par omicron » sam. 19 déc. 2009, 1:56
ESSAI DE REPONSE
L'idée que l'Europe soit à l'origine de la dilution du concept d'identité nationale me semble insuffisante. Cette Communauté Européenne souhaitée après guerre fut au départ un simple prolongement et non un dépassement des identités nationales.
Chaque membre fondateur l'a ainsi fantasmée comme caisse de résonance de ses propres particularismes nationaux, sans trop s'en rendre compte consciemment. (Je reproduis l'hypothèse d'un historien dont j'ai totalement perdu le nom mais qui voit dans cette analyse les incessants tiraillements intra-européens.)
La perte d'importance du concept d'identité nationale est plutôt à rechercher dans une conjonction de facteurs qui se croisent et se recouvrent en partie :
- L'oubli autorisé par le le confort des trente glorieuses qui ont rangé dans un coin de l'inconscient un souvenir nauséeux et vaguement vichyssois.
Mais cet oubli a accouché d'un monstre qui nous taraude aujourd'hui : l'individualisme confortable qui nous coupe de toute communauté et qui nous fragilise.
- L'air du large chanté par un libéralisme coloré à l'américaine et tellement plus glamour que l'humour soviétique qui se tenait à nos portes.
Mais ce libéralisme qui a si bien réussi portait en lui une marchandisation de l'Homme qui a accouché d'un autre monstre qui nous vampirise : le village global.
- L'appel du large martelé par une idéologie libertaire paradoxalement si attachée à l'hédonisme et si désincarnée : L'Individu, l'Homme universel, sans feu ni lieu, débarrassé de ses frontières.
Mais cette idéologie sans frontières a accouché d'un troisième monstre qui nous déstabilise : le relativisme comme horizon obligatoire.
___
"Une nation est une âme, un principe spirituel" (Renan), je sais c'est daté, mais je crois encore que cette formule devrait figurer au frontispice de nos bâtiments officiels et Mgr Bagnard a bien raison de rappeler un élément de ce principe spirituel qui trouve sa source dans "la possession en commun d'un riche legs de souvenirs" (Renan encore).
L'exemple qu'il donne en tant qu'évêque de Belley-Ars est une humble et lumineuse illustration de ce legs commun.
En outre, à partir des chiffres qu'il donne concernant son évêché, je note que chaque évêque a officié en moyenne quinze ans, assurément le temps qu'il faut pour laisser une empreinte sur le psychisme de ses ouailles, pour le meilleur, le pire, l'abrupt ou le tempéré.
Emergeait ainsi un petit Français différent du petit Suisse....
Ou du petit Italien.
Cependant cette âme historique est niée ou tronquée par beaucoup de nos contemporains, aidé en cela par un nombre d'intellectuels "post-libertaires" qui résument La France à une série de mots qui tournent autour de l'universalisme : "Universelle", "plurielle", "diverse", "métisse", "multiculturelle".
S'ils savaient à quel point ils font le jeu du libéralisme qu'ils honnissent par ailleurs !
___
Tous ces intellectuels qui ont pignons sur media adhèrent à la formule de Renan mais leur mire historique est réglée sur 1789.
Avant 1789 ?
C'était le temps de la barbarie, de l'ombre, de la forêt moyenâgeuse où régnaient les loups féroces et les potentats locaux dominés par des clercs...obscurs.
Bien sûr, tous ces intellectuels qui prêchent pour un multiculturalisme échevelé acceptent une antériorité à 1789 qui se trouve dans les fruits de la Renaissance, la bien-nommée, et dans les philosophes de la Grèce antique.
Sans scrupule, sans vergogne, ils enjambent plus d'un millénaire de Christianisme.
Ce n'est même plus pour eux une terra incognita qu'il s'agirait de redécouvrir, mais une terra indesiderata qu'il s'agit de salir ou d'enfouir.
___
Le Christianisme, Mgr Bagnard, n'est pas une racine qui entrerait de ce fait en concurrence avec d'autres racines grecques, arabes ou autre, mais un terreau noble, riche et fertile qui a autorisé que croissent d'antiques racines et que germent de nouvelles, dont celles que vous mentionnez.
Personnellement, je ne pense pas que ce terreau soit devenu stérile et je pense que l'effort qui est le nôtre consiste plutôt à pratiquer une taille sévère dans ce qui a germé grâce à lui.
Tout en gardant à l'esprit la prudence du Christ évoquée dans la parabole du bon grain et de l'ivraie, ainsi que les perversions du Christianisme lorsqu'il s'est pris pour LA racine.
___
La confrontation avec l'anthropologie proposée par l'islam, car confrontation il y a, ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, nous ramène à notre propre identité, c'est vrai, et je suis abasourdi par les propos enfin lucides que tient cet évêque au sujet de ce système de pensée qui propose un autre rapport au monde à l'intérieur de nos frontières.
Moi-même, je n'aurais pas osé en dire tant sur mon propre blog !
Mais il ne faut pas oublier que ce n'est pas le seul tremblement qui nous oblige à rechercher à quoi nous raccrocher ; je voudrais rappeler que c'est simplement un des éléments du cocktail détonnant que nous propose la promotion de l'individualisme, de la mondialisation et du multiculturalisme.
Et j'ajoute l'émergence de l'Homme-Objet qui se sent nu comme jamais.
___
J'apprécie l'initiative de Mgr Bagnard qui veut réconcilier Christianisme et Lumières. Bien sûr, il n'est pas le premier et c'est même de l'ordre de l'évidence pour quelques uns, mais il faut inlassablement oeuvrer dans le sens de la filiation de ces mémoires pour nous réconcilier avec nous-mêmes.
Certes, nous avons coupé la tête à notre Roi mais il ne faut pas que cela nous prive de mémoire(s) !
___
"Une grande agrégation saine d'esprit et chaude de coeur crée une conscience qui s'appelle un nation" (Renan toujours), et une identité nationale qui, si elle n'existe pas, fait drôlement bien semblant !!
A ce sujet je vais m'abriter derrière Pierre-André Taguieff :
"[L'identité est le diable en personne, et d'une incroyable importance] (Ludwig Wittgenstein). Sa démonie tient à ce qu'elle est insaisissable, toujours autre qu'elle n'est pour qui la définit. Entité individuée assimilable à un individu collectif, mais supra-individuelle, l'identité collective résiste à toute approche conceptuelle. Il n'y a toujours pas de science de l'individuel, en quoi l'on ne saurait s'étonner du fait que les identités nationales ne soient pas objets de science. En toute identité collective, le "ce qu'elle est" ne cesse de nous échapper. Mais ce n'est pas une preuve de son inexistence".
Que voulez-vous, je suis bien obligé de voir qu'il se passe en moi quelque chose qui me dépasse chaque fois que les Français foutent une branlée aux All Blacks !...
Ce qui arrive rarement.
___
Dans le même discours de 1882, Renan émet l'hypothèse de la disparition des nations : "Les volontés humaines changent : Mais qu'est-ce qui ne change pas ici bas ? Les nations ne sont pas quelque chose d'éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera."
Et c'est vrai que les égoïsmes nationaux qui se sont déchaîné(s) tout au long du XXè siècle et qui perdurent encore invitent au dépassement et à la relecture de nos copies, dont celle de l'identité nationale, sans pour autant avoir à jeter le bébé avec l'eau du bain.
Car l'enjeu de ce qui reste à inventer ou à réactualiser, je ne sais, est toujours le même : permettre ce plébiscite de tous les jours dont parle Renan, en ôtant le côté un peu doloriste de son discours et en le remplaçant peut-être par cette "communauté d'amitié" dont parle François Huguenin dans son livre "Résister au libéralisme".
Que voulez-vous, il en va peut-être des nations comme des couples : n'étant plus obligés de vivre ensemble pour survivre, on cherche à vivre ensemble sur des rapports de qualité et d'amitié, avec des projets partagés.
ESSAI DE REPONSE
L'idée que l'Europe soit à l'origine de la dilution du concept d'identité nationale me semble insuffisante. Cette Communauté Européenne souhaitée après guerre fut au départ un simple prolongement et non un dépassement des identités nationales.
Chaque membre fondateur l'a ainsi fantasmée comme caisse de résonance de ses propres particularismes nationaux, sans trop s'en rendre compte consciemment. (Je reproduis l'hypothèse d'un historien dont j'ai totalement perdu le nom mais qui voit dans cette analyse les incessants tiraillements intra-européens.)
La perte d'importance du concept d'identité nationale est plutôt à rechercher dans une conjonction de facteurs qui se croisent et se recouvrent en partie :
- L'oubli autorisé par le le confort des trente glorieuses qui ont rangé dans un coin de l'inconscient un souvenir nauséeux et vaguement vichyssois.
Mais cet oubli a accouché d'un monstre qui nous taraude aujourd'hui : l'individualisme confortable qui nous coupe de toute communauté et qui nous fragilise.
- L'air du large chanté par un libéralisme coloré à l'américaine et tellement plus glamour que l'humour soviétique qui se tenait à nos portes.
Mais ce libéralisme qui a si bien réussi portait en lui une marchandisation de l'Homme qui a accouché d'un autre monstre qui nous vampirise : le village global.
- L'appel du large martelé par une idéologie libertaire paradoxalement si attachée à l'hédonisme et si désincarnée : L'Individu, l'Homme universel, sans feu ni lieu, débarrassé de ses frontières.
Mais cette idéologie sans frontières a accouché d'un troisième monstre qui nous déstabilise : le relativisme comme horizon obligatoire.
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"Une nation est une âme, un principe spirituel" (Renan), je sais c'est daté, mais je crois encore que cette formule devrait figurer au frontispice de nos bâtiments officiels et Mgr Bagnard a bien raison de rappeler un élément de ce principe spirituel qui trouve sa source dans "la possession en commun d'un riche legs de souvenirs" (Renan encore).
L'exemple qu'il donne en tant qu'évêque de Belley-Ars est une humble et lumineuse illustration de ce legs commun.
En outre, à partir des chiffres qu'il donne concernant son évêché, je note que chaque évêque a officié en moyenne quinze ans, assurément le temps qu'il faut pour laisser une empreinte sur le psychisme de ses ouailles, pour le meilleur, le pire, l'abrupt ou le tempéré.
Emergeait ainsi un petit Français différent du petit Suisse....
Ou du petit Italien.
Cependant cette âme historique est niée ou tronquée par beaucoup de nos contemporains, aidé en cela par un nombre d'intellectuels "post-libertaires" qui résument La France à une série de mots qui tournent autour de l'universalisme : "Universelle", "plurielle", "diverse", "métisse", "multiculturelle".
S'ils savaient à quel point ils font le jeu du libéralisme qu'ils honnissent par ailleurs !
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Tous ces intellectuels qui ont pignons sur media adhèrent à la formule de Renan mais leur mire historique est réglée sur 1789.
Avant 1789 ?
C'était le temps de la barbarie, de l'ombre, de la forêt moyenâgeuse où régnaient les loups féroces et les potentats locaux dominés par des clercs...obscurs.
Bien sûr, tous ces intellectuels qui prêchent pour un multiculturalisme échevelé acceptent une antériorité à 1789 qui se trouve dans les fruits de la Renaissance, la bien-nommée, et dans les philosophes de la Grèce antique.
Sans scrupule, sans vergogne, ils enjambent plus d'un millénaire de Christianisme.
Ce n'est même plus pour eux une terra incognita qu'il s'agirait de redécouvrir, mais une terra indesiderata qu'il s'agit de salir ou d'enfouir.
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Le Christianisme, Mgr Bagnard, n'est pas une racine qui entrerait de ce fait en concurrence avec d'autres racines grecques, arabes ou autre, mais un terreau noble, riche et fertile qui a autorisé que croissent d'antiques racines et que germent de nouvelles, dont celles que vous mentionnez.
Personnellement, je ne pense pas que ce terreau soit devenu stérile et je pense que l'effort qui est le nôtre consiste plutôt à pratiquer une taille sévère dans ce qui a germé grâce à lui.
Tout en gardant à l'esprit la prudence du Christ évoquée dans la parabole du bon grain et de l'ivraie, ainsi que les perversions du Christianisme lorsqu'il s'est pris pour LA racine.
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La confrontation avec l'anthropologie proposée par l'islam, car confrontation il y a, ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, nous ramène à notre propre identité, c'est vrai, et je suis abasourdi par les propos enfin lucides que tient cet évêque au sujet de ce système de pensée qui propose un autre rapport au monde à l'intérieur de nos frontières.
Moi-même, je n'aurais pas osé en dire tant sur mon propre blog !
Mais il ne faut pas oublier que ce n'est pas le seul tremblement qui nous oblige à rechercher à quoi nous raccrocher ; je voudrais rappeler que c'est simplement un des éléments du cocktail détonnant que nous propose la promotion de l'individualisme, de la mondialisation et du multiculturalisme.
Et j'ajoute l'émergence de l'Homme-Objet qui se sent nu comme jamais.
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J'apprécie l'initiative de Mgr Bagnard qui veut réconcilier Christianisme et Lumières. Bien sûr, il n'est pas le premier et c'est même de l'ordre de l'évidence pour quelques uns, mais il faut inlassablement oeuvrer dans le sens de la filiation de ces mémoires pour nous réconcilier avec nous-mêmes.
Certes, nous avons coupé la tête à notre Roi mais il ne faut pas que cela nous prive de mémoire(s) !
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"Une grande agrégation saine d'esprit et chaude de coeur crée une conscience qui s'appelle un nation" (Renan toujours), et une identité nationale qui, si elle n'existe pas, fait drôlement bien semblant !!
A ce sujet je vais m'abriter derrière Pierre-André Taguieff :
"[L'identité est le diable en personne, et d'une incroyable importance] (Ludwig Wittgenstein). Sa démonie tient à ce qu'elle est insaisissable, toujours autre qu'elle n'est pour qui la définit. Entité individuée assimilable à un individu collectif, mais supra-individuelle, l'identité collective résiste à toute approche conceptuelle. Il n'y a toujours pas de science de l'individuel, en quoi l'on ne saurait s'étonner du fait que les identités nationales ne soient pas objets de science. En toute identité collective, le "ce qu'elle est" ne cesse de nous échapper. Mais ce n'est pas une preuve de son inexistence".
Que voulez-vous, je suis bien obligé de voir qu'il se passe en moi quelque chose qui me dépasse chaque fois que les Français foutent une branlée aux All Blacks !...
Ce qui arrive rarement.
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Dans le même discours de 1882, Renan émet l'hypothèse de la disparition des nations : "Les volontés humaines changent : Mais qu'est-ce qui ne change pas ici bas ? Les nations ne sont pas quelque chose d'éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera."
Et c'est vrai que les égoïsmes nationaux qui se sont déchaîné(s) tout au long du XXè siècle et qui perdurent encore invitent au dépassement et à la relecture de nos copies, dont celle de l'identité nationale, sans pour autant avoir à jeter le bébé avec l'eau du bain.
Car l'enjeu de ce qui reste à inventer ou à réactualiser, je ne sais, est toujours le même : permettre ce plébiscite de tous les jours dont parle Renan, en ôtant le côté un peu doloriste de son discours et en le remplaçant peut-être par cette "communauté d'amitié" dont parle François Huguenin dans son livre "Résister au libéralisme".
Que voulez-vous, il en va peut-être des nations comme des couples : n'étant plus obligés de vivre ensemble pour survivre, on cherche à vivre ensemble sur des rapports de qualité et d'amitié, avec des projets partagés.