En parcourant les écrits de Simone Weil

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Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil

par etienne lorant » sam. 10 déc. 2011, 16:41

"La volonté de Dieu, c'est ce qu'on ne peut pas ne pas faire quand on a pensé à lui avec assez d'attention et d'amour" (Cahiers de Marseille)

Penser à Dieu avec attention et amour, c'est pour moi: prier, tout simplement. Quant à accomplir l'une des volontés de Dieu, cela s'est accompli pour moi dans la matinée de mercredi, lorsque je suis sorti de la messe.

En traversant la chaussée, l'esprit encore tout occupé à extraire l'essentiel de l'homélie, voici qu'un homme, assis dans une camionnette, me fait signe. Je le reconnais, je ne connais pas son prénom, ni lui le mien, mais nous avions bavardé à la boutique une dizaine de fois depuis juin. Mais cette fois, il me raconte tout : sa femme vient de demander le divorce, elle veut repartir dans son pays d'origine, et lui ne sait pas comment sauver son couple. "C'est comme ça que je suis venu te voir à la fin des vacances, m'a-t-il dit, je n'avais pas le moral !"

A cet instant, je me suis demandé comment il se fait que je puisse attirer ainsi des personnes (hommes comme femmes), puisque la majeure partie du temps, j'ai le sentiment d'attendre des clients. Mais je suis vite revenu de mon étonnement: c'est le Seigneur, bien entendu. Dans les années 80, Il m'envoyait des jeunes qui sortaient de "maisons d'éducation spécialisées", à présent ce sont des hommes d'âge mûr en pleine déconfiture.

Et pour cet homme comme pour les jeunes autrefois, je ne peux pas grand chose, si ce n'est écouter. Or, je suis persuadé désormais - au travers de lectures de sainte Faustine (comme de Simone Weil, d'ailleurs) que Dieu se sert simplement de moi afin de "voir" et de rencontrer ceux et celles qui ont besoin de Sa miséricorde. Et mon propre rôle dans tout ça, je ne le connais pas : il se déroule malgré moi, comme si ce n'était pas moi. L'homme m'a invité à boire un verre ("A 8h20 ? Je vais travailler !"), mais je l'ai écouté jusqu'au bout et je lui ai dit simplement : "Pour l'instant, le mieux que tu puisses faire, c'est rentrer chez toi, prendre une douche et dormir: le sommeil te portera conseil"... C'est une parole très facile à dire, mais l'important, c'est que je n'ai pas songé à la dire: elle m'est sortie de la bouche.

Je ne l'ai plus revu depuis, mais je suis certain qu'il se sera réveillé avec de meilleures pensées en tête.

Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil

par etienne lorant » mar. 06 déc. 2011, 18:56

"C'est par un amour inconcevable que Dieu descend jusqu'aux humains. C'est par un amour inconcevable qu'eux ensuite montent jusqu'à lui. Le même amour. Ils ne peuvent monter que par l'amour que Dieu a mis en eux lorsqu'Ul est allé les chercher." (Réflexions sans ordre sur l'amour de Dieu)

Il est inconcevable, c'est-à-dire hors de la compréhension naturelle de l'homme, que Dieu soit descendu pour lui manifester son amour. Le regard du Christ sur mon malheur, le matin de ma conversion, était inconcevable par mon esprit. La veille encore, je m'étais dit : "Oui, je suis d'accord, Dieu existe et Il aime les hommes. Mais il est inconcevable qu'il s'intéresse à moi en particulier" ! J'avais murmuré cette pensée au milieu d'un champ de foire, installé sur la Grand-Place, avec ses manèges tourbillonnants, les coups de klaxon, et d'une foule d'inconnus... le sentiment de mon malheur avait atteint un absolu.

Eh bien, à ce moment, je fus exactement comme Nathanaël sous le figuier. Jésus m'a vu, il était là, et le lendemain matin, il m'a répondu: "Cependant, je te regardais quand tu te disais: il est impossible que Dieu m'aime, moi." Et non seulement, il m'aimait mais il donnait sa vie parce qu'il ne supportait pas que je demeure dans ce chagrin.

C'est inconcevable. Et, après coup, lorsque l'on raconte, çà fait sourire (assez souvent, en tout cas). Mais peu importe, ce que la Parole accomplit, cela demeure. Ce qui se passe dans ma vie, au cours de cette cinquante-cinquième années "dans le siècle", c'est que je suis rendu capable d'aimer le Seigneur dans mon prochain plus qu'hier et autrefois. Mes hommes et les femmes qui s'imagineraient pouvoir, par leurs propres forces, consoler ou rassurer leur prochain, sont dans l'erreur. Et ce sera aussi par un inconcevable chemin que je retournerai vers le Père.

Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil

par etienne lorant » mar. 06 déc. 2011, 12:43

"Le vrai malheur, une seule chose permet d'y consentir, c'est la contemplation de la Croix du Christ. Il n'y a rien d'autre. Cela suffit"
(L'amour de Dieu et le malheur)

Si la contemplation de la Croix suffit, c'est que tous les humains, à condition de n'avoir pas trop durci leur cœur, y trouveront un apaisement dans leur malheur. Car ils pourront se reconnaître, infailliblement, dans cet Autre ainsi cruellement élevé et exposé. Car aussitôt que Dieu s'est incarné en Jésus-Christ, Il a pris sur lui la condition de tous les hommes et toutes les femmes et ceci, de tous les temps.

Il m'aura fallu dix années d'errance, mais d'une errance curieusement accompagnée, avant de me retrouver moi-même pied de cette Croix; et ce que j'y ai découvert, outre mon salut, c'est que mon malheur avait été de la fuir.

La Croix est comme un condensé de la condition humaine après le péché originel. Tous, quelle que soit la souffrance, quels que soient l'abandon, la solitude, la maladie, la faim, le froid, la peur, la révolte, l'incompréhension... y trouveront une issue vers 'tout autre chose'. La Croix est comme la porte étroite et resserrée et chacun d'entre nous possède la sienne.

Un jour, donc, la Croix du Christ m'a parlé, et le Christ a dit simplement ce qui est écrit dans l’Évangile : "Mon Père, entre tes mains, je remets mon esprit". Aussitôt, ce fut fait aussi en moi. Dès lors, comme je suis triste de songer que les croix ont été retirées des hôpitaux !

Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil

par etienne lorant » lun. 05 déc. 2011, 17:29

steph a écrit :Bonjour!

Sentir Dieu ne signifie pas se sentir Dieu...
Sentir Dieu veut plutôt dire percevoir qu'Il est et qu'il agit.
Voire même comprendre qu'il agit par amour.
Correct. Il ne s'agit nullement d'hommes qui se "sentiraient Dieu", mais de ceux qui perçoivent qu'Il est présent et qu'Il agit... mais avec une telle humilité que d'ordinaire, s'il on n'est pas attentif, on ne perçoit rien du tout, ou bien l'on dit: quelle coïncidence !

Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil

par steph » sam. 03 déc. 2011, 23:33

Bonjour!

Sentir Dieu ne signifie pas se sentir Dieu...
Sentir Dieu veut plutôt dire percevoir qu'Il est et qu'il agit.
Voire même comprendre qu'il agit par amour.

Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil

par unpointcestmoi » sam. 03 déc. 2011, 20:48

"Bref, je ne sais pas si les exemples sont bons, mais ils sont là pour montrer que le surnaturel "colle" si bien au naturel que l'homme commun (celui qui ne 'sent' pas Dieu) dira : peuh, bien sûr que non, le surnaturel ça n'existe pas !

Je lis depuis quelques temps votre forum et certains écrits m'interpellent comme celle-ci, relevée plus haut. Ils existent donc des hommes qui se sentent Dieu ? Se prennent-ils pour de nouveaux Messies?

Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil

par etienne lorant » sam. 03 déc. 2011, 12:43

Eh bien, spécialement pour petit Matthieu et certainement en songeant à l'Abbé Pierre, voici:

"L'âme touchée par la grâce doit porter des fruits surnaturels ou se dessécher. Il ne lui est plus permis de porter simplement des fruits naturels"
(Attente de Dieu)

J'ajouterais facilement que cette âme, que la grâce a touchée, finira par porter des fruits surnaturels sans même s'en rendre compte. Peut-être faudrait-il définir ce que sont ces 'fruits surnaturels'. J'en vois un très simple: le fait de se lever chaque matin avant même d'avoir fini de dire un "Je vous salue Marie" (car c'est Marie qui tient l'autre bout du chapelet, et elle vous tire au bas du lit !, comme le disait l'Abbé Jean Lafrance). Le surnaturel est partout pour quiconque a un jour franchi cette frontière.

Deux anecdotes. La première, c'est Louis Pauwels qui la rapporte dans la préface du livre "Le matin des magiciens".
Il y raconte quelque chose qu'il a vécu et qui l'a grandement étonné, frappé. Un soir qu'il rentrait chez lui, il faisait un brouillard "à couper au couteau". Lui-même fixait le trottoir de peur de heurter quelque chose et de tomber de tout son long. Il avançait donc avec une grande prudence lorsque, tout à coup, un oiseau d'une belle taille est passé juste sous ses yeux en poussant un cri d'épouvante, tout en reprenant de l'altitude aussitôt : une sorte de hurlement de terreur qu'on n'attend pas du tout d'un oiseau ! Un instant, leurs regards se sont croisés et Pauwels avait conclu: cela signifie qu'une très simple et banale variation de température et de densité de l'eau dans l'air, a suffi pour faire passer cet oiseau de son milieu naturel, l'air libre et spacieux, à un monde parfaitement étranger: une rue étroite et sombre où marchent les humains.

La deuxième anecdote est celle d'un ami prêtre. Il m'a rapporté qu'étant entré dans un "débit de boissons" afin d'en retirer un jeune qui l'avait appelé au secours (il voulait se sortir de l'alcool - je le connais : il s'appelle Christophe), un homme fort et ivre a glissé une lame de couteau sous sa gorge en disant : "Toi, le curé, t'as intérêt à dire quelque chose de fort, ou bien t'es mort !" (L'homme était réellement dangereux : quelques semaines plus tard il fut incarcéré pour tentative de meurtre). Mais mon copain prêtre, ce qu'il a répondu, c'était miraculeux et tellement évident : "Avec un couteau sous la gorge, comment veux-tu que je dise quoi que ce soit !", et l'homme avait aussitôt rangé sa lame car ça l'avait fait rire.

Bref, je ne sais pas si les exemples sont bons, mais ils sont là pour montrer que le surnaturel "colle" si bien au naturel que l'homme commun (celui qui ne 'sent' pas Dieu) dira : peuh, bien sûr que non, le surnaturel ça n'existe pas !

Or nos vies de croyants, nos vies elles-mêmes, à tout instant, sont entièrement 'pétries' de surnaturel et c'est à ce niveau que nous servons Dieu en portant secours à notre prochain. Le simple fait de donner une piécette à un frère qui mendie EST un geste surnaturel; et ce geste est d'autant plus surnaturel que la difficulté est grande.
Chaque fois que nous accomplissons quelque bien envers quelqu'un que nous ne connaissons pas et dont l'attitude nous rebute, nous accomplissons un acte d'ordre surnaturel. Nous sortons du monde et passons automatique dans ce "Royaume" dont Jésus déclare qu'il est "au milieu de vous".

Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil

par Petit Matthieu » sam. 03 déc. 2011, 12:14

Encore ! Encore ! :)

Ces phrases viennent de l'expérience, cela se sent. Merci Etienne.

Re: Meditations sur des "mots" de Simone Weil

par etienne lorant » sam. 03 déc. 2011, 12:04

"Quand la douleur et l'épuisement arrivent au point de faire naître dans l'âme le sentiment de la perpétuité, en contemplant cette perpétuité avec acceptation et amour, on est arraché jusqu'à l'éternité" (La pesanteur et la grâce)

... sans doute parce que le sentiment de la perpétuité causé par la douleur et l'épuisement est la préfiguration de l'éternité, mais comme en une image inversée, comme le négatif d'une très belle photo. J'apprécie beaucoup les mots de Simone Weil, car ils obligent toujours à pratiquer un "exercice" de spiritualité. Du reste, je crois très bien que le monde est comme le 'négatif photographique' du paradis. Début 2009, tandis que j'étais malade et que ma fièvre s'élevait peu à peu jusqu'à 40° C, j'ai vécu une contemplation intérieure (l'image de Jésus déjà couronné d'épines m'apparaissait comme à l'intérieur de moi-même) qui confère - de mon point de vue en tout cas, une autorité certaine à ce propos.

Meditations sur des "mots" de Simone Weil

par etienne lorant » ven. 02 déc. 2011, 19:52

"Ne pas confondre le besoin avec le bien. Il y a quantité de choses dont on croit avoir besoin pour vivre. Souvent, c'est faux, car on survivrait à leur perte". (Pensées sans ordre concernant l'amour de Dieu)

Ce n'est sans doute pas facile à faire, mais il est tout est fait exact que l'on peut, sans mourir, se passer de la télé le soir en rentrant chez soi ! Mais dans le même temps, il ne vient à l'esprit de quiconque de ne pas appuyer sur la télécommande dès les premiers pas dans la maison ou l'appartement - on croirait que la télé, c'est "le pain culturel" indispensable - or, non seulement on survit à l'absence de télé, mais on redécouvre le charme de la lecture ou l'audition tranquille d'un morceau de musique... ou la prière.

Simone Weil

par etienne lorant » sam. 12 nov. 2011, 18:19

"Aujourd'hui, ce n'est rien encore que d'être saint, il faut la sainteté que le moment présent exige, une sainteté nouvelle, elle aussi sans précédent". (Lettres)

S. Weil écrit cela de son époque (avec la montée du nazisme et la guerre), mais n'est-ce pas tout aussi urgent de notre temps ? Il y a urgence de tous les temps depuis l'incarnation du Verbe. Nos grands-parents ont connu la guerre 14-18, mes parents avaient près de vingt ans en 1945. Je me souviens clairement de la crise de Cuba,en 1963, lorsque la troisième guerre mondiale a éclater, j'ai connu le temps du service militaire obligatoire et, après les attentats du 11 septembre, la guerre en Irak et qui sait, bientôt une guerre contre l'Iran, tandis que les démocraties européennes disparaîtront sous un "diktat" financier ? Oui, nous vivons encore et toujours le temps qui nécessite une sainteté sans précédent, car en réalité, la fin à commencé dès la première venue du Messie.

Concordances spirituelles

par stephlorant » sam. 25 juin 2011, 17:35

Je suis fasciné non pas tellement par cette citation de sainte Édith Stein, que par la similitude de pensée, lorsqu'on la compare à une citation de Simone Weil - d'autant qu'il s'agit de deux juives converties, décédées toutes deux durant la guerre, l'une dans un camp de concentration, l'autre dans un sanatorium).

Edith Stein:

"Je pense que dans tous les cas c'est un chemin très sûr que de faire tout son possible pour se vider de tout et servir de réceptacle à la grâce divine."
Ste Thérèse-Bénédicte de la Croix
Dans "Edith Stein. La puissance de la Croix", Nouvelle Cité, Montrouge 1999 (5ème éd.), p. 56


Simone weil:

"Nous ne possédons rien au monde - car le hasard peut tout nous ôter - sinon le pouvoir de dire je. C'est cela qu'il faut donner à Dieu, c'est-à-dire détruire. Il n'y a absolument aucun autre acte libre qui nous soit permis, sinon la destruction du je."
(Simone Weil dans "La pesanteur et la grâce", p.35, Pocket-Agora n°99)

Simone Weil, Dieu et la géométrie

par stephlorant » sam. 18 juin 2011, 10:03

Au cours de la journée d'hier, à propos des difficultés en Math d'un jeune inscrit, j'avais répondu en expliquant mes propres ennuis en Math, qui ont duré plus de huit ans. J'avais ensuite cité un texte de Simone Weil, à propos de l'Attention, et je l'avais retranscrit. Mais aujourd'hui, ne le retrouvant plus, je le réédite à part, dans ce sous-forum.

Il s'agit d'un texte emprunté au livre de Simone Weil "L'Attente de Dieu", où j'ai trouvé ce chapitre particulier, intitulé : «Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’amour de Dieu »

« Bien qu’aujourd’hui on semble l’ignorer, la formation de la faculté d’attention est le but véritable et presque l’unique intérêt des études. La plupart des exercices scolaires ont aussi un certain intérêt intrinsèque ; mais cet intérêt est secondaire. Tous les exercices qui font vraiment appel au pouvoir d’attention sont intéressants au même titre et presque également. (…/…)
N’avoir ni don ni goût naturel pour la géométrie n’empêche pas la recherche d’un problème ou l’étude d’une démonstration de développer l’attention. C’est presque le contraire. C’est presque une circonstance favorable.
Même il importe peu qu’on réussisse à trouver la solution ou à saisir la démonstration, quoiqu’il faille vraiment s’efforcer d’y réussir. Jamais, en aucun cas, aucun effort d’attention véritable n’est perdu. Toujours il est pleinement efficace spirituellement, et par suite aussi, par surcroît, sur le plan inférieur de l’intelligence, car toute lumière spirituelle éclaire l’intelligence.
Si on cherche avec une véritable attention la solution d’un problème de géométrie, et si, au bout d’une heure, on n’est pas plus avancé qu’en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse. Sans qu’on le sente, sans qu’on le sache, cet effort en apparence stérile et sans fruit a mis plus de lumière dans l’âme. (…/…)
Peut-être, un jour, celui qui a donné cet effort inefficace sera-t-il capable de saisir plus directement, à cause de cet effort, la beauté d’un vers de Racine.
(…/…)

S’il y a vraiment désir, si l’objet du désir est vraiment la lumière, le désir de lumière produit la lumière. Il y a vraiment désir quand il y a effort d’attention. C’est vraiment la lumière qui est désirée si tout autre mobile est absent. Quand même les efforts d’attention resteraient en apparence stériles pendant des années, un jour une lumière exactement proportionnelle à ces efforts inondera l’âme. Chaque effort ajoute un peu d’or à un trésor que rien au monde ne peut ravir.
(…/…)
Il faut donc étudier sans aucun désir d’obtenir de bonnes notes, de réussir aux examens, d’obtenir aucun résultat scolaire, sans aucun égard aux goûts ni aux aptitudes naturelles, en s’appliquant pareillement à tous les exercices, dans la pensée qu’ils servent tous à former cette attention. (…/…)

Le plus souvent on confond avec l’attention une espèce d’effort musculaire. Si on dit à des élèves : « Maintenant vous allez faire attention », on les voit froncer les sourcils, retenir la respiration, contracter les muscles. Si après deux minutes, on leur demande à quoi ils font attention, ils ne peuvent pas répondre. Ils n’ont fait attention à rien. Ils n’ont pas fait attention. Ils ont contracté leurs muscles.
On dépense souvent ce genre d’effort musculaire dans les études. Comme il finit par fatiguer, on a l’impression qu’on a travaillé. C’est une illusion. La fatigue n’a aucun rapport avec le travail. Le travail est l’effort utile, qu’il soit fatigant ou non. Cette espèce d’effort musculaire dans l’étude est tout à fait stérile, même accomplie avec bonne intention. Cette bonne intention est alors de celles qui pavent l’enfer. Des études ainsi menées peuvent quelquefois être bonnes scolairement, du point de vue des notes et des examens, mais c’est malgré l’effort et grâce aux dons naturels ; et de telles études sont toujours inutiles.
La volonté, celle qui au besoin fait serrer les dents et supporter la souffrance, est l’arme principale de l’apprenti dans le travail manuel. Mais contrairement à ce que l’on croit d’ordinaire, elle n’a presque aucune place dans l’étude. L’intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu’il y ait désir, il faut qu’il y ait plaisir et joie. L’intelligence ne grandit et ne porte de fruits que dans la joie. La joie d’apprendre est aussi indispensable aux études que la respiration aux coureurs. Là où elle est absente, il n’y a pas d’étudiants, mais de pauvres caricatures d’apprentis qui au bout de leur apprentissage n’auront même pas de métier.
C’est ce rôle du désir dans l’étude qui permet d’en faire une préparation à la vie spirituelle. (…/…)

Vingt minutes d’attention intense et sans fatigue valent infiniment mieux que trois heures de cette application aux sourcils froncés qui fait dire avec le sentiment du devoir accompli : « J’ai bien travaillé. » (…/…)

L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. La pensée doit être, à toutes les pensées particulières et déjà formées, comme un homme sur une montagne qui, regardant devant lui, aperçoit en même temps sous lui, mais sans les regarder, beaucoup de forêts et de plaines. Et surtout la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer.
Tous les contresens dans les versions, toutes les absurdités dans la solution des problèmes de géométrie, toutes les gaucheries du style et toutes les défectuosités de l’enchaînement des idées dans les devoirs de français, tout cela vient de ce que la pensée s’est précipitée hâtivement sur quelque chose, et étant ainsi prématurément remplie n’a plus été disponible pour la vérité. La cause est toujours qu’on a voulu être actif ; on a voulu chercher. On peut vérifier cela à chaque fois, pour chaque faute, si l’on remonte à la racine. Il n’y a pas de meilleur exercice que cette vérification. Car cette vérité est de celles auxquelles on ne peut croire qu’en les éprouvant cent et mille fois. Il en est ainsi de toutes les vérités essentielles. (…/…)

Pensé ainsi, tout exercice scolaire ressemble à un sacrement.
Il y a pour chaque exercice scolaire une manière spécifique d’attendre la vérité avec désir et sans se permettre de la chercher. Une manière de faire attention aux données d’un problème de géométrie sans en chercher la solution, aux mots d’un texte latin ou grec sans en chercher le sens, d’attendre, quand on écrit, que le mot juste vienne de lui-même se placer sous la plume en repoussant seulement les mots insuffisants. (…/…)

Heureux donc ceux qui passent leur adolescence et leur jeunesse seulement à former ce pouvoir d’attention. Sans doute ils ne sont pas plus proches du bien que leurs frères qui travaillent dans les champs et les usines. »


Simone Weil

Attente de Dieu (1942)

Re: Les mots de Simone Weil: le malheur et la pesanteur

par etienne lorant » sam. 29 janv. 2011, 17:31

Jusque là, Dieu m'avait miséricordieusement empêchée de lire les mystiques, afin qu'il me fut évident que je n'avais pas fabriqué ce contact absolument inattendu. Pourtant, j'ai encore à moitié refusé, non mon amour, mais mon intelligence. Car il me paraissait certain qu'on ne peut jamais trop résister à Dieu si on le fait par pur souci de vérité. Le Christ aime qu'on lui préfère la vérité, car avant d'être le Christ il est la vérité. Si on se détourne de lui pour aller vers la vérité, on ne fera pas un long chemin sans tomber dans ses bras.

Note personnelle:
Ce que dit ici Simone Weil est typique de ce que j'ai connu moi-même. Je désirais de toutes mes forces une "vérité satisfaisante pour l'homme" (j'entendais par là qu'une vérité strictement scientifique ou intellectuelle ne me satisferait jamais), mais je n'avais pas non plus laissée ouverte la porte à une expérience de types 'vision mystique', 'ouverture instantanée du cœur', 'révélation immédiate', ou autres. Cependant, de plus en plus, je ressentais une sorte de rupture ou de révolte de l'intelligence ainsi que du sentiment face aux limites des sciences, de la philosophie, de la psychologie, de la morale, des systèmes politiques, etc. Et si la vérité que je cherchais, j'étais justement en train d'en supporter la fausseté ? Et si la vérité était ailleurs ? C'est ainsi, en cherchant la vérité partout, mais comme à tâtons, en rejetant une chose après l'autre, j'en suis parvenu au point où n'ayant pas découvert cette "vérité satisfaisante pour l'homme", j'étais en train de me briser à la désirer encore. Il faut donc désirer la vérité, la rechercher jusqu'à l'épuisement, et la vouloir encore... pour en arriver au moment où, n'y pouvant plus rien, comme le dit Simone Weil: "le Christ lui-même est descendu." Je pourrais dire autrement, qu'à force de chercher la vérité, l'on crée un vide en soi d'une qualité telle que la Vérité vient d'elle-même.

Re: Les mots de Simone Weil: le malheur et la pesanteur

par etienne lorant » ven. 28 janv. 2011, 19:19

Dans "Attente de Dieu", Simone Weil rapporte, dans son langage tout à fait particulier, les trois étapes de sa conversion.
*
"Après mon année d'usine, mes parents m'avaient emmenée au Portugal et là, je les ai quittés pour aller seule dans un petit village. J'avais l'âme et le corps en quelque sorte en morceaux. Le contact avec le malheur avait en quelque sorte tué ma jeunesse. Jusque-là, je n'avais pas eu l'expérience du malheur, sinon le mien propre. Je savais bien qu'il y avait beaucoup de malheur dans le monde, mais je ne l'avais jamais constaté par un contact prolongé. Étant en usine, confrontée aux yeux de tous et à mes propres yeux avec la masse anonyme, le malheur des autres est entré dans ma chair et dans mon âme. Ce que j'ai vécu là m'a marqué de manière si durable que lorsqu'un être humain me parle sans brutalité, je garde l'impression qu'il doit y avoir erreur et que l'erreur va malheureusement se dissiper. Ce que j'ai reçu là, c'est la marque de l'esclavage, comme celle au fer rouge que les Romains mettaient au front de leurs esclaves les plus méprisés. Depuis je me suis toujours regardée comme une esclave.
*
Étant dans cet état d'esprit, et dans un état physique lamentable, je suis entrée dans ce petit village portugais, qui était, hélas, très misérable aussi. J'y suis entrée seule, le soir, sous la pleine lune, le jour même de la fête patronale. C'était le jour de la fête patronale. C'était au bord de la mer. Les femmes des pêcheurs faisaient le tour des barques, en procession, portant des cierges et chantaient des cantiques très anciens, d'une tristesse déchirante. Rien ne peut en donner une idée. Je n'ai jamais rien entendu de si poignant, sinon le chant des haleurs de la Volga. Là, j'ai eu soudain la certitude que le christianisme est la religion des esclaves, que des esclaves ne peuvent qu'y adhérer, et moi parmi les autres.
*
En 1937, j'ai passé à Assise deux jours merveilleux. Là, étant seule dans la petite chapelle romane du XIIe siècle de Santa Maria degli Angeli, incomparable merveille de pureté, où Saint François a prié très souvent, quelque chose de plus fort que moi m'a obligée, pour la première fois de ma vie, à me mettre à genoux.
*
En 1938, j'ai passé dix jours à Solesmes, du dimanche des Rameaux au mardi de Pâques. J'avais des maux de tête intenses; chaque son me faisait mal; mais un extraordinaire effort d'attention me permettait de sortir hors de cette misérable chair, de la laisser souffrir seule, isolée dans un coin, et de trouver une joie pure et parfaite dans la beauté inouïe du chant et des paroles. Cette expérience m'a permis par analogie de comprendre la possibilité d'aimer l'amour divin à travers le malheur. Il va de soi qu'au cours de ces offices, la pensée de la passion du Christ est entrée en moi une fois pour toutes. Or, j'avais appris par cœur le poème "Amour", dont l'auteur est de ces anglais du XVIIe siècle qu'on nomme métaphysiques. Souvent, au moment des crises violentes de maux de tête, je me suis exercée à le réciter en y appliquant toute mon attention. Je croyais le réciter seulement comme un beau poème, mais à mon insu cette récitation avait la vertu d'une prière. C'est au cours d'une de ces prières que le Christ lui-même est descendu et m'a prise. J'avais vaguement entendu de choses de ce genre, mais je n'y avais jamais cru. Dans les Fioretti, les histoires d'apparition me rebutaient plutôt qu'autre chose, comme les miracles dans l'Évangile. D'ailleurs, dans cette soudaine emprise du Christ sur moi, ni les sens ni l'imagination n'ont eu aucune part. J'ai seulement senti à travers la souffrance la présence d'un amour analogue à celui qu'on lit dans le sourire d'un visage aimé.

(....)

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