Je reviens sur votre question, à savoir l’antijudaïsme supposé par certains chez Grégoire de Nysse.
1) J’ai interrogé Jean Reynard, qui est chercheur au CNRS et travaille à l’institut des Sources chrétiennes (Lyon). Il a notamment publié : « Édition et commentaire des Testimonia adversus Iudaeos du Pseudo-Grégoire de Nysse ».
Vous trouverez ses références professionnelles avec le lien ci-joint :
http://www.sources-chretiennes.mom.fr/i ... ipe&id=870
J. Reynard m’a écrit ceci à propos de votre question :
Il me semble qu'il ne s'agit pas d'une citation empruntée à Grégoire de Nysse mais à un pseudo Grégoire. J'avais évoqué le problème dans un article de Studia Patristica 37 (2001), "L'antijudaïsme de Grégoire de Nysse et du Pseudo-Grégoire de Nysse".
Je n’ai pas pu encore consulter le détail de cet article, mais je pense que nous pouvons en conclure que Grégoire de Nysse n’est pas l’auteur de ces propos antijudaïques (plutôt qu’antisémites, d’ailleurs !).
2) Pour prolonger cette question, on peut relever dans l’œuvre de Grégoire de Nysse de nombreux passages où il utilise la symbolique de l’appartenance à la famille juive :
- soit pour illustrer la vertu et la libre disposition au bien (par l’image de l’opposition Hébreux/Egyptiens). C’est spécialement le cas dans « la vie de Moïse » (Sources chrétiennes n°1 bis, éditions du Cerf, Paris),
- soit pour dénoncer l’aveuglement et le rejet de la foi au Christ (par l’image de l’opposition Hébreux/Chrétiens). On trouve une polémique anti-juive de ce type dans « sur le titre des psaumes » traduit par Jean Reynard (Sources chrétiennes n°466, pp. 319 à 357. voir :
http://www.editionsducerf.fr/html/fiche ... _cerf=5645)
Pour autant, Grégoire de Nysse rappelle régulièrement que c’est à une interprétation spirituelle qu’il convient de s’attacher.
Ainsi, dans sa « vie de Moïse » Grégoire prend la précaution d’écrire (chap. 14 p. 55) :
« A notre avis, la vertu ni le vice ne sont chaldéens et que ni de vivre en Egypte ni d’habiter à Babylone n’exile quelqu’un de la vie vertueuse. Ce n’est pas en Judée seulement que Dieu est connu des justes et la Sion de l’histoire n’est pas la maison de Dieu ».
Et un peu plus loin (chap. 88 p. 159) :
« L’histoire elle-même montre que les plaies d’Egypte n’ont pas concerné les Hébreux. Si donc, alors qu’ils se trouvent dans les mêmes conditions, l’Egyptien est victime du mal, l’Hébreu non, comme c’est par la seule différence des volontés qu’ils se distinguent l’un de l’autre, il faut bien admettre que, sans notre consentement, aucun mal de ne peut se produire ».
Ou encore (chap. 100 p. 165) :
« Si la mort des premiers-nés et l’effusion du sang ne concernent pas les Israélites, ne t’en étonne-pas (…). En réalité les noms différents d’Egyptien et d’Hébreu ont été entendus par nous de la différence de la vertu et du vice. Si donc nous posons que l’Israélite, au sens spirituel, représente la vertu, il est régulier que ce ne soient pas les prémices de ses enfants qu’on doive chercher à supprimer, mais bien ceux dont il est utile d’empêcher le développement ».
De manière constante, Grégoire invite donc ses lecteurs à dégager le sens spirituel du sens littéral. On a un bel exemple de cette méthode de travail quand Grégoire s’interroge à propos d’un passage biblique qui parle de Moïse voyant Dieu « de dos »(Vie de Moïse : chap. 221 p. 259 et chap. 223 p. 261) :
« Si quelqu’un considère ces choses selon la lettre, non seulement le sens en reste obscur à l’examen, mais il n’est même pas exempt d’une signification incompatible avec Dieu. (…)Mais alors quelle interprétation donner au texte en dehors du sens littéral (…) si ce passage nous force à chercher un autre sens (…) ? »
On voit donc que Grégoire de Nysse a régulièrement employé des références à l’identité juive (soit pour l’exalter, soit pour l’incriminer) en tant qu’éléments symboliques renvoyant à une lecture spirituelle des événements.
Personnellement, je m’avancerai jusqu’à dire que « le caractère hébraïque » de toute personne ou groupe humain est souvent invoqué dans l’œuvre de Grégoire pour, me semble-t-il, figurer « l’Eglise des pécheurs », avec toute la dualité de l’expression, qu’il faut méditer à la lumière de Celui qui a dit : « je suis venu non pour les bien portants mais pour les malades ».
Espérant que nos réponses vous auront apporté l’éclairage souhaité, je reste à votre disposition et vous adresse, madame, mon cordial salut.
Albert Fandos