les échanges génétiques. Il y a bien une évolution mais elle part dans tous les sens : c'est une diversification plus qu'un progrès. Cela étant, il est indéniable que certaines de ces branches ont progressé techniquement en même temps, plutôt lentement, et elles semblent être parvenues à maîtriser le feu à peu près à la même époque, un peu avant la transition entre du paléolithique inférieur et le paléolithique moyen. En revanche, une fois que sapiens a débuté son "foisonnement" dans toute l'Afrique, puis au-delà, le progrès technique a soudainement accéléré, sapiens se distançant assez nettement de Neandertal, et Erectus disparaissant en Asie un peu avant 100 000 ans, remplacé par Denisova. Si physiquement sapiens semble avoir progressé, c'est plutôt l'inverse qui s'est produit pour Erectus et Neandertal. L'homme pygmée de Flores, vivant en Indonésie il y a moins de 100 000 ans, pourrait être le dernier représentant d'Erectus.
Le fait que Djebel Irhoud présente des caractères mixtes entre Sapiens et Neandertal n'a rien d'étonnant : il vivait au Maroc, et des flux génétiques ont certainement eu lieu entre sa population et celle de Neandertal, peut-être par le détroit de Gibraltar, et de manière plus importante depuis le Proche Orient via la côte sud de la Méditerranée. Mais Neandertal n'a pas évolué vers Sapiens, ils sont tous les deux, et même tous les trois, avec Denisova, issus d'une même population vivant il y a environ 800 000 ans. Où ? Personne ne peut le dire avec certitude aujourd'hui, mais vu la répartition géographique de ces trois populations, la région autour de la mer rouge semble être un bon compromis.
La génétique a révélé que la population humaine actuelle est issu d'un petit groupe africain remontant à 150 ou 200 000 ans, faible en nombre, quelques milliers d'individus, et peut-être encore moins, qui s'est répandu dans toute l'Afrique avant de partir à la conquête du monde. Un deuxième goulot d'étranglement a eu lieu il y a 70 000 environ, dans la population à l'origine de toute l'humanité hors d'Afrique, et ce goulot d'étranglement correspond à la date de l'éruption du Mont Toba dont j'ai déjà parlé. La population effective de ce second groupe est très faible, elle a été estimée entre 100 et 1000 individus, ce qui veut dire que les africains sont beaucoup riches en diversité génétique que le restant de l'humanité. Cependant cette population "Out of Africa" a hérité des gènes des derniers Neandertal et Denisova, ce qui a aidé à son adaptation à des milieux plus difficiles, comme les zones d'altitude ou de climat glaciaire.
Puisque c'est surtout chez sapiens que l'on retrouve un progrès marqué, tant au plan physique qu'intellectuel, je comprends qu'on puisse prendre pour hypothèse que c'est dans cette branche que Dieu a créé le premier homme à son image. On placera ensuite Adam à l'époque qui nous paraîtra la plus adaptée. Si on veut coller à la chronologie biblique, ce sera dans les temps proto-historiques, avec les difficultés que cela créée. Si on préfère respecter autant qu'il est possible le monogénisme tel qu'il a toujours été enseigné par l'Eglise et compris par la tradition, on préférera voir la création d'Adam aux débuts de l'homo sapiens en Afrique, rapidement suivi par les premières manifestations de ce que les paléontologues appellent la "
modernité comportementale", à savoir les sépultures et l'art.
Comme je l'ai déjà expliqué, la première hypothèse me pose problème à cause du polygénisme d'une part, de l'hybridation indispensable entre humains et pré-humains qu'elle suppose pour l'élargissement de l'humanité spirituelle d'autre part, et surtout à cause du nombre incalculable d'hommes "anatomiquement modernes" qu'elle prive de la Rédemption : il n'y aurait alors plus d'unité du genre humain dans le temps. Pour la seconde, c'est encore l'hybridation, cette fois entre Sapiens, Neandertal et Denisova, qui m’apparaît comme une difficulté si les deux derniers n'ont pas d'âme. De plus Maria Valtorta rapporte dans ses cahiers l'enseignement de Jésus qui lui explique en décembre 1946 que les "hommes-singes" dont elle entend parler (très probablement les fossiles néandertaliens du Mont Circé) ont un rapport avec le passage énigmatique au début du chapitre 6 de la Genèse : il s'agit de la descendance mélangée des lignées de Seth et de Caïn. La lecture des deux livres de Jean-François Lavère m'a définitivement convaincu de l'authenticité des visions de Maria Valtorta : cette conviction "de foi humaine" m'oblige à placer Adam au plus tard à l'époque de l'ancêtre commun de Sapiens, Neandertal et Denisova, il y a 800 000 ans.
Mais cette datation antique entraîne un autre problème, je crois que c'est celui dont vous voulez parler :
Carhaix a écrit : ↑ven. 17 janv. 2020, 23:47
Il me semble impossible d'identifier un moment dans l'histoire, et un type d'Homo Sapiens, comme étant le vrai Homo Sapiens, auquel auraient ressemblé tout à la fois Adam et Jésus.
En effet, si l'on pense qu'il n'existait alors, il y a 800 000 ans, que les types d'humanité dont on a retrouvé les fossiles jusqu'à présent, Rhodesiensis en Afrique, Erectus en Asie, Antecessor en Europe, Heidelbergensis en Afrique, au Moyen-Orient et en Europe, il faut admettre qu'Adam aurait été l'un de ces derniers. Cette hypothèse est problématique car il y a une grande différence physique et technique entre Heidelbergensis et les homo sapiens d'il y a 30 000 ans. Il me paraît difficile de croire qu'Adam ait été créé avec une âme doté de dons préternaturels dans un corps appelé à évoluer encore, physiquement et intellectuellement.
Pour résoudre cette difficulté, il y aurait bien l'hypothèse que vous avez évoqué, selon laquelle la création d'Adam n'aurait pas eu lieu sur cette terre, ni dans un corps tel que le nôtre : après le péché originel, Adam et Eve auraient été "vêtus" d'un corps humain archaïque et seraient apparus sur cette terre. Cette hypothèse ne me convainc pas du tout, et elle est en opposition avec ce qu'enseigne la doctrine catholique et la tradition sur la création de l'homme et sur le corps humain en général. Par ailleurs elle ne correspond pas avec ce que rapportent les visions des mystiques sur nos premiers parents.
Par contre je veux bien croire que l'humanité déchue, après être tombé au bout de quelques générations dans une certaine animalité, à la fois physique et intellectuelle, un peu comme les enfants sauvages privés de l'éducation de parents humains, aurait ensuite été restaurée progressivement, par grâce divine, en vue de l'avènement du nouvel Adam. Cette restauration de miséricorde serait progressive et correspondrait à cette évolution chronologique que l'on observe dans les fossiles préhistoriques et dans l'outillage qui leur est associé. Ce serait finalement comparable au progrès humain dans les sciences et les techniques qui se poursuit jusqu'aujourd'hui, ou à l'évolution du corps humain qui s'adapte au climat ou au type de vie : nomade chasseur cueilleur, sédentaire agriculteur, etc., jusqu'au citadin connecté... à la différence près que ces deux dernières évolutions sont plutôt du ressort de la liberté de l'homme et qu'elles ne vont pas toujours dans le bon sens.
Le problème n'est pas résolu pour autant : si l'on veut maintenir la création d'Adam avec un corps semblable au nôtre, tout en faisant remonter la date de cette création au delà d'un million d'années, voire bien plus, afin de laisser le temps à la déchéance puis à la ré-évolution, il faut reconnaître que les découvertes de la paléontologie ne vont pas du tout dans ce sens. En effet, plus on remonte dans la préhistoire ancienne et plus les fossiles se rapprochent anatomiquement des chimpanzés avec qui, selon les dernières découvertes de la génétique, nous partageons un ancêtre commun ayant vécu il y a environ 8 millions d'année. Du point de vue de la foi, le corps d'Adam pourrait très bien avoir été créé ex-nihilo par Dieu, mais la "poussière de la terre biblique" et cette information génétique penche plutôt en faveur d'une "matière pré-existante", selon l'expression de Pie XII, c'est-à-dire une femelle pré-humaine qui serait la mère d'Adam. Ce dernier peut-il avoir été tiré par Dieu d'un être pré-humain femelle ne lui ressemblant pas ? J'ai lu il y a quelque temps un texte intéressant du père Roger-Thomas Calmel qui s'indignait à cette idée, mais qui ne l'excluait pas pour autant.
Le problème de la datation de la datation d'Adam est très difficile, et il est possible que le texte biblique, la doctrine catholique, la tradition et la science ne soient pas suffisants par eux-mêmes pour y répondre de manière satisfaisante. Il reste cependant les mystiques.
En lisant le livre de Xavi fin décembre, j'ai repensé à un prêtre italien découvert sur internet il y a quelques années. Ce prêtre a eu des visions sur Adam, la création de la femme, le péché originel, le meurtre d'Abel, et la signification du chapitre 6 de la Genèse. Elles ont été rapportées dans un livre, mais comme il n'était pas encore traduit en français, je n'avais lu alors qu'un résumé, qui m'avait beaucoup intéressé mais laissé bien perplexe. J'ai recherché ce livre pour le lire, et je l'ai retrouvé il y a quelques jours, cette fois traduit intégralement en français. Il est disponible sous forme pdf
ici. Même si certaines choses me laissent encore perplexe, je ne pensais pas que ce livre apporterait autant de réponses aux questions que je me pose depuis longtemps. Si vous connaissez déjà ce livre, ou si vous avez l'occasion et le temps de le lire vous aussi (je parle au pluriel en incluant Xavi, Aldebaran, Trinite et les autres participants), vous me direz ce que vous en pensez.