par MB » mar. 03 mai 2011, 0:45
Je continue en passant à autre chose.
Outre les problèmes constitutionnels, il faut voir plus large. Je pense que de façon générale, on atteint les limites du système parisiano-centré. En fait, on les a mêmes dépassées depuis longtemps.
1. Le fait de tout mettre à Paris, y compris la population (au début des années 60, il n'y avait pas encore tant de monde en Ile-de-France) crée des distorsions. D'abord, cela accentue le fait que, pour réussir, il faut aller dans la capitale. C'était déjà le cas auparavant, mais là, c'est devenu vraiment beaucoup trop fort. Ce phénomène crée des goulots d'étranglement : fatalement, ce sont toujours les mêmes milieux sociaux qui se reproduisent, avec leurs codes à eux, etc, et avec énormément de systèmes de copinage, et, pire encore, dans une articulation organique entre secteur politique, social, économique et culturel, puisque tout est à un seul endroit.
Ajoutons encore que le fait de créer un tel "continent", noir de monde, presque sans limites spatiales, en Ile-de-France et à Paris, entraîne d'autres problèmes. Un homme politique, qui a grandi dans le 7ème, a étudié dans le 5ème, travaille dans un ministère du 8ème, connaît-il vraiment son pays ? Le centre de Paris est tellement grand, tellement énorme, qu'on peut y passer toute sa vie sans jamais voir un pauvre, un "plouc" ou un zyva de banlieue : sans rien voir de la manière dont la France fonctionne. Un énarque qui vit là-dedans, de bonne foi, ne connaît pas son pays ; on conviendra que l'île de Ré, la Côte et un chalet à Megève n'y suffisent pas...
Autrement dit, la surconcentration parisienne fait que le système tourne à vide : il repose sur le principe implicite que la province fournira sans cesse du sang neuf et de l'argent à volonté.
On se dit peut-être, "mais la France a toujours été centralisée". Oui, mais le phénomène s'est très accentué avec la 5ème République. Et surtout, elle a peut-être été centralisée depuis toujours, sauf que, jusqu'en 1950, la moitié de la population vivait à la campagne : la macrocéphalie parisienne avait donc ses contreparties.
2. Il y a un phénomène corollaire à celui-là : l'hypertrophie de l'Etat. On parle souvent de "libéralisme", de privatisations, mais en réalité, le poids de l'Etat n'a jamais été aussi fort : alors que les dépenses publiques équivalaient à 45 % du PIB en 1980, en 2008, elles se montaient à un peu moins de 53 % (et elles n'ont pas baissé depuis) ; la part des effectifs de la fonction publique a aussi augmenté (je n'ai pas les chiffres, mais ça doit pouvoir se trouver).
Attention, je ne dis pas que l'Etat doit devenir maigre comme un clou. Le problème est que l'on crée des poids lourds, qui ont un fort pouvoir de lobbying, et qui empêchent toute réforme ou toute amélioration. Par exemple, à Bercy, les différentes branches du Ministère des Finances passent leur temps à se tirer dans les pattes et à empêcher - parfois ensemble, parfois séparément - le ministre et les parlementaires d'avoir accès à l'information. Il en va de même dans un secteur dont je fais partie, celui de l'Education nationale, où c'est encore pire (la deuxième administration du monde après l'ex-Armée rouge...). Aucun homme politique ne peut embrasser eficaement l'ensemble de ces problèmes.
Il faut donc tenir compte de cela : si les hommes politiques ne parviennent pas à faire ce que veulent les Français, en général, ce n'est pas seulement à cause de tel ou tel lobby, c'est aussi et surtout que le système administratif leur impose son inertie. On aura beau changer mille fois de Constitution, si ce poids lourd demeure, on n'arrangera rien.
3. AUtre problème - corollaire encore... - la formation des hommes politiques. Tous sont aujourd'hui des technocrates : ils ne sont riches que de leur savoir technique, qui est lui-même très limité (à Sc Po, à l'ENA, on n'apprend pas du concret, mais des processus et des façons de faire). Ce sont loin d'être des imbéciles, mais ils ont peu de culture : il est donc très facile de les influencer. Par exemple - et c'est un ami financier qui me le dit, pas farouchement marxiste - quand un homme politique veut comprendre un problème de la finance mondiale, comme il n'y connaît rien, il appelle un ami banquier à la retraite ! On imagine que son info sera plutôt orientée...
Le système de la 3ème République, de ce point de vue, était beaucoup plus équilibré.
On peut discuter d'éventuelles solutions, mais y a du boulot...
Amicalement
MB
Je continue en passant à autre chose.
Outre les problèmes constitutionnels, il faut voir plus large. Je pense que de façon générale, on atteint les limites du système parisiano-centré. En fait, on les a mêmes dépassées depuis longtemps.
1. Le fait de tout mettre à Paris, y compris la population (au début des années 60, il n'y avait pas encore tant de monde en Ile-de-France) crée des distorsions. D'abord, cela accentue le fait que, pour réussir, il faut aller dans la capitale. C'était déjà le cas auparavant, mais là, c'est devenu vraiment beaucoup trop fort. Ce phénomène crée des goulots d'étranglement : fatalement, ce sont toujours les mêmes milieux sociaux qui se reproduisent, avec leurs codes à eux, etc, et avec énormément de systèmes de copinage, et, pire encore, dans une articulation organique entre secteur politique, social, économique et culturel, puisque tout est à un seul endroit.
Ajoutons encore que le fait de créer un tel "continent", noir de monde, presque sans limites spatiales, en Ile-de-France et à Paris, entraîne d'autres problèmes. Un homme politique, qui a grandi dans le 7ème, a étudié dans le 5ème, travaille dans un ministère du 8ème, connaît-il vraiment son pays ? Le centre de Paris est tellement grand, tellement énorme, qu'on peut y passer toute sa vie sans jamais voir un pauvre, un "plouc" ou un zyva de banlieue : sans rien voir de la manière dont la France fonctionne. Un énarque qui vit là-dedans, de bonne foi, ne connaît pas son pays ; on conviendra que l'île de Ré, la Côte et un chalet à Megève n'y suffisent pas...
Autrement dit, la surconcentration parisienne fait que le système tourne à vide : il repose sur le principe implicite que la province fournira sans cesse du sang neuf et de l'argent à volonté.
On se dit peut-être, "mais la France a toujours été centralisée". Oui, mais le phénomène s'est très accentué avec la 5ème République. Et surtout, elle a peut-être été centralisée depuis toujours, sauf que, jusqu'en 1950, la moitié de la population vivait à la campagne : la macrocéphalie parisienne avait donc ses contreparties.
2. Il y a un phénomène corollaire à celui-là : l'hypertrophie de l'Etat. On parle souvent de "libéralisme", de privatisations, mais en réalité, le poids de l'Etat n'a jamais été aussi fort : alors que les dépenses publiques équivalaient à 45 % du PIB en 1980, en 2008, elles se montaient à un peu moins de 53 % (et elles n'ont pas baissé depuis) ; la part des effectifs de la fonction publique a aussi augmenté (je n'ai pas les chiffres, mais ça doit pouvoir se trouver).
Attention, je ne dis pas que l'Etat doit devenir maigre comme un clou. Le problème est que l'on crée des poids lourds, qui ont un fort pouvoir de lobbying, et qui empêchent toute réforme ou toute amélioration. Par exemple, à Bercy, les différentes branches du Ministère des Finances passent leur temps à se tirer dans les pattes et à empêcher - parfois ensemble, parfois séparément - le ministre et les parlementaires d'avoir accès à l'information. Il en va de même dans un secteur dont je fais partie, celui de l'Education nationale, où c'est encore pire (la deuxième administration du monde après l'ex-Armée rouge...). Aucun homme politique ne peut embrasser eficaement l'ensemble de ces problèmes.
Il faut donc tenir compte de cela : si les hommes politiques ne parviennent pas à faire ce que veulent les Français, en général, ce n'est pas seulement à cause de tel ou tel lobby, c'est aussi et surtout que le système administratif leur impose son inertie. On aura beau changer mille fois de Constitution, si ce poids lourd demeure, on n'arrangera rien.
3. AUtre problème - corollaire encore... - la formation des hommes politiques. Tous sont aujourd'hui des technocrates : ils ne sont riches que de leur savoir technique, qui est lui-même très limité (à Sc Po, à l'ENA, on n'apprend pas du concret, mais des processus et des façons de faire). Ce sont loin d'être des imbéciles, mais ils ont peu de culture : il est donc très facile de les influencer. Par exemple - et c'est un ami financier qui me le dit, pas farouchement marxiste - quand un homme politique veut comprendre un problème de la finance mondiale, comme il n'y connaît rien, il appelle un ami banquier à la retraite ! On imagine que son info sera plutôt orientée...
Le système de la 3ème République, de ce point de vue, était beaucoup plus équilibré.
On peut discuter d'éventuelles solutions, mais y a du boulot...
Amicalement
MB