Christophe a écrit :24 Il leur proposa une autre parabole : « Le Royaume des cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ.
25 Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi survint ; il sema de l'ivraie au milieu du blé et s'en alla.
26 Quand la tige poussa et produisit l'épi, alors l'ivraie apparut aussi.
27 Les serviteurs du maître vinrent lui dire : 'Seigneur, n'est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D'où vient donc qu'il y a de l'ivraie ?'
28 Il leur dit : 'C'est un ennemi qui a fait cela.' Les serviteurs lui disent :'Alors, veux-tu que nous allions l'enlever ?'
29 Il répond : 'Non, de peur qu'en enlevant l'ivraie, vous n'arrachiez le blé en même temps.
30 Laissez-les pousser ensemble jusqu'à la moisson ; et, au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Enlevez d'abord l'ivraie, liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, rentrez-le dans mon grenier.' »
Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu (Mt 13, 24-30)
Ils semblent que certains s'attribuent - ou attribuent à la politique - un rôle messianique de séparation du bon grain et de l'ivraie, de purification de la société. Mais Notre Seigneur Jésus-Christ refuse catégoriquement que les Serviteurs de Dieu opèrent cette séparation : ce n'est pas leur rôle. Et en le tentant, il arracheraient le bon grain en même temps que l'ivraie, c'est à dire qu'ils causeraient le mal tout en pensant rechercher le bien. Aux chrétiens il est demandé de supporter jusqu'à l'heure de la moisson - c'est-à-dire la fin du monde - la coexistence du bon grain et de l'ivraie. Le Christianisme n'est pas un millénarisme politique !
Que Dieu vous garde.
Christophe
Le bon grain et l'ivraie :
S.Thomas d'Aquin, Catena aurea :
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«
S. Augustin : (Quest. évang.) C’est en effet lorsque les premiers pasteurs de l’Église se laissèrent aller à la négligence, ou bien lorsque les Apôtres se sont endormis du sommeil de la mort, que le démon est venu et qu’il a semé par-dessus la bonne semence ceux que le Seigneur appelle les mauvais enfants.
On peut demander avec raison s’il a voulu désigner par là les hérétiques, ou bien les catholiques dont la vie n’est pas conforme à leur foi. Il nous dit qu’ils ont été semés au milieu du froment, il semble donc qu’il a voulu désigner ceux qui appartiennent à une même communion. Cependant, comme lui-même nous déclare que ce champ est non-seulement l’Église, mais le monde entier, on peut très-bien voir dans cette ivraie les hérétiques qui dans ce monde se trouvent mêlés aux justes. Ceux qui conservent la vraie foi tout en la déshonorant par leur vie sont plutôt semblables à la paille qu’à l’ivraie, parce que la paille a la même origine et la même racine que le froment. Quant aux schismatiques, ils ressemblent bien plus aux pailles brisées ou coupées que l’on sépare de la moisson. Il ne faut pas en conclure cependant que tout hérétique et tout schismatique soient extérieurement séparés de l’Église; l’Église en renferme un grand nombre dans son sein qui n’attirent pas l’attention de la multitude en défendant leurs erreurs d’une manière éclatante. S’ils le faisaient, l’Église les retrancherait de la communion. — Et plus bas: Lors donc que le démon en répandant ses détestables erreurs et ses fausses doctrines eut semé de l’ivraie au milieu du blé, c’est-à-dire eut jeté les hérésies sur la vérité en se couvrant du nom du Christ, il se cacha avec plus de soin et se rendit invisible; c’est ce que Notre Seigneur veut exprimer par ce mot: « Et il s’en alla. » Il faut cependant admettre, comme il l’explique lui-même, que sous le nom d’ivraie il a voulu comprendre non pas seulement quelques scandales, mais tous les scandales et tous ceux qui opèrent l’iniquité.
...
S. Augustin (Quest. évang.) : Lorsque
le serviteur de Dieu aura compris que le démon n’avait recours à cette manoeuvre frauduleuse que parce qu’il sentait qu’il ne pouvait rien contre la puissance d’un nom si grand, et qu’il était obligé de couvrir ses fourberies du prestige de ce nom, il
peut sentir en lui le désir de faire disparaître de tels hommes du commerce des choses humaines, s’il en avait le temps ; mais il consulte la justice de Dieu, pour savoir s’il doit le faire. « Les serviteurs lui dirent Voulez-vous que nous allions l’arracher ? » —
S. Jean Chrysostome : (hom. 47.) Nous pouvons admirer ici le zèle et la charité de ces serviteurs : ils ont hâte d’aller arracher l’ivraie, preuve de leur sollicitude pour la semence ; ils n’ont en vue qu’une chose, ce n’est pas de faire punir qui que ce soit, mais que les semences ne soient pas perdues.
Quelle fut la réponse du Seigneur ? « Et il leur répondit : Non. »
S. Jérôme : Dieu veut laisser le temps au repentir, et il nous enseigne à ne pas nous hâter de retrancher un de nos frères de la communion des fidèles, car il peut arriver que celui-là même, dont l’esprit est perverti par une erreur dangereuse, se convertisse et devienne un zèle défenseur de la vérité ; c’est pour cela qu’il ajoute : « De crainte qu’en arrachant l’ivraie, vous ne déraciniez en même temps le froment. »
S. Augustin : (Quest. évang.) Cette réponse est des plus propres à les calmer et à leur inspirer une grande patience. Le père de famille répond de la sorte, parce que les bons qui sont encore faibles ont besoin dans certaines circonstances d’être mêlés aux méchants, soit afin que ce mélange serve d’épreuve à leur vertu, ou afin que ce rapprochement soit pour les méchants une exhortation puissante à devenir meilleurs. Ou bien peut-être le blé est déraciné lorsqu’on arrache l’ivraie, parce qu’il en est beaucoup qui ne sont d’abord que de l’ivraie et qui deviennent ensuite froment. Or, si on ne les supportait avec patience lorsqu’ils sont mauvais, on ne verrait jamais en eux ce changement admirable ; si donc on les arrache, on déracine en même temps le froment, puisqu’ils devaient devenir froment si on les eût épargnés.
Dieu veut donc qu’on ne les arrache pas de cette vie, car en s’efforçant de faire périr les méchants on s’exposerait à faire périr les bons, puisqu’ils deviendront peut-être bons ; ou à nuire aux bons eux-mêmes puisque les méchants sont pour eux une occasion involontaire de vertu. Ce retranchement se fera donc bien plus à propos lorsqu’à la fin ils n’auront plus le temps de changer de vie, et que le spectacle de leurs erreurs ne pourra plus être pour les bons une occasion de progrès dans la vérité; c’est pour cela qu’il ajoute: « Laissez croître l’un et l’autre jusqu’à la moisson, » c’est-à-dire jusqu’au jugement.
S. Jérôme : Cette recommandation paraît en opposition avec ce précepte : « Faites disparaître le mal du milieu de vous. » (1 Co 5.) Car s’il nous est défendu d’arracher, et si nous devons attendre avec patience la moisson, comment pouvons-nous en retrancher quelques-uns du milieu de nous ? Le froment et l’ivraie se ressemblent beaucoup tant qu’ils sont en herbe et que leur tige n’est pas encore couronnée d’épis, et il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de les distinguer.
Le Seigneur nous recommande donc de ne pas nous hâter de prononcer la sentence sur ce qui est douteux, et de laisser le jugement à Dieu, qui, au jour du jugement, rejettera de l’assemblée des saints, non pas sur de simples conjectures, mais pour des crimes évidents.
S. Augustin (contre la lettre de Parmen., 3, 2.) : Lorsqu’un chrétien, dans le sein de l’Église, est reconnu coupable d’un crime qui mérite anathème, et qu’on n’a pas à craindre le schisme, qu’il soit soumis à l’anathème, avec un sentiment de charité qui se propose, non pas de le déraciner, mais de le corriger. S’il ne reconnaît pas sa faute, s’il n’en fait pas pénitence, il sera mis hors de l’Église, et séparé par sa propre volonté de la communion des fidèles. C’est pour cela que le Seigneur, après avoir dit: « Laissez croître l’un et l’autre jusqu’à la moisson, » en donne cette raison: « De crainte qu’en arrachant l’ivraie, vous ne déraciniez en même temps le froment. »
Il est donc évident que, lorsqu’on n’a pas à craindre cet inconvénient, et qu’on est tout à fait certain que le bon grain ne court aucun danger, c’est-à-dire lorsque le crime est connu de tous, et qu’il inspire une telle horreur qu’il ne trouve point de défenseur, ou au moins de défenseur qui puisse devenir l’auteur d’un schisme, on ne doit pas laisser dormir la sévérité de la discipline. La répression du crime sera d’autant plus efficace, que les lois de la charité auront été plus respectées; mais si le mal a gagné la multitude, la seule chose utile à faire, c’est de s’affliger et de gémir. Il faut donc reprendre avec miséricorde ce qu’on peut corriger ; et ce qui est incorrigible, il faut le supporter avec patience, pleurer et gémir par un sentiment de charité jusqu’à ce que Dieu lui-même se charge de reprendre et de corriger, et attendre jusqu’à la moisson pour arracher l’ivraie et pour jeter la paille au vent. Mais lorsqu’on peut élever la voix au milieu du peuple, il faut atteindre la multitude des coupables par des reproches généraux, surtout si un fléau envoyé du Ciel nous offre l’occasion favorable de leur rappeler qu’ils ont reçu le châtiment qu’ils méritaient. Alors le malheur qui les frappe leur fait écouter avec humilité la parole qui leur démontre la nécessité de changer de vie, et cette parole inspire à leurs cœurs affligés les gémissements d’une confession pleine de repentir plutôt que les murmures de la résistance. Mais alors même qu’aucune calamité ne serait venu frapper les coupables, on peut, toutes les fois que l’occasion s’en présente, reprendre les vices de la multitude en s’adressant à elle directement; car de même que les hommes s’irritent de ce qui leur est reproché en particulier, les reproches qui sont adressés à la multitude dont ils font partie excitent en eux des gémissements salutaires.
S. Jean Chrysostome : (hom. 47.) Le Seigneur fait cette recommandation pour défendre les meurtres ; car
mettre à mort les hérétiques, ce serait donner naissance à une guerre implacable dans l’univers. Et c’est pour cela qu’il a dit: « De peur que vous n’arrachiez le blé, » c’est-à-dire si vous recourez aux armes, si vous mettez à mort les hérétiques, vos coups atteindront nécessairement un grand nombre de saints. Ce qu’il défend, ce n’est donc point de jeter en prison les hérétiques, et de s’opposer à la licence de leurs prédications, à la réunion de leurs synodes, et de rendre inutiles leurs efforts, mais de les mettre à mort. —
S. Augustin : (Lettre 18 à Vinc.) C’était d’abord mon sentiment qu’il ne fallait forcer personne d’embrasser l’unité du Christ, mais agir simplement par la parole, combattre par la discussion, vaincre par la raison, afin d’éviter d’avoir pour catholiques hypocrites ceux que nous avions pour hérétiques déterminés. Cependant mon opinion était combattue, si non par des raisons, du moins par des exemples contraires. En effet, la frayeur qu’inspirent ces lois promulguées par des rois qui servent le Seigneur avec crainte, produit les plus heureux effets (cf. Ps 2, 10.11). Ainsi les uns disent: C’était depuis longtemps notre volonté, mais grâces soient rendues à Dieu qui nous a fourni l’occasion favorable, et ôté tout prétexte de différer ; d’autres : Nous savions que c’était la vérité, mais nous étions retenus par je ne sais quelles habitudes ; grâces à Dieu qui a brisé nos liens; d’autres :
Nous ne savions pas que telle était la vérité et nous n’avions aucun désir de l’apprendre, mais la crainte nous a forcés d’y être attentifs et de prendre les moyens de la connaître ; grâces au Seigneur qui a secoué notre négligence avec l’aiguillon de la terreur ; d’autres encore :
Nous craignions d’entrer dans l’Église, retenus par de faux bruits dont nous n’aurions pas reconnu la fausseté si nous n’y étions pas entrés, et nous n’y serions pas entrés si une contrainte salutaire ne nous eût forcés ; grâces à Dieu qui par cette sévérité a fait cesser nos hésitations et nous a fait connaître par expérience la futilité et la fausseté des bruits que des voix trompeuses répandaient sur son Église ; d’autres enfin : Nous pensions qu’il importait peu de croire en Jésus-Christ dans une religion ou dans une autre ; mais grâces au Seigneur qui a mis un terme à notre séparation et nous a enseigné que le seul culte agréable à Dieu est celui qui lui est rendu dans l’unité.
Que les rois de la terre se montrent donc les serviteurs du Christ en publiant des lois en faveur de la religion du Christ. —
S. Augustin : (Lettre 50 au comte Bonif.) Quel est celui d’entre vous qui voudrait, je ne dis pas qu’un hérétique périsse, mais qu’il éprouvât même la moindre perte ? Cependant
la maison de David ne put recouvrer la paix qu’après que son fils Absalon eut été enseveli dans la guerre impie qu’il faisait contre son père (2 R 18) ; quoique David eût recommandé avec le plus grand soin aux chefs de son armée de prendre tous les moyens pour conserver la vie à son fils et que son cœur de père n’attendît que son repentir pour lui pardonner.
Mais lorsqu’il fut tombé victime de sa rébellion, que resta-t-il à son père que de pleurer sa mort et de se consoler par la pensée que son royaume avait recouvré la paix ? C’est ainsi que notre mère, la sainte Église catholique, lorsqu’elle rassemble dans son sein un grand nombre de ses enfants au prix de la perte de quelques-uns, adoucit et calme la douleur de son cœur maternel par le spectacle de tant de peuples affranchis et délivrés de l’erreur. Que veut donc dire ce qu’ils ne cessent de crier: N’est-on pas libre de croire ou de ne pas croire ? A qui donc le Christ a-t-il fait violence ? Quel est celui qu’il a contraint d’embrasser la vérité ? Nous leur répondons par l’exemple de l’apôtre saint Paul, qui les force de reconnaître que Jésus-Christ a usé de violence à son égard avant de l’enseigner, qu’il l’a frappé avant de le consoler. Et il est remarquable que celui que Dieu a forcé par un châtiment extérieur de se soumettre à l’Évangile a travaillé à la propagation de l’Évangile plus que ceux dont la vocation n’avait été déterminée que par une seule parole. Pourquoi donc l’Église ne forcerait-elle pas ses enfants égarés de revenir dans son sein, alors que ces mêmes enfants en ont forcé tant d’autres à périr ? »
En résumé de ce florilège patristique :
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1. Le Christ commande de ne pas séparer le bon grain de l'ivraie.
2. Mais Dieu nous commande encore de séparer le mal du milieu de nous (I Cor. V 13 ; Dt. XIII 6), comme le fait remarquer S. Jérôme.
3. Ce qui pose trois questions : qui pouvons nous retrancher de la société des hommes ; par quelles peines ; à quelles conditions ?
4. Qui ? Le champ du Seigneur, s'il est d'abord l'Église, est encore le monde, comme le fait remarquer S. Augustin. Il est vrai que l'Église n'a juridiction que sur les baptisés catholiques, mais les catholiques appartiennent à deux cités : l'Église et l'État. De sorte que si, en tant qu'ils sont de l'Église, ils ne peuvent châtier que ceux soumis à la juridiction de l'Église, en tant qu'ils sont encore des citoyens appartenant à la société civile, ils peuvent, à condition d'être au pouvoir, châtier tous ceux soumis à la juridiction de l'État.
5. Par quelles peines ? S. Jean Chrysostome admet qu'on puisse user de peines vindicatives, mais refuse qu'on puisse aller jusqu'à la peine de mort. S. Augustin, après avoir partagé cet avis, opta pour l'avis contraire. Et l'Église, après s'y être longtemps refusée, a déterminé sous le pontificat de Grégoire IX que les hérétiques obstinés et les relaps devait être livrés au pouvoir séculier pour qu'ils subissent la peine de mort en châtiment dû à leur crime : animaversione debita puniantur. Les Pontifes qui suivirent ne modifièrent pas la législation de Grégoire IX. Au contraire, ils l'aggravèrent, comme il appert de l'examen des règles procédurales.
6. À quelles conditions ? À la condition que l'identité et la responsabilité du coupable soient connues, comme le font remarquer S. Augustin et S. Jérôme. On se reportera aux pages précédentes quant à la démonstration qu'il suffit que l'identité et la responsabilité du coupables soient
suffisamment plutôt que
pleinement reconnues. Par là est suffisamment satisfait à la précision donnée par le Seigneur : de peur que le bon grain soit arraché avec le mauvais. Puis donc l'identité et la responsabilité du coupable doivent être seulement suffisamment établies, on comprend qu'en cas de forte présomption de culpabilité la parabole du bon grain et de l'ivraie ne s'oppose pas à la saine maxime de Simon de Montfort :
Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens. Trop drôle.
7. Et donc, en réponse à la remarque de mon cher Christophe. Le Christianisme n'est pas un millénarisme politique, un millénarisme politique étant nécessairement temporel. Quant au millénarisme théologique, savoir un règne terrestre du Christ postérieur à la chute de l'Antéchrist mais antérieur au Jugement dernier, l'Église l'a définitivement écarté. Le seul millénarisme qui vaille est donc de type eschatologique : le Règne du Christ et des élus dans la Gloire, après la Résurrection des morts et le Jugement dernier. Et de même que le politique doit être subordonné au théologique, de même qu'en matière de bien mixte l'État est à l'Église comme le corps à l'âme (Léon XIII, Immortale Dei), de même les royaumes terrestres doivent s'ordonner au Royaume céleste comme à leur fin. Le nier, c'est idolâtrie païenne. Le millénarisme politique consisterait à assimiler au Royaume céleste les royaumes terrestres. Là n'est pas mon propos, qui tient seulement que l'État doit s'ordonner à Dieu comme à sa fin, en assurant les justes moyens permettant la sanctification de ses citoyens et en prohibant tout ce qui offense la vertu, en punissant comme il se doit les fauteurs, par la mort pour les crimes les plus graves (blasphème, avortement ..., ..., ... ).