papillon a écrit :
Alors quand ce beau mirage s'est désintégré, il est aisé de comprendre que pour beaucoup de gens simples, il n'y avait même plus de navire à quitter, le navire lui-même faisant partie du mirage.
Ils se sont retrouvés simplement orphelins.
Orgueil sans borne, dites-vous ?
L'orgueil n'est pas toujours du côté que l'on pense.
Va pour une réexplication du sens de l'Eglise, en guise de "ré-évangélisation", pour que ceux dont la foi a été mise à dure épreuve puissent de nouveau croire que l'église catholique est bien celle du Christ.
Bonjour,
pour reprendre votre manière de formuler les choses, ce qui s'est désintégré ce sont essentiellement deux dimensions qui étaient très importantes pour ceux que l'on peut désigner, si l'on veut, comme les "gens simples".
Il n'y pas si longtemps... le catholicisme fournissait d'abord aux populations rurales et urbaines un espace de socialisation unique et irremplaçable. En particulier, dans le milieu rural, les "gens simples" étaient attachés à "leur" curé pour deux raisons essentielles - la première étant que la plupart du temps il provenait souvent lui-même du milieu rural et qu'il savait tenir à ses paroissiens un langage à la fois simple, compréhensible et humain; la deuxième étant que "leur" curé ne possédait pas seulement une instruction qu'ils n'avaient pas, mais que c'est lui qui leur permettait de connaître autre chose que les dures réalités de la vie agricole: on oublie trop souvent que c'est grâce à l'activité des prêtres que dans le villages sont nés des clubs de foot, qu'il y a eu les premières séances de projection cinématographique, des associations de jeunes, etc.
En milieu urbain, avant la Seconde guerre mondiale, quantité de prêtres des plus grands diocèses français provenaient du milieu ouvrier. Eux aussi, il ne faut pas l'oublier, ont mené à bien une remarquable action dans les quartiers populaires - et pour avoir vécu eux-mêmes dans leur enfance la condition ouvrière, ils ont oeuvré inlassablement à rendre un aspect humain à des quartiers entiers dévastés par l'ignorance, la misère, l'alcoolisme, la violence.
Au coeur de cette dimension de socialisation qu'offrait l'Eglise catholique, s'inscrivait aussi, et encore récemment, toute une culture populaire: autour de la liturgie officielle de l'Eglise, un ensemble de croyances plus ou moins orthodoxes, de pratiques plus ou moins admises, voire de franches superstitions, et une multitude d'occasions de faire la fête, de rire, de s'amuser que les "gens simples" tenaient de leurs parents, de leurs grands-parents, de leurs ancêtres... et auxquelles ils tenaient énormément.
De ces deux dimensions, il ne reste pratiquement plus rien. La vie des "gens simples" d'aujourd'hui tourne autour de l'hyper-marché - érigé au rang de lieu de socialisation, et elle a été amputée de tout la richesse de sa culture propre par la diffusion d'une culture télévisuelle imposée par l'Etat. Sans mentionner l'attitude profondément méprisante de certains clercs envers ce qu'ils considéraient comme du "paganisme chrétien" en rêvant à l'Eglise épurée de tout ce fatras archaïque.
Il s'est passé cette chose étonnante que la plupart des "gens simples" ont disparu en masse de l'Eglise catholique aux alentours des années 60. Sans doute faudrait-il prendre en compte le fait que le langage que leur tenait leurs prêtres ne leur était plus compréhensible - trop intellectuel, trop imprégné de termes de socio-psychologie et de théories à la mode, remettant en question d'une façons parfois très brutale la légitimité même de leurs croyances, de leurs pratiques, de leurs fêtes... et qu'ils se soient sentis mal à l'aise en présence d'une liturgie très intellectualisés, dépourvues des repères auxquels ils étaient habitués. L'Eglise devenant non plus un espace de socialisation mais un espace d'ennui insondable, dissolvant l'esprit communautaire de participation dans l'obligation rituelle d'une pratique de plus en plus réduite - aux seuls baptèmes, mariages, enterrements et Pâques faites, pour disparaître complètement à la génération suivante.
Quant à la culture catholique des "gens simples", il n'en reste que des bribes, des survivances en voie de déchristianisation complète - ou des souvenirs lointains, à demi-effacés. On fêtera encore Noël à la maison, on mangera des galettes, on fera des crêpes, on mettra un cierge à l'Eglise en cas de "pépin", on saura encore vaguement réciter le Notre Père dans les moments difficiles, on aura une grand-mère à laquelle on est très attaché et qui est catholique... on aura la nostalgie du bon vieux-temps où l'on savait encore rigoler comme des fous avec toute la famille rassemblée pendant les repas de funérailles...
En fin de compte, ce problème d'autel peut être considéré sous cet angle aussi : autrefois, en milieu rural, ce sont les "gens simples" qui auraient demandé et obtenu la construction d'un autel - et qui l'auraient probablement payé, du moins en partie, avec leurs sous à eux - et qui se seraient employés à lui donner une forme qui corresponde aux critères du beau de leur époque - du beau qui leur appartenait en propre. Et puis, après la consécration, ils se seraient retrouvés entre-eux, et ils auraient sans doute fait un bon repas, une petite fête, une vraie, avec du vin, des chansons, des danses et des plaisanteries bien salées. En milieu urbain, les choses se seraient passées d'une autre manière - de façon plus "civilisée", moins "visible", plus "restreinte" pour ainsi dire - mais dans le même esprit au fond.
Aujourd'hui, s'il faut comprendre les choses ainsi, un autel est la "commande" d'une "commission" réglée sur la masse d'un "budget" et réalisée par un artiste auquel on demande de "s'exprimer" davantage qu'il n'a à exprimer quelque chose.
Les "gens simples" peuvent-ils se sentir concernés?
500.000 euros : si c'est ce coûte réellement un autel, ça ne remplace pas pour autant une vraie fête.
Amicalement.
Virgile.