par Epsilon » ven. 14 oct. 2011, 22:14
Émergence du Christianisme à Edesse
Survol historique
L’exercice, ici, est franchement difficile pour départager la réalité de la légende sans compter le fait que très vite Edesse fut au centre (du moins à ses débuts) des controverses anti-manichéennes puis monophysites … et au regard de l’Occident ces querelles, sur les deux natures du Christ, viendront jeter un voile d’oubli sur cette littérature Orientale (et notamment syriaque) … aussi je n’en ferrais qu’un bref survol avec une étude détaillée d’un apocryphe fondateur et accessoirement d’un autre.
Comme nous l’avons vu les cultes païens sont multiples à Edesse … certain sont ancien comme par exemple le culte au dieu-lune qui se perpétua à Sumatar Harabesi au II siècle ap JC et qui restera exactement semblable à ce qu’il était au temps de Nabonide un millénaire plus tôt.
Ttfois ce sont les cultes de Bel et de Nébo qui représentent l’essentiel des croyances et qui subsisteront aux débuts du Christianisme … et ceci jusqu’au début de la période musulmane.
Nous ne savons pas exactement d’où émerge les premiers Chrétiens à Edesse … certains parlent des Juifs du royaume d’Adiabenne et d’autres parlent de chrétiens en provenance d’Antioche.
Ce qui est certain c’est que dés le II siècle, au temps de l’empereur Sévère (193-211), il y avait une importante communauté Chrétienne (y compris les Marcionistes) à Edesse rassemblée autour d’une Eglise au sein même de la ville … nous avons comme source, entre autre, la Chronique d’Edesse faite en 540 à partir des « archives » de la cité … qui fait mention lors de l’inondation à Edesse en 201 de : « Elles [les eaux] endommagèrent aussi le sanctuaire de l’église des Chrétiens » … montrant ainsi l’existence d’une église en 201.
Ttfois le premier évêque (et donc le hiérarchie de l’Eglise) d’Edesse Qûna ne sera pas en place avant le tout début du IV siècle (indication de la Chronique de l’archiviste d’Edesse) … bien que la Chronique de Michel le Syrien, dans le récit de l’enfance de Bardesan, explique que le jeune homme fut séduit par le christianisme en passant devant une église d’Edesse où l’évêque Hystaspe expliquait les Ecritures saintes.
Le personnage qui semble le plus représentatif du christianisme proprement Edessénien est Bardesan (154-222) … né dans une famille de la noblesse Parthe devenu chrétien en 179 par l’évêque Hystaspe (selon la chronique de Michel le Syrien) … il reçut à la cour du roi d’Edesse une solide culture hellénique et assimila l’astrologie chaldéenne et les connaissances cosmologiques qu’il intègrera dans son système de pensée … il écrivit en syriaque mais est parfaitement au courant de la pensée philosophique grecque … on le connaît par des citations et par les attaques de ses ennemis (saint Ephrem notamment) … dans le célèbre ouvrage « livre des lois des pays » il s’efforce de montrer que l’homme n’est pas entièrement soumis au destin régi par les astres, car en lui l’esprit vient de Dieu et il est principe de liberté.
Il faut prendre conscience que c’était un christianisme très diversifié touché par ses multiples facettes ainsi … en 140 nous avons le schisme de Marion (qui rejetait l’AT) … en 239 la naissance de Mani (qui sera à l’origine du Manichéisme) … puis Tatien auteur d’une « Harmonie des quatre évangiles en un seul » en syriaque le fameux « Diatessaron » … nous avons aussi Nestorius etc etc … ce christianisme était donc éclaté en une nébuleuse de mouvements sectaires … et c’est autour du IV-V siècle que s’opèrera la distinction entre l’orthodoxie et l’hérésie (notamment après le Concile de Chalcédoine 451).
Mais c’est aussi à Edesse que s’élabore l’offensive contre les Marcionites, bien présents dans la ville, dont témoignent aussi bien l’œuvre de Bardasan que des « Odes de Salomon » au débuts du III siècle.
Dans ce climat d’émulation intellectuelle et de compétitions s’élaborent les hymnes manichéennes connus dans une version copte, mais dont l’origine est sans doute édessénienne … Mani, né en 216, prône un système religieux dualiste hérité en partie du zoroastrisme perse (il est lui-même apparenté à l’ancienne famille arsacide) … il considère que le principe du Mal coexiste avec celui du Bien de toute éternité et que le monde voit s’affronter forces du Mal et forces du Bien.
Dans cette communauté chrétienne bouillonnante de discussions, les hérésies font leur chemin, tels les Quqites qui empruntent à Bardessan sa cosmologie tout en entretenant d’étroits liens intellectuels avec les judéo-chrétiens et avec les gnostiques.
A partir du IV siècle commença toute une littérature Syrienne chrétienne avec … Aphraate (mort vers 345) le Sage persan, saint Ephrem (mort vers 373), Narsaï (mort en 503), Jacques de Saroug (mort en 521), Philoxène de Mabboug (mort vers 523) … etc etc
Ainsi face à Antioche la grecque (centre du pouvoir impérial en Orient) Edesse fait figure de capital du christianisme araméen … c’est là que se traduit la Bible syriaque (Peshitta), permettant aux chrétiens araméens de se démarquer de la Septante et de la Bible juive et de ses paraphrases araméennes (les targums) … c’est là aussi que s’élabore les Actes de Juda Thomas, au début du III siècle, prônant un ascétisme vigoureux, dans la tradition de Tatien l’Assyrien … lui-même peut-être issu de la communauté d’Edesse.
Doctrine de l’apôtre Addaï (abrégé Doctrine)
Le récit de la fondation de l’Eglise d’Edesse est légendaire … on le trouve dans un apocryphe chrétien la « Doctrine de l’apôtre Addaï » … dont Eusèbe de Césarée (Hist. Ecclé. I,13 ; II,1,6-7) en ferra l’écho (mais uniquement le premier état de cette légende) … via une « Chronique/archive d’Edesse » relatant l’histoire de Jésus avec le roi Abgar.
Selon ces récits … ce serait sous le Roi Abgar V Ukkama Bar Ma’nu qui régna deux fois (4 av JC à 7 ap JC puis de 13 à 50 ap JC) que le Christianisme aurait été prêché pour la première fois à Edesse par Addaï/Thaddée … dans la réalité il semble que ce soit sous Abgar IX (179-212) car c’est en 204 que ce roi se convertit au christianisme … suite à quoi le christianisme se développa autour d'Édesse et de nombreux monastères furent construits … il est aussi nommé « Christianisme syriaque » car d’expression syriaque.
L’élaboration de la Doctrine a dû être assez longue … on peut y voir, sur un fond de légendes du III siècle, un noyau originel de controverse antimanichéenne écrit au IV siècle, relu et réemployé dans la deuxième moitié du V siècle … à l’époque ou la ville est la capitale de la résistance antichalcédonienne … pour affirmer la légitimité apostolique des évêques monophysites d’Edesse.
Ainsi l’Eglise d’Edesse, dont le christianisme c’est progressivement formé à partir du III siècle, pour entrer au V siècle dans sa maturité, repense son origine pour l’ancrer dans la tradition apostolique.
La légende d’Edesse tient sa célébrité de ce qu’elle contient … une lettre du roi Abgar à Jésus, la réponse orale de ce dernier et la première mention littéraire du portrait du Seigneur conservé à Edesse … le succès de ce petit récit fut tel qu’il se diffusa en grec, en latin, en araméen, en géorgien, en copte, en éthiopien, en slave, en arabe, en persan, en roumain, en vieil irlandais … d’autre part, alors qu’à l’origine on n’avait qu’une seule lettre d’Abgar, on passa à une correspondance et à une réponse écrite de Jésus au roi.
Portrait de Jésus
L’icône d’Edesse (qui n’a rien, bien au contraire, de miraculeux) ferra l’objet de plusieurs développements littéraires … notamment dans les Actes grecs de Thaddée (nom grec de l’apôtre Addaï) … voir plus loin … qui ont une trame semblable, mais l’histoire du portrait du Christ y est miraculeuse … et picturaux, l’icône de l’encaustique du Sinaï, les peintures de Yougoslavie et le portrait de l’Escurial … et deviendra la source même « d’inspiration » sur l’authenticité du saint suaire de Turin.
Il est à noter, à ce propos, qu’au V siècle l’existence d’un portrait du Christ dans l’Eglise d’Eleuthéropolis a été supposée (voir Pseudo-Epiphane « Lettre à Jean de Jérusalem ») … dans ce cas, l’auteur de la Doctrine a peut-être récupéré cet élément au profit d’Edesse … il est a noter qu’Eusèbe ne parle pas de cette épisode du portrait.
Ainsi l’histoire du « portrait » tout comme celle de « l’invention de la Croix » devaient être des arguments en faveur du monophysisme … l’unique personne du Christ Dieu-homme a été visible de telle sorte qu’on a pu en peindre le portrait, et c’est bien elle qui a été crucifié en tant qu’homme et qui est ressuscité en tant que Dieu … quoi qu’il en soit, la présence littéraire du portrait et de l’histoire de la croix ne peut-être antérieure au V siècle.
L’invention de la Croix (au sens de découverte de relique) … ou histoire de Protonice [femme de Claude]
Le récit de l’invention de la croix distingue le Golgotha, le bois de la croix et le tombeau … en effet, le Golgotha ou Calvaire est le nom du lieu de la crucifixion depuis l’époque de Jésus … l’invention du Golgotha et du tombeau, grâce aux fouilles de l’évêque Macaire, a eu lieu sous Constantin qui ordonna aussitôt qu’on construise à côté une grande église (le Martyrium) solennellement consacrée le 13 septembre 335 … l’invention de la croix eut lieu plus tard, dans une autre grotte à proximité, toujours sous Constantin, d’après Cyrille de Jérusalem … qcq années après la construction du Martyrium un édifice (l’Anastasis) fut également élevé au-dessus du tombeau, et un baldaquin protégeait le Golgotha … par la suite, de nombreux remaniements ont modifiés les monuments et les ont intégré dans un vaste ensemble, le Saint-Sépulcre.
Dans les textes postérieurs, l’invention de la croix est attribuée à Hélène … elle est appelée « seconde invention de la croix » par les récits syriaques (l’invention par Protonice étant la première) … en effet, en syriaque, ces récits ont connu une diffusion autonome importante, parce qu’ils font partie des pièces utilisées dans les querelles christologiques … il est vraisemblable que le récit existait avant la finalisation de la Doctrine.
La Doctrine se présente comme une chronique, signée d’un certain Laboubna (§103), inconnu par ailleurs … d’une façon générale la chronique fut un genre fort prisé dans le monde Syriaque remontant à une très ancienne tradition Mésopotamienne (les archives royales ont joué de tout temps un grand rôle au PO) … la légende d’Abgar se situe délibérément dans cette continuité culturelle prestigieuse.
L’histoire se déroule le mercredi 12 avril 31, la veille de l’arrestation de Jésus … celui-ci se trouve chez Gamaliel (§3), personnage connu pour être intervenu en faveur des disciples (Act 5,34) … Jésus dispose alors d’une journée pour échapper (en répondant à l’invitation du roi d’Edesse) à ceux qui veulent sa mort … il s’agit ici d’Abgar V Oukama (Oukama signifie « noir », « bruni », « basané » ce surnom désigne un homme de peau foncé comme on en trouve dans certaines populations arabes … un développement grec de la légende d’Abgar l’a interprété comme le qualificatif d’un lépreux, précisant ainsi la maladie pour laquelle le roi fait appel à Jésus.
Il est vraisemblable que la Doctrine conserve à la fois deux traditions … l’une selon laquelle Jude Thaddée (l’apôtre appelé Lebbée dans certaines variantes de Mt (10,3) et Thaddée dans Mc (3,18)) aurait reçu la Syrie comme champ de mission … et l’autre, locale, attachée aux Actes d’Addaï et Mari (autre apocryphe syriaque oriental) pour qui ces deux apôtres sont les évangélisateurs de la Mésopotamie … signalons aussi qu’Addaï, l’apôtre associé au collège des douze, patronne plusieurs collections juridiques ecclésiastiques syriaques apocryphes appartenant à la Didascalie des apôtres (Œuvre d’un Syrien du début du III siècle).
Le personnage de Judas Thomas, qui envoie Addaï, est attesté par Eusèbe (I,13,11) et dans les Actes de Thomas … la Doctrine a dû rassembler et homogénéiser ces traditions plus ou moins divergentes.
Actes de Thaddée (abrégé Actes)
Texte grec qui relate la vie de l’un des douze Apôtre, le dixième selon la liste de Mt (10,3) et de Mc (3,18) … ce récit dont la rédaction est vraisemblablement du VII siècle (sous le règne d’Héraclius) reprend et élabore des traditions plus anciennes.
Le cadre géographique semble dériver de la notice figurant dans la « Liste d’Apôtres et de disciples » attribuée à Epiphane de Salamine (mort en 403) mentionnant … « Thaddée dit aussi Lebbée, frère du précédent, surnommé Jude de Jacques, prêcha l’Evangile du Seigneur aux gens d’Edesse et dans toute la Mésopotamie, au temps d’Abgar, roi d’Edesse. Il mourut à Beyrouth et y fut enterré glorieusement » … et comme nous l’avons vue l’histoire des relations épistolaires du roi Abgar avec Jésus et l’envoie de Thaddée à Edesse dépend d’une légende antérieure, d’origine Edessenienne, dont nous avons une mention chez Eusèbe et une version complète dans le récit syriaque de la Doctrine.
Les Actes introduisent pour la première fois dans l’histoire d’Abgar le motif du portrait du Christ miraculeusement (contrairement à la Doctrine) fixé sur un linge … ceci a servi notamment de source à un texte liturgique, le Ménologue, composé sitôt après le transfert (en 944) d’Edesse à Constantinople de cette célèbre image, et destiné à être lu lors de la nouvelle fête du 16 août instituée pour commémorer l’évènement.
On trouve aussi un autre récit des origines de l’image miraculeuse du Christ, littéralement indépendant des Actes, dans le récit intitulé Lettre d’Abgar … voir E. von Dobschütz, R. A. Lipsius, B. Outtier « Une forme enrichie de la légende d’Abgar en Araméen » … un passage de cette Lettre montre clairement que la lettre de Jésus a eu une fonction d’amulette personnelle dans le monde orthodoxe … elle conserve cette même fonction aujourd’hui en Géorgie … la date proposée est celle du VI siècle comme date de la première rédaction de ce texte.
Pour saisir la visée des Actes et les situer dans l’histoire, il convient de les comparer avec d’autres versions de la légende relative à Abgar … une première particularité réside dans le fait que la réponse de Jésus à la lettre d’Abgar est une réponse orale (3,5), et non pas une lettre, comme chez Eusèbe et dans la plupart des autres sources … sur ce point les Actes rejoignent la Doctrine.
Pour l’auteur des Actes, Jésus n’a donc rien écrit ; en revanche, il a miraculeusement fixé l’empreinte de son visage sur le linge avec lequel il s’est essuyé et qu’il a fait envoyé à Abgar … c’est en recevant ce linge porteur de l’image du Christ que le roi sera guéri, et non grâce à la venue de Thaddée … par la suite toutes les versions de la légende attribuent la guérison du roi en partie à l’image miraculeuse et en partie à l’apôtre.
Les témoins du IV siècle (Eusèbe, ou Egérie qui visita Edesse en 384) ne soufflent mot d’une telle image … la Doctrine (comme nous l’avons vu) mentionne que c’est Hannan, l’envoyé d’Abgar, qui a exécuté un portrait de Jésus et que le roi l’a installé à une place d’honneur dans son palais.
De même, un texte inédit rapporte que Daniel de Galash, au début du V siècle, fit le pèlerinage à Edesse pour « être béni par l’image du Christ qui était là » … mais rien n’indique, ici aussi, que l’image en question ait été d’origine surnaturelle.
La première mention de l’existence à Edesse d’une image du Christ « non faite de main d’homme » ce retrouve dans l’Hist. Ecclé. d’Evagre (4, 27), achevée en 593-594 … lors du siège d’Edesse par les Perses, en 544, l’image aurait joué un rôle miraculeux dans la sauvegarde de la ville … mais Procope de Césarée, qui écrit vers 550 et dont la description du siège de 544 à servi de source à Evagre, ne sait rien de cette image miraculeuse, bien qu’il fasse état de la correspondance d’Abgar avec Jésus dans son histoire des guerres contre les Parthes … les Actes ne peuvent donc pas être antérieur au milieu du VI siècle.
Une autre particularité distingue les Actes des autres témoins de la légende d’Abgar : la réponse de Jésus ne contient pas la promesse que jamais aucun ennemi ne s’emparera d’Edesse … bien qu’Eusèbe ne contient pas cette promesse d’inviolabilité … elle figure en bonne place tant par Egérie en 384 et que dans la Doctrine … l’absence de cette promesse dans les Actes permet de conclure que le texte est postérieur à 609 (date de la conquête d’Edesse par les Perses, qui démentait la promesse de Jésus).
Pour être plus précis les Actes ont été rédigés au VII siècle, sous le règne d’Héraclius (610-641) … et plus précisément entre 609 et 726 (début de la crise iconoclaste) avec un contexte plausible sous le règne d’Héraclius entre 628 et 638 … ce texte aurait servi comme « instrument de propagande » afin de faire reconnaître en Héraclius un nouveau Thaddée … les parallèles entre l’apôtre et l’empereur étant nombreux.
NB : Il est fait mention en (3,3) du « linge [sur lequel se trouve le portrait] plié en quatre » … les lexiques ne permettent pas de déterminer le sens de « tetradiplon » … le terme a alimenter la spéculation de I. Wilson selon laquelle l’image d’Edesse n’était autre que le linceul de Turin plié en quatre … en réalité il faut imaginer une toile beaucoup plus petite qu’un linceul et comparable à un suaire recouvrant la tête de Jésus (soudarion) selon Jn (20,7) … ce qui confirme les dimensions de l’image d’Edesse dans les représentations de l’art byzantin … d’après une variante de la légende connue de l’empereur Constantin VII Porphyrogénète, l’image d’Edesse était le soudarion lui-même.
Cordialement, Epsilon
[b][u]Émergence du Christianisme à Edesse[/u][/b]
[b][u]Survol historique[/u][/b]
L’exercice, ici, est franchement difficile pour départager la réalité de la légende sans compter le fait que très vite Edesse fut au centre (du moins à ses débuts) des controverses anti-manichéennes puis monophysites … et au regard de l’Occident ces querelles, sur les deux natures du Christ, viendront jeter un voile d’oubli sur cette littérature Orientale (et notamment syriaque) … aussi je n’en ferrais qu’un bref survol avec une étude détaillée d’un apocryphe fondateur et accessoirement d’un autre.
Comme nous l’avons vu les cultes païens sont multiples à Edesse … certain sont ancien comme par exemple le culte au dieu-lune qui se perpétua à Sumatar Harabesi au II siècle ap JC et qui restera exactement semblable à ce qu’il était au temps de Nabonide un millénaire plus tôt.
Ttfois ce sont les cultes de Bel et de Nébo qui représentent l’essentiel des croyances et qui subsisteront aux débuts du Christianisme … et ceci jusqu’au début de la période musulmane.
Nous ne savons pas exactement d’où émerge les premiers Chrétiens à Edesse … certains parlent des Juifs du royaume d’Adiabenne et d’autres parlent de chrétiens en provenance d’Antioche.
Ce qui est certain c’est que dés le II siècle, au temps de l’empereur Sévère (193-211), il y avait une importante communauté Chrétienne (y compris les Marcionistes) à Edesse rassemblée autour d’une Eglise au sein même de la ville … nous avons comme source, entre autre, la Chronique d’Edesse faite en 540 à partir des « [i]archives[/i] » de la cité … qui fait mention lors de l’inondation à Edesse en 201 de : « [i]Elles [les eaux] endommagèrent aussi le sanctuaire de l’église des Chrétiens[/i] » … montrant ainsi l’existence d’une église en 201.
Ttfois le premier évêque (et donc le hiérarchie de l’Eglise) d’Edesse Qûna ne sera pas en place avant le tout début du IV siècle (indication de la Chronique de l’archiviste d’Edesse) … bien que la Chronique de Michel le Syrien, dans le récit de l’enfance de Bardesan, explique que le jeune homme fut séduit par le christianisme en passant devant une église d’Edesse où l’évêque Hystaspe expliquait les Ecritures saintes.
Le personnage qui semble le plus représentatif du christianisme proprement Edessénien est Bardesan (154-222) … né dans une famille de la noblesse Parthe devenu chrétien en 179 par l’évêque Hystaspe (selon la chronique de Michel le Syrien) … il reçut à la cour du roi d’Edesse une solide culture hellénique et assimila l’astrologie chaldéenne et les connaissances cosmologiques qu’il intègrera dans son système de pensée … il écrivit en syriaque mais est parfaitement au courant de la pensée philosophique grecque … on le connaît par des citations et par les attaques de ses ennemis (saint Ephrem notamment) … dans le célèbre ouvrage « [i]livre des lois des pays [/i]» il s’efforce de montrer que l’homme n’est pas entièrement soumis au destin régi par les astres, car en lui l’esprit vient de Dieu et il est principe de liberté.
Il faut prendre conscience que c’était un christianisme très diversifié touché par ses multiples facettes ainsi … en 140 nous avons le schisme de Marion (qui rejetait l’AT) … en 239 la naissance de Mani (qui sera à l’origine du Manichéisme) … puis Tatien auteur d’une « [i]Harmonie des quatre évangiles en un seul[/i] » en syriaque le fameux « [i]Diatessaron [/i]» … nous avons aussi Nestorius etc etc … ce christianisme était donc éclaté en une nébuleuse de mouvements sectaires … et c’est autour du IV-V siècle que s’opèrera la distinction entre l’orthodoxie et l’hérésie (notamment après le Concile de Chalcédoine 451).
Mais c’est aussi à Edesse que s’élabore l’offensive contre les Marcionites, bien présents dans la ville, dont témoignent aussi bien l’œuvre de Bardasan que des « [i]Odes de Salomon[/i] » au débuts du III siècle.
Dans ce climat d’émulation intellectuelle et de compétitions s’élaborent les hymnes manichéennes connus dans une version copte, mais dont l’origine est sans doute édessénienne … Mani, né en 216, prône un système religieux dualiste hérité en partie du zoroastrisme perse (il est lui-même apparenté à l’ancienne famille arsacide) … il considère que le principe du Mal coexiste avec celui du Bien de toute éternité et que le monde voit s’affronter forces du Mal et forces du Bien.
Dans cette communauté chrétienne bouillonnante de discussions, les hérésies font leur chemin, tels les Quqites qui empruntent à Bardessan sa cosmologie tout en entretenant d’étroits liens intellectuels avec les judéo-chrétiens et avec les gnostiques.
A partir du IV siècle commença toute une littérature Syrienne chrétienne avec … Aphraate (mort vers 345) le Sage persan, saint Ephrem (mort vers 373), Narsaï (mort en 503), Jacques de Saroug (mort en 521), Philoxène de Mabboug (mort vers 523) … etc etc
Ainsi face à Antioche la grecque (centre du pouvoir impérial en Orient) Edesse fait figure de capital du christianisme araméen … c’est là que se traduit la Bible syriaque (Peshitta), permettant aux chrétiens araméens de se démarquer de la Septante et de la Bible juive et de ses paraphrases araméennes (les targums) … c’est là aussi que s’élabore les Actes de Juda Thomas, au début du III siècle, prônant un ascétisme vigoureux, dans la tradition de Tatien l’Assyrien … lui-même peut-être issu de la communauté d’Edesse.
[b][u]Doctrine de l’apôtre Addaï (abrégé Doctrine)[/u][/b]
Le récit de la fondation de l’Eglise d’Edesse est légendaire … on le trouve dans un apocryphe chrétien la « [i]Doctrine de l’apôtre Addaï[/i] » … dont Eusèbe de Césarée (Hist. Ecclé. I,13 ; II,1,6-7) en ferra l’écho (mais uniquement le premier état de cette légende) … via une « [i]Chronique/archive d’Edesse[/i] » relatant l’histoire de Jésus avec le roi Abgar.
Selon ces récits … ce serait sous le Roi Abgar V Ukkama Bar Ma’nu qui régna deux fois (4 av JC à 7 ap JC puis de 13 à 50 ap JC) que le Christianisme aurait été prêché pour la première fois à Edesse par Addaï/Thaddée … dans la réalité il semble que ce soit sous Abgar IX (179-212) car c’est en 204 que ce roi se convertit au christianisme … suite à quoi le christianisme se développa autour d'Édesse et de nombreux monastères furent construits … il est aussi nommé « [i]Christianisme syriaque[/i] » car d’expression syriaque.
L’élaboration de la Doctrine a dû être assez longue … on peut y voir, sur un fond de légendes du III siècle, un noyau originel de controverse antimanichéenne écrit au IV siècle, relu et réemployé dans la deuxième moitié du V siècle … à l’époque ou la ville est la capitale de la résistance antichalcédonienne … pour affirmer la légitimité apostolique des évêques monophysites d’Edesse.
Ainsi l’Eglise d’Edesse, dont le christianisme c’est progressivement formé à partir du III siècle, pour entrer au V siècle dans sa maturité, repense son origine pour l’ancrer dans la tradition apostolique.
La légende d’Edesse tient sa célébrité de ce qu’elle contient … une lettre du roi Abgar à Jésus, la réponse orale de ce dernier et la première mention littéraire du portrait du Seigneur conservé à Edesse … le succès de ce petit récit fut tel qu’il se diffusa en grec, en latin, en araméen, en géorgien, en copte, en éthiopien, en slave, en arabe, en persan, en roumain, en vieil irlandais … d’autre part, alors qu’à l’origine on n’avait qu’une seule lettre d’Abgar, on passa à une correspondance et à une réponse écrite de Jésus au roi.
[b][u]Portrait de Jésus[/u][/b]
L’icône d’Edesse (qui n’a rien, bien au contraire, de miraculeux) ferra l’objet de plusieurs développements littéraires … notamment dans les Actes grecs de Thaddée (nom grec de l’apôtre Addaï) … voir plus loin … qui ont une trame semblable, mais l’histoire du portrait du Christ y est miraculeuse … et picturaux, l’icône de l’encaustique du Sinaï, les peintures de Yougoslavie et le portrait de l’Escurial … et deviendra la source même « d’inspiration » sur l’authenticité du saint suaire de Turin.
Il est à noter, à ce propos, qu’au V siècle l’existence d’un portrait du Christ dans l’Eglise d’Eleuthéropolis a été supposée (voir Pseudo-Epiphane «[i] Lettre à Jean de Jérusalem[/i] ») … dans ce cas, l’auteur de la Doctrine a peut-être récupéré cet élément au profit d’Edesse … il est a noter qu’Eusèbe ne parle pas de cette épisode du portrait.
Ainsi l’histoire du « [i]portrait [/i]» tout comme celle de « [i]l’invention de la Croix[/i] » devaient être des arguments en faveur du monophysisme … l’unique personne du Christ Dieu-homme a été visible de telle sorte qu’on a pu en peindre le portrait, et c’est bien elle qui a été crucifié en tant qu’homme et qui est ressuscité en tant que Dieu … quoi qu’il en soit, la présence littéraire du portrait et de l’histoire de la croix ne peut-être antérieure au V siècle.
[b][u]L’invention de la Croix (au sens de découverte de relique) … ou histoire de Protonice [femme de Claude][/u][/b]
Le récit de l’invention de la croix distingue le Golgotha, le bois de la croix et le tombeau … en effet, le Golgotha ou Calvaire est le nom du lieu de la crucifixion depuis l’époque de Jésus … l’invention du Golgotha et du tombeau, grâce aux fouilles de l’évêque Macaire, a eu lieu sous Constantin qui ordonna aussitôt qu’on construise à côté une grande église (le Martyrium) solennellement consacrée le 13 septembre 335 … l’invention de la croix eut lieu plus tard, dans une autre grotte à proximité, toujours sous Constantin, d’après Cyrille de Jérusalem … qcq années après la construction du Martyrium un édifice (l’Anastasis) fut également élevé au-dessus du tombeau, et un baldaquin protégeait le Golgotha … par la suite, de nombreux remaniements ont modifiés les monuments et les ont intégré dans un vaste ensemble, le Saint-Sépulcre.
Dans les textes postérieurs, l’invention de la croix est attribuée à Hélène … elle est appelée «[i] seconde invention de la croix [/i]» par les récits syriaques (l’invention par Protonice étant la première) … en effet, en syriaque, ces récits ont connu une diffusion autonome importante, parce qu’ils font partie des pièces utilisées dans les querelles christologiques … il est vraisemblable que le récit existait avant la finalisation de la Doctrine.
La Doctrine se présente comme une chronique, signée d’un certain Laboubna (§103), inconnu par ailleurs … d’une façon générale la chronique fut un genre fort prisé dans le monde Syriaque remontant à une très ancienne tradition Mésopotamienne (les archives royales ont joué de tout temps un grand rôle au PO) … la légende d’Abgar se situe délibérément dans cette continuité culturelle prestigieuse.
L’histoire se déroule le mercredi 12 avril 31, la veille de l’arrestation de Jésus … celui-ci se trouve chez Gamaliel (§3), personnage connu pour être intervenu en faveur des disciples (Act 5,34) … Jésus dispose alors d’une journée pour échapper (en répondant à l’invitation du roi d’Edesse) à ceux qui veulent sa mort … il s’agit ici d’Abgar V Oukama (Oukama signifie « [i]noir [/i]», « [i]bruni[/i] », «[i] basané[/i] » ce surnom désigne un homme de peau foncé comme on en trouve dans certaines populations arabes … un développement grec de la légende d’Abgar l’a interprété comme le qualificatif d’un lépreux, précisant ainsi la maladie pour laquelle le roi fait appel à Jésus.
Il est vraisemblable que la Doctrine conserve à la fois deux traditions … l’une selon laquelle Jude Thaddée (l’apôtre appelé Lebbée dans certaines variantes de Mt (10,3) et Thaddée dans Mc (3,18)) aurait reçu la Syrie comme champ de mission … et l’autre, locale, attachée aux Actes d’Addaï et Mari (autre apocryphe syriaque oriental) pour qui ces deux apôtres sont les évangélisateurs de la Mésopotamie … signalons aussi qu’Addaï, l’apôtre associé au collège des douze, patronne plusieurs collections juridiques ecclésiastiques syriaques apocryphes appartenant à la Didascalie des apôtres (Œuvre d’un Syrien du début du III siècle).
Le personnage de Judas Thomas, qui envoie Addaï, est attesté par Eusèbe (I,13,11) et dans les Actes de Thomas … la Doctrine a dû rassembler et homogénéiser ces traditions plus ou moins divergentes.
[b][u]Actes de Thaddée (abrégé Actes)[/u][/b]
Texte grec qui relate la vie de l’un des douze Apôtre, le dixième selon la liste de Mt (10,3) et de Mc (3,18) … ce récit dont la rédaction est vraisemblablement du VII siècle (sous le règne d’Héraclius) reprend et élabore des traditions plus anciennes.
Le cadre géographique semble dériver de la notice figurant dans la « [i]Liste d’Apôtres et de disciples[/i] » attribuée à Epiphane de Salamine (mort en 403) mentionnant … « [i]Thaddée dit aussi Lebbée, frère du précédent, surnommé Jude de Jacques, prêcha l’Evangile du Seigneur aux gens d’Edesse et dans toute la Mésopotamie, au temps d’Abgar, roi d’Edesse. Il mourut à Beyrouth et y fut enterré glorieusement [/i]» … et comme nous l’avons vue l’histoire des relations épistolaires du roi Abgar avec Jésus et l’envoie de Thaddée à Edesse dépend d’une légende antérieure, d’origine Edessenienne, dont nous avons une mention chez Eusèbe et une version complète dans le récit syriaque de la Doctrine.
Les Actes introduisent pour la première fois dans l’histoire d’Abgar le motif du portrait du Christ miraculeusement (contrairement à la Doctrine) fixé sur un linge … ceci a servi notamment de source à un texte liturgique, le Ménologue, composé sitôt après le transfert (en 944) d’Edesse à Constantinople de cette célèbre image, et destiné à être lu lors de la nouvelle fête du 16 août instituée pour commémorer l’évènement.
On trouve aussi un autre récit des origines de l’image miraculeuse du Christ, littéralement indépendant des Actes, dans le récit intitulé Lettre d’Abgar … voir E. von Dobschütz, R. A. Lipsius, B. Outtier « [i]Une forme enrichie de la légende d’Abgar en Araméen[/i] » … un passage de cette Lettre montre clairement que la lettre de Jésus a eu une fonction d’amulette personnelle dans le monde orthodoxe … elle conserve cette même fonction aujourd’hui en Géorgie … la date proposée est celle du VI siècle comme date de la première rédaction de ce texte.
Pour saisir la visée des Actes et les situer dans l’histoire, il convient de les comparer avec d’autres versions de la légende relative à Abgar … une première particularité réside dans le fait que la réponse de Jésus à la lettre d’Abgar est une réponse orale (3,5), et non pas une lettre, comme chez Eusèbe et dans la plupart des autres sources … sur ce point les Actes rejoignent la Doctrine.
Pour l’auteur des Actes, Jésus n’a donc rien écrit ; en revanche, il a miraculeusement fixé l’empreinte de son visage sur le linge avec lequel il s’est essuyé et qu’il a fait envoyé à Abgar … c’est en recevant ce linge porteur de l’image du Christ que le roi sera guéri, et non grâce à la venue de Thaddée … par la suite toutes les versions de la légende attribuent la guérison du roi en partie à l’image miraculeuse et en partie à l’apôtre.
Les témoins du IV siècle (Eusèbe, ou Egérie qui visita Edesse en 384) ne soufflent mot d’une telle image … la Doctrine (comme nous l’avons vu) mentionne que c’est Hannan, l’envoyé d’Abgar, qui a exécuté un portrait de Jésus et que le roi l’a installé à une place d’honneur dans son palais.
De même, un texte inédit rapporte que Daniel de Galash, au début du V siècle, fit le pèlerinage à Edesse pour « [i]être béni par l’image du Christ qui était là[/i] » … mais rien n’indique, ici aussi, que l’image en question ait été d’origine surnaturelle.
La première mention de l’existence à Edesse d’une image du Christ « [i]non faite de main d’homme[/i] » ce retrouve dans l’Hist. Ecclé. d’Evagre (4, 27), achevée en 593-594 … lors du siège d’Edesse par les Perses, en 544, l’image aurait joué un rôle miraculeux dans la sauvegarde de la ville … mais Procope de Césarée, qui écrit vers 550 et dont la description du siège de 544 à servi de source à Evagre, ne sait rien de cette image miraculeuse, bien qu’il fasse état de la correspondance d’Abgar avec Jésus dans son histoire des guerres contre les Parthes … les Actes ne peuvent donc pas être antérieur au milieu du VI siècle.
Une autre particularité distingue les Actes des autres témoins de la légende d’Abgar : la réponse de Jésus ne contient pas la promesse que jamais aucun ennemi ne s’emparera d’Edesse … bien qu’Eusèbe ne contient pas cette promesse d’inviolabilité … elle figure en bonne place tant par Egérie en 384 et que dans la Doctrine … l’absence de cette promesse dans les Actes permet de conclure que le texte est postérieur à 609 (date de la conquête d’Edesse par les Perses, qui démentait la promesse de Jésus).
Pour être plus précis les Actes ont été rédigés au VII siècle, sous le règne d’Héraclius (610-641) … et plus précisément entre 609 et 726 (début de la crise iconoclaste) avec un contexte plausible sous le règne d’Héraclius entre 628 et 638 … ce texte aurait servi comme «[i] instrument de propagande[/i] » afin de faire reconnaître en Héraclius un nouveau Thaddée … les parallèles entre l’apôtre et l’empereur étant nombreux.
[b][u]NB :[/u][/b] Il est fait mention en (3,3) du « [i]linge [sur lequel se trouve le portrait] plié en quatre [/i]» … les lexiques ne permettent pas de déterminer le sens de « [i]tetradiplon[/i] » … le terme a alimenter la spéculation de I. Wilson selon laquelle l’image d’Edesse n’était autre que le linceul de Turin plié en quatre … en réalité il faut imaginer une toile beaucoup plus petite qu’un linceul et comparable à un suaire recouvrant la tête de Jésus ([i]soudarion[/i]) selon Jn (20,7) … ce qui confirme les dimensions de l’image d’Edesse dans les représentations de l’art byzantin … d’après une variante de la légende connue de l’empereur Constantin VII Porphyrogénète, l’image d’Edesse était le [i]soudarion[/i] lui-même.
Cordialement, Epsilon