par Yves FLOUCAT » sam. 25 juin 2011, 9:30
Vous auriez pu au moins reproduire les réponses que j'ai données au P. Gallez sur le site de "Liberté politique"
http://www.libertepolitique.com/index.p ... le&id=6651 :
Y. Floucat (26/03/2011): Comment peut-on calomnier la figure de Louis Massignon - pour mieux faire accréditer des thèses pour le moins très personnelles sur l'islam et ses origines - au point d'inventer l'existence chez lui, après sa conversion au catholicisme, d'une expérience mystique "située en quelque sorte au-dessus du christianisme et de l'islam"? Comment peut-on écrire sans état d'âme que cette expérience spirituelle a donné naissance à une "mystique islamo-chrétienne" de la substitution "à laquelle Jésus devient évidemment extrinsèque" et qui rendrait "l'évangélisation inutile, voire nuisible"?
Il suffit de lire les textes de Louis Massignon aux membres de la Badaliya - aujourd'hui publiés par les soins, notamment, du père Maurice Borrmans (autrement informé de ces questions) - pour réaliser à quel point ce genre de discours est proprement mensonger (cf. Badaliya. Au nom de l'autre (1947-1962, Cerf, 2011). Le but de la Badaliya selon Massignon? "Par cet Esprit d'abandon offert, sans réserve, à nos frères séparés, aussi fils d'Abraham, leur faire retrouver Jésus, qui fut formé par cet Esprit en Marie, inséparable de sa Mère, avec Meryem et par Meryem" (p. 58). "Méditons l'exemple des martyrs chrétiens en terre d'islam, en terroir arabe : orientaux, occidentaux, jusqu'à notre ami Ch. de Foucauld, jusqu'aux derniers martyrs grecs, arméniens, géorgiens, maronites, syriens, coptes, chaldéens : shuadâ'l-Hubb al-ajall : témoins de l'amour suprême" (p. 62).
Pour Massignon, selon le voeu de Foucauld, cette spiritualité de la substitution était une manière d' "aller au front", à l'image du Christ crucifié et dans l'espérance de la Résurrection. Jamais Massignon n'a prétendu que le Christ ne fût la seule voie de salut. Il voulait, par un témoignage d'amour et d'abandon, que cette image du Christ se formât au fond du coeur de ses frères musulmans. Certains l'ont accusé d'être un prosélyte. D'autres aujourd'hui lui reprochent d'avoir refusé toute évangélisation. A la vérité, il y a plusieurs manières d'évangéliser et aucune n'est à exclure. S'il pratiquait le sacrifice de soi comme témoignage de l'Amour du christ pour ses frères égarés, Massignon n'a jamais reculé devant l'attestation directe de sa foi au Fils de Dieu, il n'a jamais refusé d'accompagner jusqu'au bout ceux qui, musulmans, voulaient devenir catholiques. Il fut ainsi, par exemple, le parrain de celui qui deviendrait le père Jean-Mohammed Abel Jalil.
Aurions-donc déjà oublié le témoignage des moines de Tibhirine? Ils se sont situés, dans leur fidélité au Christ jusqu'au martyre (un échec sans doute à vue humaine comme le fut d'abord la Croix pour les disciples de Jésus, mais une fécondité promise à cause du sang versé pour le Christ) dans la ligne même de ce qu'avait dit et fait Massignon. Au vrai, lorsqu'on relit aujourd'hui les textes de ce dernier, on se hausse à mille coudées au-dessus de toutes les calomnies que l'on ne cesse de déverser sur sa personne et sur sa vie. Aussi bien, je regrette que, durant cette table ronde autour du thème "Islam et laïcité", la parole n'ait pas été donnée à une personnalité qui connaît bien l'oeuvre de Massignon et l'histoire, certes complexe et difficile, mais néanmoins féconde, du dialogue entre musulmans et chrétiens dont il a été, parmi d'autres, à l'origine. C'est pourquoi j'ai demandé à mon ami le père Maurice Borrmans de faire le point dans un livre qui paraîtra bientôt, je l'espère, dans une collection que je dirige aux éditions Pierre Téqui. Au moment où la laïcité à la française manifeste clairement ses limites et où les catholiques détournent leurs yeux du vrai problème qu'est leur complaisance à l'égard d'un sécularisme clairement anti-chrétien et, plus largement, dirigé contre les trois grandes religions monothéistes, il est plus que jamais nécessaire que d'autres voix se fassent entendre. Le pape Benoît XVI, contrairement à ce que l'on semble insinuer, ne cesse de les encourager en paroles et en actes.
Y. Floucat (05/04/2011): Si je comprends bien le P. Gallez, la théologie médiévale - et saint Thomas lui-même - nous conduit à un impasse quant à la question du salut des non chrétiens. Le cardinal Journet lui-même, non suspect de progressisme ou d'admiration pour Karl Rahner, n'a pas réussi à en sortir. Dès lors que penser de l'affirmation de la constitution dogmatique "Lumen Gentium" (c.2, § 16) : "Le dessein de salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur, en tout premier lieu les musulmans qui professent avoir la foi d'Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour. Et même des autres, qui cherchent encore dans les ombres et sous des images un Dieu qu'ils ignorent, Dieu n'est pas loin, puisque c'est lui qui donne à tous vie, souffle et toutes choses (cf. Act. 17, 25-28), et puisqu'il veut, comme Sauveur, que tous les hommes soient sauvés (cf. 1 Tim. 2, 4). En effet, ceux qui, sans qu'il y ait de leur faute, ignorent l'Évangile du Christ et son Église, mais cherchent pourtant Dieu d'un coeur sincère et s'efforcent, sous l'influence de sa grâce, d'agir de façon à accomplir sa volonté telle que leur conscience la leur révèle et la leur dicte, ceux-là peuvent arriver au salut éternel. A ceux-là même qui, sans faute de leur part, ne sont pas encore parvenus à une connaissance expresse de Dieu, mais travaillent, non sans la grâce divine, à avoir une vie droite, la divine Providence ne refuse pas les secours nécessaires à leur salut. En effet, tout ce qui, chez eux, peut se trouver de bon et de vrai, l'Église le considère comme une préparation évangélique et comme un don de Celui qui illumine tout homme pour que, finalement, il ait la vie. Bien souvent, malheureusement, les hommes, trompés par le malin, se sont égarés dans leurs raisonnements, ils ont échangé la vérité de Dieu contre le mensonge, en servant la créature de préférence au Créateur (cf. Rom. 1, 21 et 325) ou bien vivant et mourant sans Dieu en ce monde, ils sont exposés aux extrémités du désespoir. C'est pourquoi l'Église, soucieuse de la gloire de Dieu et du salut de tous ces hommes, se souvenant du commandement du Seigneur : 'Prêchez l'Évangile à toutes les créatures' (Marc 16, 16), met tout son soin à encourager et soutenir les missions".
Les Pères Conciliaires ont-ils été victimes des légitimes hésitations d'un Massignon, d'un Journet, ou d'une "massignolâtrie" inguérissable en écrivant ces lignes d'une constitution dogmatique? Leur souci de ne pas enfermer l'adage "hors de l'Église point de salut" dans une interprétation restreinte à l'Église visible leur a-t-il fait ignorer l'importance de la mission et récuser qu'en dehors du Christ il n'est pas de voie de salut? Mais peut-être le P. Gallez a-t-il une autre solution théologique ou dogmatique à proposer?
Quant à Massignon, on peut admirer sa personnalité sans être d'accord en tous points avec tout ce qu'il a écrit. Je ne connais pas un seul de ses disciples qui ait été inconditionnel (contrairement aux phantasmes du P. Gallez). Enfin, en ce qui concerne les points de la vie de Massignon qui sont ici rappelés à juste titre , en quoi disqualifient-ils ce "personnage réel" prétendument "confit en dévotion islamique"? Qui cherche à éviter de les exposer? En quoi seraient-ils déshonorants? Encore faut il tenter de bien comprendre la signification spirituelle du sacerdoce de Louis Massignon au regard de ce sa "courbe de vie" (pour reprendre une de ses expressions favorites)...
Y. Floucat (16/04/2011): Ce n'est pas le lieu de rappeler l'autorité particulière, dans l'Église, d'un concile oecuménique. De grands théologiens comme les cardinaux de Lubac ou Journet l'ont fait et bien fait. En ce qui concerne la constitution "Lumen gentium", dite "dogmatique", elle a d'autant plus d'importance qu'elle est surtout doctrinale. Elle se situe dans une parfaite continuité avec l'enseignement de l'Église et il serait particulièrement déplacé de la lire selon une herméneutique de la rupture!
Le passage concernant le dialogue avec les musulmans, que je citais, est repris - faut-il le rappeler ? - dans le "Catéchisme de l'Église catholique" (§ 841). Il n'affirme rien sur le caractère réellement abrahamique de la foi musulmane, mais ne le nie pas non plus, que cela plaise ou pas. Dans son livre de dialogue "Lumière du monde", le cardinal Ratzinger - Benoît XVI se situe dans la même ligne lorsqu'il affirme que "ce qui nous rassemble" avec les musulmans, c'est "la foi en Dieu et l'obéissance à Dieu".
Par ailleurs, on veut à tout prix dissocier la spiritualité de Massignon de celle du bienheureux Charles de Foucauld. Il y aurait même, selon le père Gallez, quelque malhonnêteté à ne pas le faire!... Cela reste pour le moins à démontrer lorsqu'on connaît la profondeur de leur lien spirituel. Et l'abbé Jean-François Six n'est certes pas la seule référence en la matière, même s'il a écrit sur cette question des pages à ne pas négliger. Puisqu'il est devenu fréquent, pour les opposer, de citer une lettre du père de Foucauld en date du 29 juillet 1916 (en la tronquant d'ailleurs habilement), puis-je me permettre de renvoyer au moins à la mise au point - qui est en même temps une bonne mise en perspective historique - de l'abbé Six sur le lien
http://www.gric.asso.fr/spip.php?article283 ?
Louis Massignon, qui ne prétendait pas être un théologien et ne l'était pas, s'est posé la question de la place de l'islam dans le plan de Dieu et a varié dans ses réponses. Il reconnaissait lui-même ses propres hésitations. Qu'y a-t-il là de déshonorant? Faut-il être bardé de certitudes bien arrêtées pour être un bon scientifique et un bon islamologue catholique?
Est-il illégitime de se demander quelle est la place de l'islam dans le plan de Dieu? Le père Samir Khalil Samir, non suspect de vaines complaisances, le faisait récemment pour l'agence Zenit et il répondait :
"Je crois que pour nous chrétiens il (l'islam) est un stimulant pour nous ramener au fondement de tout : Dieu est l'Unique, la Réalité Ultime ! Que représente l'affirmation juive et chrétienne fondamentale, reprise par le Coran dans la belle Sourate 112 : « Dis: Dieu est l'Unique! Dieu est l'impénétrable! » etc. Une affirmation que la vie moderne risque de nous faire oublier. L'islam nous rappelle que, si le Christ constitue le centre de la foi chrétienne, il l'est toujours par rapport au Père ; pour rester dans l'unicité, même si le Coran na pas réussi à comprendre ce qu'est l'Esprit Saint."
Cette réponse mérite réflexion dans un débat qui ne sera salutaire que s'il se refuse à entretenir le climat délétère d'un inéluctable conflit des civilisations. Le premier défi en notre vieille Europe n'est pas, me semble-t-il, l'islam (dont je ne nie pas qu'il soit aussi un vrai défi), mais celui de notre sécularisme haineux envers les religions en général, et particulièrement envers les trois religions monothéistes qui se réclament d'Abraham.
Yves Floucat
Vous auriez pu au moins reproduire les réponses que j'ai données au P. Gallez sur le site de "Liberté politique" http://www.libertepolitique.com/index.php?option=com_content&view=article&id=6651 :
Y. Floucat (26/03/2011): Comment peut-on calomnier la figure de Louis Massignon - pour mieux faire accréditer des thèses pour le moins très personnelles sur l'islam et ses origines - au point d'inventer l'existence chez lui, après sa conversion au catholicisme, d'une expérience mystique "située en quelque sorte au-dessus du christianisme et de l'islam"? Comment peut-on écrire sans état d'âme que cette expérience spirituelle a donné naissance à une "mystique islamo-chrétienne" de la substitution "à laquelle Jésus devient évidemment extrinsèque" et qui rendrait "l'évangélisation inutile, voire nuisible"?
Il suffit de lire les textes de Louis Massignon aux membres de la Badaliya - aujourd'hui publiés par les soins, notamment, du père Maurice Borrmans (autrement informé de ces questions) - pour réaliser à quel point ce genre de discours est proprement mensonger (cf. Badaliya. Au nom de l'autre (1947-1962, Cerf, 2011). Le but de la Badaliya selon Massignon? "Par cet Esprit d'abandon offert, sans réserve, à nos frères séparés, aussi fils d'Abraham, leur faire retrouver Jésus, qui fut formé par cet Esprit en Marie, inséparable de sa Mère, avec Meryem et par Meryem" (p. 58). "Méditons l'exemple des martyrs chrétiens en terre d'islam, en terroir arabe : orientaux, occidentaux, jusqu'à notre ami Ch. de Foucauld, jusqu'aux derniers martyrs grecs, arméniens, géorgiens, maronites, syriens, coptes, chaldéens : shuadâ'l-Hubb al-ajall : témoins de l'amour suprême" (p. 62).
Pour Massignon, selon le voeu de Foucauld, cette spiritualité de la substitution était une manière d' "aller au front", à l'image du Christ crucifié et dans l'espérance de la Résurrection. Jamais Massignon n'a prétendu que le Christ ne fût la seule voie de salut. Il voulait, par un témoignage d'amour et d'abandon, que cette image du Christ se formât au fond du coeur de ses frères musulmans. Certains l'ont accusé d'être un prosélyte. D'autres aujourd'hui lui reprochent d'avoir refusé toute évangélisation. A la vérité, il y a plusieurs manières d'évangéliser et aucune n'est à exclure. S'il pratiquait le sacrifice de soi comme témoignage de l'Amour du christ pour ses frères égarés, Massignon n'a jamais reculé devant l'attestation directe de sa foi au Fils de Dieu, il n'a jamais refusé d'accompagner jusqu'au bout ceux qui, musulmans, voulaient devenir catholiques. Il fut ainsi, par exemple, le parrain de celui qui deviendrait le père Jean-Mohammed Abel Jalil.
Aurions-donc déjà oublié le témoignage des moines de Tibhirine? Ils se sont situés, dans leur fidélité au Christ jusqu'au martyre (un échec sans doute à vue humaine comme le fut d'abord la Croix pour les disciples de Jésus, mais une fécondité promise à cause du sang versé pour le Christ) dans la ligne même de ce qu'avait dit et fait Massignon. Au vrai, lorsqu'on relit aujourd'hui les textes de ce dernier, on se hausse à mille coudées au-dessus de toutes les calomnies que l'on ne cesse de déverser sur sa personne et sur sa vie. Aussi bien, je regrette que, durant cette table ronde autour du thème "Islam et laïcité", la parole n'ait pas été donnée à une personnalité qui connaît bien l'oeuvre de Massignon et l'histoire, certes complexe et difficile, mais néanmoins féconde, du dialogue entre musulmans et chrétiens dont il a été, parmi d'autres, à l'origine. C'est pourquoi j'ai demandé à mon ami le père Maurice Borrmans de faire le point dans un livre qui paraîtra bientôt, je l'espère, dans une collection que je dirige aux éditions Pierre Téqui. Au moment où la laïcité à la française manifeste clairement ses limites et où les catholiques détournent leurs yeux du vrai problème qu'est leur complaisance à l'égard d'un sécularisme clairement anti-chrétien et, plus largement, dirigé contre les trois grandes religions monothéistes, il est plus que jamais nécessaire que d'autres voix se fassent entendre. Le pape Benoît XVI, contrairement à ce que l'on semble insinuer, ne cesse de les encourager en paroles et en actes.
Y. Floucat (05/04/2011): Si je comprends bien le P. Gallez, la théologie médiévale - et saint Thomas lui-même - nous conduit à un impasse quant à la question du salut des non chrétiens. Le cardinal Journet lui-même, non suspect de progressisme ou d'admiration pour Karl Rahner, n'a pas réussi à en sortir. Dès lors que penser de l'affirmation de la constitution dogmatique "Lumen Gentium" (c.2, § 16) : "Le dessein de salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur, en tout premier lieu les musulmans qui professent avoir la foi d'Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour. Et même des autres, qui cherchent encore dans les ombres et sous des images un Dieu qu'ils ignorent, Dieu n'est pas loin, puisque c'est lui qui donne à tous vie, souffle et toutes choses (cf. Act. 17, 25-28), et puisqu'il veut, comme Sauveur, que tous les hommes soient sauvés (cf. 1 Tim. 2, 4). En effet, ceux qui, sans qu'il y ait de leur faute, ignorent l'Évangile du Christ et son Église, mais cherchent pourtant Dieu d'un coeur sincère et s'efforcent, sous l'influence de sa grâce, d'agir de façon à accomplir sa volonté telle que leur conscience la leur révèle et la leur dicte, ceux-là peuvent arriver au salut éternel. A ceux-là même qui, sans faute de leur part, ne sont pas encore parvenus à une connaissance expresse de Dieu, mais travaillent, non sans la grâce divine, à avoir une vie droite, la divine Providence ne refuse pas les secours nécessaires à leur salut. En effet, tout ce qui, chez eux, peut se trouver de bon et de vrai, l'Église le considère comme une préparation évangélique et comme un don de Celui qui illumine tout homme pour que, finalement, il ait la vie. Bien souvent, malheureusement, les hommes, trompés par le malin, se sont égarés dans leurs raisonnements, ils ont échangé la vérité de Dieu contre le mensonge, en servant la créature de préférence au Créateur (cf. Rom. 1, 21 et 325) ou bien vivant et mourant sans Dieu en ce monde, ils sont exposés aux extrémités du désespoir. C'est pourquoi l'Église, soucieuse de la gloire de Dieu et du salut de tous ces hommes, se souvenant du commandement du Seigneur : 'Prêchez l'Évangile à toutes les créatures' (Marc 16, 16), met tout son soin à encourager et soutenir les missions".
Les Pères Conciliaires ont-ils été victimes des légitimes hésitations d'un Massignon, d'un Journet, ou d'une "massignolâtrie" inguérissable en écrivant ces lignes d'une constitution dogmatique? Leur souci de ne pas enfermer l'adage "hors de l'Église point de salut" dans une interprétation restreinte à l'Église visible leur a-t-il fait ignorer l'importance de la mission et récuser qu'en dehors du Christ il n'est pas de voie de salut? Mais peut-être le P. Gallez a-t-il une autre solution théologique ou dogmatique à proposer?
Quant à Massignon, on peut admirer sa personnalité sans être d'accord en tous points avec tout ce qu'il a écrit. Je ne connais pas un seul de ses disciples qui ait été inconditionnel (contrairement aux phantasmes du P. Gallez). Enfin, en ce qui concerne les points de la vie de Massignon qui sont ici rappelés à juste titre , en quoi disqualifient-ils ce "personnage réel" prétendument "confit en dévotion islamique"? Qui cherche à éviter de les exposer? En quoi seraient-ils déshonorants? Encore faut il tenter de bien comprendre la signification spirituelle du sacerdoce de Louis Massignon au regard de ce sa "courbe de vie" (pour reprendre une de ses expressions favorites)...
Y. Floucat (16/04/2011): Ce n'est pas le lieu de rappeler l'autorité particulière, dans l'Église, d'un concile oecuménique. De grands théologiens comme les cardinaux de Lubac ou Journet l'ont fait et bien fait. En ce qui concerne la constitution "Lumen gentium", dite "dogmatique", elle a d'autant plus d'importance qu'elle est surtout doctrinale. Elle se situe dans une parfaite continuité avec l'enseignement de l'Église et il serait particulièrement déplacé de la lire selon une herméneutique de la rupture!
Le passage concernant le dialogue avec les musulmans, que je citais, est repris - faut-il le rappeler ? - dans le "Catéchisme de l'Église catholique" (§ 841). Il n'affirme rien sur le caractère réellement abrahamique de la foi musulmane, mais ne le nie pas non plus, que cela plaise ou pas. Dans son livre de dialogue "Lumière du monde", le cardinal Ratzinger - Benoît XVI se situe dans la même ligne lorsqu'il affirme que "ce qui nous rassemble" avec les musulmans, c'est "la foi en Dieu et l'obéissance à Dieu".
Par ailleurs, on veut à tout prix dissocier la spiritualité de Massignon de celle du bienheureux Charles de Foucauld. Il y aurait même, selon le père Gallez, quelque malhonnêteté à ne pas le faire!... Cela reste pour le moins à démontrer lorsqu'on connaît la profondeur de leur lien spirituel. Et l'abbé Jean-François Six n'est certes pas la seule référence en la matière, même s'il a écrit sur cette question des pages à ne pas négliger. Puisqu'il est devenu fréquent, pour les opposer, de citer une lettre du père de Foucauld en date du 29 juillet 1916 (en la tronquant d'ailleurs habilement), puis-je me permettre de renvoyer au moins à la mise au point - qui est en même temps une bonne mise en perspective historique - de l'abbé Six sur le lien http://www.gric.asso.fr/spip.php?article283 ?
Louis Massignon, qui ne prétendait pas être un théologien et ne l'était pas, s'est posé la question de la place de l'islam dans le plan de Dieu et a varié dans ses réponses. Il reconnaissait lui-même ses propres hésitations. Qu'y a-t-il là de déshonorant? Faut-il être bardé de certitudes bien arrêtées pour être un bon scientifique et un bon islamologue catholique?
Est-il illégitime de se demander quelle est la place de l'islam dans le plan de Dieu? Le père Samir Khalil Samir, non suspect de vaines complaisances, le faisait récemment pour l'agence Zenit et il répondait :
"Je crois que pour nous chrétiens il (l'islam) est un stimulant pour nous ramener au fondement de tout : Dieu est l'Unique, la Réalité Ultime ! Que représente l'affirmation juive et chrétienne fondamentale, reprise par le Coran dans la belle Sourate 112 : « Dis: Dieu est l'Unique! Dieu est l'impénétrable! » etc. Une affirmation que la vie moderne risque de nous faire oublier. L'islam nous rappelle que, si le Christ constitue le centre de la foi chrétienne, il l'est toujours par rapport au Père ; pour rester dans l'unicité, même si le Coran na pas réussi à comprendre ce qu'est l'Esprit Saint."
Cette réponse mérite réflexion dans un débat qui ne sera salutaire que s'il se refuse à entretenir le climat délétère d'un inéluctable conflit des civilisations. Le premier défi en notre vieille Europe n'est pas, me semble-t-il, l'islam (dont je ne nie pas qu'il soit aussi un vrai défi), mais celui de notre sécularisme haineux envers les religions en général, et particulièrement envers les trois religions monothéistes qui se réclament d'Abraham.
Yves Floucat