Bonsoir,
le bereen a écrit :J'en serai heureux , ceux qui utilisent ce mot devraient nous le dire ,puisqu'il fait parti de leur vocabulaire .
C'est dans ce sens qu'allait ma première contribution. Mais comme il semble que la problématique n'était pas clairement établie, réintroduisons-là.
Nous traitons de l'expression : Ceci
est mon corps, ceci
est mon sang (
estin en grec).
Nous traitons donc du verbe "
être". Le Béréen, et les pères de l'Eglise qu'il a cité, évoquent un être sur le registre de la similitude, du symbole. Et en effet, l'être a plusieurs registres il est donc bon de s'interroger du registre de l'être dont il est question ici. Ce qui nous conduit inévitablement à faire un peu de métaphysique.
En abordant la science de l'être, on arrive tout de suite et sans difficulté à certaines catégories d'être. On est au sens où l'on existe : on
est dans sa singularité. Et on peut être au sens où l'on est d'une nature telle ou telle : on
est dans l'absolu. La table que j'ai devant moi est ce que j'objective en tant qu'être. Je peux la cerner, la décrire et la toucher. Mais la table est en tant que table, elle est une table. Telle est son essence, et sans cette essence elle n'existerait pas en tant que table. L'articulation de ces deux catégories d'être que sont l'essence et l'existence a été superbement décortiquée par Heiddeger, en introduisant dans l'équation ce qui questionne l'être, à savoir pour faire simple (j'espère ne pas trahir la pensée d'Heidegger), la conscience de l'être. Ce sont ici des catégories d'être qui viennent naturellement à l'intuition.
Chez Platon on retrouvait déjà cette distinction entre ce qui est, dans l'ordre de l'idée (l'idée de table), et ce qui est là, l'étant empirique, ce qui existe en tant qu'être. L'un et l'autre, on le voit, ne peuvent être séparés au sens où l'étant ne va pas sans l'être. Mais Platon voyait plus que cette relation de subordination, il voyait une analogie entre les deux, comme le tableau est analogue au modèle, analogie passant par la médiation du peintre. On retrouve alors les catégories dont nous avons parlé : l'être dans l'absolu (le modèle), l'étant (la peinture) et la conscience de l'être, ce qui questionne l'être (le peintre).
Finalement en bien des siècles de philosophie, cette intuition fondamentale de l'être n'aura jamais vraiment varié, même si elle aura peut-être déclinée en diverses subtilités qui nous concerne assez peu pour la plupart et qui ne changent pas la donne.
Après Platon, on trouve chez Aristote ce qui sera repris dans la métaphysique chrétienne : la notion de substance pour décrire ce qu'on appelle aussi dans l'être son essence. Derrière la notion de substance il y a une idée plus claire d'absolu, clairement isolé du sujet, et peut-être même (je m'avance peut-être, j'avoue que mes connaissances laissent à désirer) de la conscience de l'être. La substance est un absolu qui ne requiert ni conscience de l'être ni sujet. Elle est, point. C'est le sens du mot substance que nous prenons quand nous parlons de transsubstantiation. Quand on parle de cette substance on parle donc de ceci (j'ai repompé la citation sur Wikipedia) :
«
la substance est prise en deux acceptions ; c'est le sujet dernier, celui qui n'est plus affirmé d'aucun autre, et c'est encore ce qui, étant l'individu pris dans son essence, est aussi séparable : de cette nature est la forme ou configuration de chaque être. » (La Métaphysique, livre delta, §8).
Cette notion particulière de l'être qu'est la substance (
ousia), arrivée d'abord à notre intuition et décortiquée par Aristote (avant d'être reprise et déclinée par plusieurs siècles de philosophes) pose immédiatement une autre question. Ce qui est dans l'absolu et par soi, ne peut donc être le fait d'une autre substance. Il faut donc soit qu'il n'y ait qu'une seule et unique substance de laquelle procède tout ce qui est (Spinoza), et on est donc dans un être absolument immanent. Soit qu'il existe une catégorie d'être totalement singulière qui transcende même l'absolu de l'être, au point de pouvoir donc faire procéder de lui-même toute substance. Lui-même en tant que substance, puisqu'il doit être, doit procéder de lui-même. Ainsi est le Dieu créateur en lequel nous croyons : être sur-essentiel, créateur de lui-même comme de toute substance, au-delà même de l'absolu, donc parfaitement inaccessible à la conscience de l'être.
Je fais juste une pause pour Le Béréen, pour dire que nous sommes toujours ici dans la notion d'être, et que nous nous sommes arrêté sur un aspect de l'être qu'est la substance.
Nous sommes donc avec Dieu dans l'idée d'un être qui est bien substance mais est aussi super-substantiel, dans le sens où il est au-delà de l'être-substance, au-delà de cet absolu. L'être super-substantiel, c'est l'être dont nous parle la prière du Notre Père, lorsqu'elle parle du pain supersubstantiel (
epiousion). Pour s'en donner une autre représentation, on peut penser à la manne miraculeuse donnée au désert pendant l'exode. Jésus se comparant maints fois au pain, le pain de vie, la manne, on peut aisément convenir que le pain supersubstantiel, ce soit lui-même.
Rien de très nouveau : Donne-nous aujourd'hui le pain supersubstantiel. Il s'agit de prier Dieu pour qu'il se donne à nous en nourriture, en tant qu'être précisément au-delà de toute substance. Si l'être dont il est question est au-delà de toute substance, on conviendra facilement qu'il soit capable de trans-substantiation. Cela n'en fait pas pour autant une nécessité, et ne constitue pas une preuve. Mais la connexion est pourtant là, dans le texte. Jésus est le pain, et le pain en tant que nourriture qui nous connecte à un au-delà (pas séparé au sens de
meta, mais transcendant au sens de
super) de l'être-substance. Il y a déjà une transcendance de la substance.
Que peut donc faire l'être supersubstantiel qui nous donne à prier pour obtenir chaque jour le pain supersubstantiel, quand il prend du pain et dit
ceci est mon corps ? Peut-il nous demander de prier pour obtenir une chose qu'il ne nous donnerait pas ? On pourrait dire qu'il nous le donnerait si nous en étions capable. Mais il nous demande de prier pour le recevoir aujourd'hui. Aujourd'hui, pas aux temps où nous serons dans sa gloire, ou le temps de notre résurrection, le temps de son royaume, etc... Aujourd'hui. Aujourd'hui Dieu nous dit priez pour obtenir ce pain supersubstantiel pour Aujourd'hui. Dieu ne nous manipulant pas, il faut donc qu'il donne effectivement ce pain qu'il nous promet en nous invitant à le prier.
Il doit donc exister, à notre portée si j'ose dire, un pain supersubstantiel dont nous pourrions nous nourrir. Ce pain supersusbtantiel, étant supersubstantiel (et il n'est pas une infinité d'être supersubstantiel) est donc du même ordre que l'être dont nous avons déjà parlé : Dieu.
Bon, je viens de voir l'heure alors j'abrège vite : on peut poursuivre un peu la réflexion plus en détail, mais lorsque Jésus s'assimile plusieurs fois à du pain, parce que, nous l'avons vu, le pain (métonymie de toute nourriture fruit de la nature ET du travail) est l'antitype du signe (tel que l'est le corps du Seigneur), il est alors assez aisé (et puis à cette heure-ci ça m'arrange) de considérer que le pain supersubstantiel que Jésus nous invite à demander dans la prière est bien son corps, seule réalité supersubstantielle dans laquelle nous pouvons reconnaitre le prototype de la nourriture. Pour que cette réalité supersubstantielle nous soit donnée, il faut que Dieu nous la donne, et pour qu'elle soit réellement du pain, il faut donc que Dieu prenne du pain, et en modifie la substance pour que ce pain devienne absolument Dieu, c'est-à-dire supersubstantiel.
Bon c'est triste avec un blabla pareil, mais je n'ai même pas le temps de me relire. J'espère ne pas avoir laissé de grosses coquilles. J'y reviendrai sans doute demain ou après-demain. Bonne soirée.